LA POMME D’OR DE L’HÉRÉSIARQUE

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L’auteur est heureux d’annoncer qu’il prépare une version de ce texte destinée à la publication. Dès que la date de publication aura été fixée, il l’annoncera ici Les lecteurs qui désirent entrer en contact avec lui pourront le joindre à mfgibson@free.fr

Michael Francis Gibson tout en  s’honorant du qualificatif, peu flatteur dans son intention, de « révisionniste » que lui accolA il y a quelque temps un gradé de l’art officiel, inaugure ce blog pour mieux répandre ses idées hérétiques.  Appelons ça une Grande Révision.  Pour  en savoir plus sur l’auteur voir le site de son éditeur www.the-university-of-levana-press.com. Pour le film Le Moulin et la Croix voir www.themillandthecross.com  (Contact: mfgibson@free.fr).

CONSEIL DE NAVIGATION POUR PASSER DE CHAPITRE EN CHAPITRE FAITES CONTROLE F  * (astérisque)  POUR TROUVER UN CHAPITRE PRECIS: CONTROLE F et TAPER  *PRE ou *DEU où *TRO etc. ———————————————————————————————-

ÉPILOGUE–

Une lettre ouverte à nos contemporains cosmiques

(Pour autant qu’ils sachent entendent notre logique)

01 Manned cloud HD

Un Ange passe. (Manned Cloud de Jean-Marie Massaud http://www.massaud.com) 

  Les êtres célestes supporteront tout cela tant qu’ils le pourront mais en fin de compte ils viendront en personne et les hommes se feront au bonheur.

Friedrich Hölderliin

L’auteur espère que cet épilogue en forme de lettre ouverte saura éclairer non seulement ses destinataires qui rodent dans les confins les plus lointains de nos imaginations, mais aussi les frères et sœurs de notre propre espèce qui, faute d’avoir été accueillis comme il convient dans ce monde errent sans domicile fixe dans l’espace intersidéral.    Chers enfants des mondes lointains, Nous autres habitants de la troisième planète d’une étoile que je ne saurais situer, nous sommes toujours tentés de voir en vous des génies de la haute technologie. Fort de cette supposition et désireux de vous informer de notre nature, nous serions tentés de vous envoyer un message ainsi formulé

                (C+s+a+i)A      = M3

S         

Ce qui donnerait ceci : « C », le Corps (vivant), plus « s », la sexualité, plus « a », l’attachement, plus « i », l’imitation, le tout multiplié par « A », l’Amour désintéressé, sur « S », le Symbole, égal « M3 », la Métaphore à la puissance trois. – ce résultat, « M3 », désignerait notre humanité accomplie au cœur de la fiction vécue que notre espèce a elle-même créée. Vous n’y comprenez rien ? Bien entendu. Je dois encore l’expliquer. Si je me présente ainsi devant vous muni de mon équation bidon, je ne fais qu’agir à la manière d’un peuple qui, voyant un nouvel arrivant, se présente muni de bimbeloterie destinée à capter sa bienveillance. Mais peut-être après tout, n’avez-vous rien à faire de cette haute technicité abstraite que nous vous attribuons. Les anges non plus, d’ailleurs, dont vous n’êtes que l’avatar technologique. Ce n’est pas du tout leur langage et, s’il se trouve, vous êtes peut-être des sages apaisés dont le seul sourire nous sauverait. Quoi qu’il en soit, il me faudra quand même développer mon équation pour vous donner une idée de ce que nous sommes.  Un savant de notre espèce ayant classé tous les vivants connus à son époque, nous a appelé homo sapiens ­– l’homme doué de sagesse. Ça  se discute. Avant d’aller plus loin, pourtant, il serait bon que je vous dise où je veux en venir. Nous sommes, comme toutes les autres espèces vivantes, issus de la matière. Je vous raconterai donc en abrégé l’histoire de notre émergence. Mais nous avons également acquis une dimension que certains qualifient de spirituelle, dont nous tirons parfois un certain sentiment de supériorité par rapport aux autres espèces. Certains supposent que cette dimension nous a été donnée par un être trans-cosmique qui ignore notre dépendance de la matière et des lois qu’elle nous impose. Je tenterai enfin de démontrer que la plus haute spiritualité est toujours l’enfant de notre nature la plus intimement corporelle, et qu’il y a une continuité et une adéquation parfaite entre les deux. C’est l’esprit qui est enfant de la matière. ORIGINES En premier lieu, donc, nous sommes des vivants respirant. La vie que nous portons est apparue sur cette terre en un temps si lointain qu’il a fallu que celle-ci fasse trois milliards et demi de fois le tour de notre insituable étoile pour que nous, vos contemporains, nous venions enfin prendre notre place dans l’équation des êtres. La vie ainsi apparue nous imposa d’office son commandement : « vis et dévore tout autre comestible. » Avec le temps, en effet, elle avait mis au monde d’innombrables organismes plus ou moins complexes qui se nourrissaient d’autres substances ou organismes, dont certain tout aussi complexes qu’eux-mêmes. L’énergie que leur procurait cette alimentation leur permettait de survivre jusqu’au moment où un autre organisme comestible leur tombât sous la dent. Depuis ce jour où la vie est apparue, il a fallu attendre quelques 2.7 milliards de ces révolutions que nous faisons autour de notre soleil  (révolutions que nous appelons des « années »), avant que la vie n’invente un mode de reproduction qui ne pouvait se pratiquer qu’à deux.  Cette méthode, que nous appelons sexualité, présente plusieurs avantages. Elle injecte assurément plus de variété dans les données transmises au cours de l’acte de génération, mais aussi, et pour la toute première fois, un organisme était amené  à reconnaître l’existence d’un semblable et à le voir autrement que comme  une source de nourriture. Le commandement de la sexualité était néanmoins très simple : « Baise tout autre qui te paraîtra baisable ». L’étape suivante fut imprévisible – comme l’est inévitablement toute étape nouvelle dans la perspective de celle qui la précède. Certains des organismes qui se multipliaient de la sorte se contentaient d’éjecter leurs rejetons et de les abandonner à leur sort. D’autres, au contraire, se sont vus contraints de s’en occuper longtemps. Il leur fallait alors chercher pâture dans les environs et la rapporter au nid où la progéniture attend, le bec ouvert.  C’est ce qui se passe à ce jour chez ces organismes ailés que nous appelons « oiseaux ». Mais en ce qui concerne certaines autres espèces, dont la nôtre, elles mirent au point, voilà quelques 120 millions d’années, un procédé singulier destiné à nourrir la progéniture grâce aux secrétions d’une glande qui permet à l’enfant de tirer une substance nutritive du corps même de l’un de ses parents. Nous appelons ces espèces des mammifères car les femelles sont ornées de mamelles. Mais cette méthode d’alimentation, résultant, à ce que  l’on suppose, de la mutation quelque peu inattendue d’une glande sudoripare, semblait à première vue présenter un sérieux désavantage, car elle ne pouvait  assurer la survie du rejeton que pour autant qu’un puissant attachement le soudât à la mère et inversement (ch. IV). Et c’est bien à cela que la nature a pourvu, puisque la sélection implacable n’a accordé la survie qu’aux rejetons qui  avaient acquis ce trait que nous appelons attachement ou amour. Chers Contemporains Cosmiques, il me paraît peu probable que vous soyez vous aussi tombés sur cette solution singulière, mais si votre espèce est dotée du même mode de reproduction à deux que possèdent un grand nombre d’espèces sur terre – la chose n’est pas impossible après tout, car cette méthode favorise singulièrement la propagation de la vie – vous pourrez  vous faire une idée de la force irrésistible qui soude l’enfant à sa mère. N’arrive-t-il pas, après tout, que l’attrait sexuel se fasse tout aussi impérieux ? Si ce n’est pas le cas, de plus amples détails pourront vous être fournis sur demande. Toujours est-il que les deux aimables protubérances que cette glande forme sur le torse des individus du sexe que nous appelons féminin, intéressent vivement, non seulement les enfants qu’ils sont destinés à nourrir, mais aussi, de par leur fonction de séduction, les adultes de l’autre sexe (dit masculin) et même les autres femmes, auxquelles la vue de ces formes rappelle de bien doux souvenirs. L’attachement si nécessaire à la survie des enfants qui tirent leur alimentation de cette glande (que nous appelons glande mammaire ou sein) affecte à la fois la femme qui en est dotée et l’enfant auquel elle donne la vie. L’on peut d’ailleurs en mesurer toute la véhémence dans certaines circonstances extrêmes, lorsque des mères et leurs enfants se voient brutalement séparés. Dans ces cas, en effet, les deux parties concernées manifestent par leurs cris et leurs larmes un désarroi, une colère et un désespoir si extrêmes que les témoins de la scène les trouvent insupportables. Les sociétés humaines paraissent avoir trouvé une grande utilité à cette singularité évolutive que nous appelons l’attachement et, comme nous le verrons, elles se sont souvent efforcées de favoriser son épanouissement chez les adultes des deux sexes, car elles ont constaté qu’elle facilitait et enrichissait l’interaction humaine. En cela, ces sociétés agissaient en tous points comme elles le faisaient par ailleurs en cultivant diverses semences de plantes comestibles pour les améliorer et mieux assurer ainsi la survie de leur groupe. LE DOUBLE MOI Il me faut maintenant vous parler de certaines particularités de l’organe de cognition de notre espèce qui réside dans la tête (nous l’appelons le cerveau) et qui, chez nous et chez beaucoup d’autres espèces vivantes, se trouve très nettement divisé en deux parties anatomiquement distinctes. Si jamais vous deviez venir nous voir, je pourrai ouvrir une noix sous vos yeux et vous comprendrez tout de suite de quoi il s’agit. Une brèche profonde, une sorte de canyon,  sépare en effet les deux moitiés du cerveau, qui sont néanmoins reliées entre elles par un corps intermédiaire dont la fonction principale paraît être non pas tant de transmettre des informations d’une moitié à l’autre, que de mettre un frein aux initiatives de l’une de ces moitiés au bénéfice de l’autre selon que les circonstances l’exigent. Or ces deux moitiés sont destinées à s’acquitter de tâches nettement différenciées et sont de ce fait dotées de compétences distinctes. Elles fonctionnent donc de façon radicalement différente. De ce fait, chacun de nous se trouve constitué non pas d’une, mais de deux personnalités différentes et confronté à tout bout de champ à deux mondes profondément dissemblables. La plupart d’entre nous ne paraissent pas particulièrement troublés par  cette profonde contradiction qui est constitutive de leur être – nos deux yeux aussi, voient le monde sous deux angles différents, ce qui ne nous empêche pas de former une image cohérente dans nos têtes. Il semblerait que cette étrange disposition nous permette aussi de progresser dans la connaissance du monde et de nous-mêmes – tout comme nos deux jambes nous permettent de marcher – car les contradictions permanentes qui nous constituent demeurent inlassablement en quête de leur résolution. Une moitié de notre appareil cognitif s’occupe, en effet, des tâches spécialisées et, pour ce faire, elle se cantonne dans un champ clos à l’intérieur duquel elle peut cerner le problème et déployer sa compétence à son aise. L’autre moitié, cependant,  s’ouvre à la globalité du monde, dont la cohésion ne saurait se comprendre en faisant seulement la somme de ses parties. Cette répartition est d’autant plus utile qu’il s’avère qu’un cerveau unique serait incapable de s’acquitter simultanément de deux tâches qui requièrent deux types d’attention différents. Un  conflit analogue  à celui qui oppose, dans les profondeurs de notre planète, le magma et la croûte, se déroule donc en permanence dans l’intimité de notre perception du monde et de nous-mêmes … C’est peut-être aussi cette double vision qui nous a permis d’atteindre à la conscience de nous-mêmes, en permettant à une moitié d’observer et de contester sans cesse les démarches et les initiatives de l’autre. Car nous sommes bien, à la différence de toutes les autres espèces de notre planète, conscients de nous-mêmes – c’est là une chose si singulière qu’il ne suffit pas de le dire en passant. Vous devrez pourtant l’être aussi, sans doute, conscients, ne fut-ce que pour correspondre à ce que nous attendons de vous. Car nous serions assurément consternés d’apprendre que vous êtes constitués à la manière des régiments de fourmis ou de termites qui ignorent la relation et ne communiquent entre elles que par des traces odorantes. LAVIE MÉTAPHORIQUE Une autre particularité de notre espèce, et sans doute la plus importante, résulte du fait que nos ancêtres étaient des prédateurs – nous dirions plutôt des chasseurs (Ch. 5). Cette activité, que notre espèce, poursuivait déjà depuis 150 000 ans au moment de son éveil, lui aurait permis de reconnaître assez tôt un lien de signification entre une trace sur le sol et la proie, pour lors cachée dans les bois ou les herbes hautes, dont les chasseurs espéraient bientôt pouvoir se repaître. Cette simple reconnaissance allait par la suite, et par un hasard peut-être inévitable, nous amenés à reconnaître dans un assemblage quelconque de tâches sur une paroi rocheuse, les traces d’un gibier inouï. Et ce gibier, nous nous en sommes rendus compte, était dès lors à rechercher, non plus dans la savane ou la forêt, mais en nous-mêmes – ou dans un environnement imaginaire formé en nous à cet effet.  Il s’agissait en somme d’un gibier spirituel. Ce mot « spirituel » désigne littéralement un être de souffle. C’est là une métaphore résultant du fait que nous sommes une espèce qui respire. Elle laisse entendre qu’une pensée ou une image paraissent surgir en nous à la façon d’une brise légère ou d’un grand vent lorsqu’il pénètre dans un bois. Mais là aussi, pour bien faire et pour que vous compreniez ce que nous entendons par « esprit », il faudrait que je vous explique ce qu’est un bois… Longtemps, notre espèce à cru que ces « esprits » étaient des manifestations d’une force à l’œuvre dans le monde environnant où issue d’un autre monde qu’habiteraient des êtres immatériels et doués de conscience et de volonté. Il ne nous est apparu que très récemment qu’un tel monde pouvait être logé en chacun de nous et que l’idée que nous nous en étions faite était l’œuvre originale de générations innombrables de notre espèce. Cette stupéfiante révélation de l’image et de l’esprit, qui s’avère n’être, en fin de compte que la puissante somme de toutes les intentions humaines latentes,  allait bouleverser le destin de notre espèce. (Voir les références à Henry Corbin ch. 1 et 5). Si grand est ce changement d’ailleurs, qu’il m’oblige à modifier mon mode d’exposition, car si j’ai décrit cette espèce jusqu’ici en termes plats et réducteurs, c’est que je ne pouvais préjuger de genre de vie ou de forme dont vous êtes dotés, vous, mes lecteurs extra-mondains et qu’il me fallait commencer par les aspects les plus élémentaires. Mais je ne saurais plus continuer sur ce ton, car ce développement imprévisible a ouvert la voie à un changement profond. Il nous a, en effet, affranchis dans une certaine mesure de la tyrannie de la nature. Certes, notre espèce, comme toutes les autres, répondait toujours aux commandements de la faim, de la soif, du froid et du chaud, du désir sexuel et de tout le reste. Mais alors qu’auparavant elle n’avait même pas conscience de l’impulsion qui la guidait, elle s’est mise désormais à se représenter une sorte de scène singulière,  étrangère au monde quotidien, sur laquelle défilaient sans fin ni cesse des images éblouissantes. Et les scènes qu’elles jouaient devant nous nous permettaient par moments de découvrir ce qui se déroulait depuis longtemps au fond de nous-mêmes. Cette scène intérieure a même revêtue une telle importance pour notre espèce que nous la reconstituons à tout bout de champs, et qu’elle prend parfois tantôt la forme du tapis d’un conteur, tantôt celle d’un théâtre ou d’un cinéma. Mais ce n’est là que l’institutionnalisation transitoire du théâtre que chacun porte dans sa tête jour et nuit. Le fait que nous avons du mal à reconnaître nos propres sentiments et désirs est bien une particularité de notre espèce. Nous n’y parvenons qu’en découvrant ces mêmes sentiments, désirs et actions accomplis par nos semblables ou joués sur l’une des scènes dont je viens de parler. C’est donc ainsi que ces images ou ces signes nous ont apporté une liberté sans précédent – celle de prendre connaissance de nos désirs et de donner ainsi forme à notre propre destin plutôt que de nous y soumettre seulement. LA CONTRADICTION FONDAMENTALE Mais voici qu’une nouvelle difficulté surgit. En effet, les deux moitiés de l’appareil cognitif de notre espèce, du fait de leur spécialisation, s’étaient tout naturellement fixé deux types des visées diamétralement opposées. L’une, avec sa disposition naturelle à la prédation,  se réjouissait à l’idée de dominer et d’exploiter le monde à son avantage. L’autre, dotée d’une empathie (qui manque toujours à son voisin) et d’une perception globale des choses dont ne saurait disposer un appareil équipé pour traiter les détails, eut très tôt l’idée, comme je l’ai dit, de renforcer et d’universaliser notre disposition innée à l’attachement. Elle espérait ainsi obtenir que le même amour qui relie une mère à son enfant et réciproquement puisse se généraliser à tous les membres de notre espèce.  Il ne s’agissait pourtant pas de susciter de bons sentiments. L’idée était plutôt d’encourager des initiatives du type de celles que l’on retrouve formellement recommandée dans l’article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, mais aussi dans le Chapitre 25 de l’Evangile selon Saint Matthieu (Ch. 3). C’est ainsi que la moitié droite de notre appareil cognitif, qui pense en images (tandis que l’autre, j’avais oublié de le préciser, s’exprime avec des mots) a élaboré et affinée au fil des siècles une représentation persuasive de son but ultime. Elle l’a longtemps appelé Dieu. Quant à son idéal de sollicitude attentionnée et réciproque de l’ensemble du genre humain elle l’a parfois appelée « la communion des saints ». Aujourd’hui nous l’appellerions  plus volontiers « l’aboutissement du projet d’humanisation d’homo sapiens ». C’est dire en somme que nous sommes et demeurons une espèce en pleine mutation. Nous naissons tous homo sapiens, mais toute notre vie nous tendons, dans la mesure du possible, à devenir les membres d’une espèce imaginaire (mais en voie de concrétisation) que nous appelons « l’espèce humaine » et qui est, en fait, l’œuvre ou la créature du but ou du Dieu que nous nous sommes choisis. C’est ainsi que notre espèce s’est mise à dépasser les limites de la nature et à pénétrer dans un domaine qui était autrefois qualifié de « surnaturel ». Ce terme signifiait alors  qu’il était extérieur à la nature. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de rejeter le terme.  Car dans la perspective que je développe ici, ce domaine (imaginaire) se superpose en effet à la nature comme la peau à une orange ou le cortex à la matière blanche. Le surnaturel ne serait donc pas le créateur du naturel. L’inverse serait vrai. Voilà sans doute le genre de surprise que nous ménage l’idée selon laquelle « la Genèse surgit à la fin ». Il importe de souligner que le projet de notre propre humanisation n’est pas, en soi, l’invention ou la propriété d’une ou de plusieurs institutions qui s’en sont certes emparés et s’en sont parfois servies pour mieux dominer le monde, mais qu’elle est une invention profondément intuitive de nos tous premiers ancêtres, que toutes les générations ont, dès lors et jusqu’à ce jour, relayées.   LA GUERRE DES DEUX MONDES Mais certains obstacles se sont inévitablement mis en travers de notre chemin. En effet, ce projet, dès qu’il fut devenu explicite, s’est vite concrétisé dans de nombreuses institutions, et ces institutions sont devenues le théâtre déplorable de toutes sortes de luttes de pouvoir (Ch. IX). Certaines, d’ailleurs, pour survivre en tant que telles, ont été amenées à chercher des compromis avec d’autres institutions plus étroitement vouées au service de notre moitié prédatrice. Toutes ces institutions d’ailleurs, c’est dans leur nature, se sont trouvées en lutte les unes avec les autres et, de ce fait, elles ont plus ou moins perdu de vue les visées de leur projet initial. C’est donc ainsi que dans les siècles plus récents la moitié de nous-mêmes vouée à la prédation s’est révoltée contre cette intrusion. Car, voyant que les institutions porteuses de la Grande Métaphore s’étaient largement installées dans le domaine du fait qu’elles s’efforçaient de coloniser,  et qu’elles sont ainsi devenues, sous l’onction de surface, des institutions manipulatrices et prédatrices comme les autres, soucieuses avant tout de leur propre survie, ses adversaires ne se sont pas privés de dire ce qu’ils pensaient : «  ton Dieu, il n’existe pas ». Et ce n’était que trop vrai. Car dès lors qu’elle prend les allures d’un fait, la divine métaphore cesse d’exister. Elle se réduit à un instrument du pouvoir comme n’importe quel autre. Tout cela, au départ, se présentait comme un débat d’idées. Mais les idées, chez nous, ont la fâcheuse tendance à recruter des armées, et c’est ainsi que moi qui vous adresse ces lignes je me trouve vivre depuis plus de soixante ans dans les restes d’une société qui à été détruite de fond en comble par son génie prédateur. Elle a certes été reconstruite depuis, avec une énergie et une compétence énormes, par ses gestionnaires et ses ingénieurs (et par quelques visionnaires politiques), mais au vu de la confusion engendrée par la récente déconfiture de la Grande Métaphore qui commande depuis toujours le projet d’humanisation de notre espèce, nos gestionnaires ont malheureusement négligé de faire appel aux experts de la métaphore que sont les poètes – ceux là mêmes que l’on appelait autrefois les prophètes.  Ce sont pourtant eux qui seraient le mieux à même de désigner nos fins. Privés ainsi de toute représentation de nos fins ou visées, nous vivons aujourd’hui comme si l’on avait retranché de chacun de nous une bonne moitié de nous-mêmes. Car si une moitié de notre appareil cognitif s’attache volontiers à ces causes que les gestionnaires et les ingénieurs comprennent si bien, l’autre s’attache surtout aux fins, qui ne peuvent s’énoncer que sous la forme de métaphores et qui sont le domaine de prédilection des poètes et des prophètes. Du coup, la vie sur notre planète se trouve dans une conjoncture critique. Cette situation, nous pouvons mieux la comprendre désormais car notre moitié prédatrice (en même temps que sa voisine d’ailleurs) a fait l’objet depuis quelques soixante ans d’une recherche clinique et expérimentale approfondie. Or, les conclusions, en ce qui la concerne, doivent assurément nous inquiéter, car cette moitié, aujourd’hui dominante, n’est pas seulement singulièrement  bornée mais, détail particulièrement troublant pour l’espèce de vivants respirant que nous sommes, elle est incapable de se représenter le vivant ou le mouvant. Elle ne comprend en fait que les choses mortes, immobiles, isolées, manipulables et aussi (très bien même) le mouvement des machines. C’est ainsi que pour tenter de comprendre le vivant, elle ne sait le modéliser que sous l’aspect d’une machine – ce qui ne saurait être que désastreux dès lors qu’on s’efforce d’appliquer ce modèle au vivant. De surcroît, et du fait même de sa nécessaire spécialisation pour le travail en champ clos, elle est incapable de se représenter la globalité du monde et le long terme de l’histoire. Et enfin, de toute la riche palette des émotions humaines qui colorent l’autre moitié, la moitié prédatrice n’est douée que pour une seule : la colère. Il s’ensuit que du fait même de son autisme structurel, si on lui laissait la bride sur le cou elle serait capable de détruire notre monde pour de bon. Elle dispose d’ailleurs pour ce faire d’une arme redoutable. Car comme c’est elle qui seule qui maîtrise la parole, elle a inévitablement le dessus sur l’autre moitié qui voit fort bien ce qui se passe, mais ne peut l’articuler qu’en mimant désespérément ce qu’elle voit et redoute. C’est cette mimique perpétuelle que nous appelons « art ». Voilà où nous en sommes pour l’instant. Un philosophe (Michael Steinberg) a tout récemment sonné l’alarme : « les prétentions du langage sont devenues un obstacle à la vie humaine ».[1]  Peut-être verra-t-on maintenant à quel point il a eu raison.  Cette dominance de la moitié gauche nous vaut désormais une économie prédatrice qui dévaste les sociétés et ravage la planète toute entière. On peut sans doute dénoncer les abus et prédations des banques et des grandes sociétés industrielles, pétrolières et minières.  Mais cela ne suffit pas. Car dans leur monde, dans le monde tel que le voit la moitié gauche, tout va pour le mieux. J’ai oublié d’ajouter, en effet, que cette moitié est toujours d’un optimisme inquiétant et ne doute jamais d’elle-même ni de ses capacités à résoudre tous les problèmes. Ceci étant, comment pourrait-elle mesurer les conséquentes de ses actes alors même qu’elle est incapable de se représenter le vivant autrement que sous la forme d’une machine et qu’elle ne saurait en aucun cas lever les yeux qu’elle tient toujours fixés sur le champ clos de son expertise? Ceux qui suivent ses conseils ne voient donc ni la globalité, ni le long terme, ce qui épouvante ceux dont la pensée n’a pas encore été entièrement colonisée par la moitié gauche d’eux-mêmes. Certains reconnaissent désormais qu’il est devenu urgent de rétablir l’équilibre et de recadrer la narration de notre histoire – comme je viens de le faire ici en résumé – et à la refonder aussi en des termes qui permettraient de remettre le monde à l’endroit. La grande difficulté réside dans le fait que notre monde n’est pas menacé par un ennemi qu’il pourrait combattre et vaincre. Le conflit dont il s’agit se déroule en effet dans l’intimité de chaque individu vivant et respirant. Il se déroule entre les deux moitiés de lui-même et l’enjeu  du conflit est en fin de compte la représentation qu’il convient de nous faire du monde et de nous-mêmes. C’est de cette représentation que dépend notre destin en tant qu’individus et en tant qu’espèce. Nous sommes donc nous-mêmes le champ de bataille. Chacun de nous est à la fois le prédateur et le prophète et de ce fait nous sommes tous compromis. Cette compromission  s’appelait autrefois le péché originel. On attend certes le prophète, mais celui-ci se trouve aujourd’hui en fâcheuse posture car la moitié de nous-mêmes qui domine actuellement le monde a pris soin de coloniser l’autre moitié et de la mettre en coupe réglée, tout comme l’avaient fait au cours des siècles précédents les institutions censées servir l’autre moitié en cherchant à s’imposer dans le monde des faits. La moitié gauche a donc mis les arts à son service et comme sa parole persuasive et toujours totalisante est admirablement douée pour l’argumentation elle finit par retourne toutes initiatives à son avantage. Les artistes – j’entends les peintres, les poètes, les musiciens, les écrivains et les gens de théâtre, ont toujours été nos prophètes. Aujourd’hui, par l’autorité du marché qui est devenu un des plus puissants outils de la moitié prédatrice, les prophètes du Palais et les prophètes du Temple (Palais et Temple du Commerce, s’entend), ont été richement pensionnés et strictement cantonnés dans divers champs clos (psychologie, sociologie, politique, décoration intérieure et autres domaines plus anodins) – domaines que la moitié prédatrice connaît à fond et sait parfaitement contrôler. Or tout cela n’a rien à voir avec la mission des prophètes dont je parle qui, incités par la question  fondamentale, « que suis-je donc venu faire dans ce monde ? » sont toujours à la poursuite de la réponse que saura un jour leur livrer le gibier inouï qu’ils poursuivent jour et nuit. Leur désavantage, pour l’heure, gît dans leur incapacité à argumenter leur démarche. Il faut donc le faire pour eux, et ainsi leur montrer la voie. Certains d’entre nous espèrent qu’une conscience claire des enjeux, tels que je les ai  esquissés ici, saura rallier le soutien de ceux qui ressentent fort bien, fut-ce intuitivement, le danger qui nous menace. Car les alternatives qui se présentent désormais à nous sont évidentes : il s’agit soit de l’ultime destruction de notre espèce du fait de sa propre arrogance – et de notre planète avec elle, soit d’une véritable Renaissance qui verrait enfin les deux moitiés de nous-mêmes, celle qui possède la sagesse et celle qui maîtrise le savoir, se réconcilier et se donner la main. Si jamais vous nous entendez, chers Contemporains Cosmiques, anges de la sagesse, venez vite nous inspirer ! Venez nous rendre notre force et notre courage par la grâce d’un céleste sourire


[1] Michael Steinberg, The Fiction of a Thinkable World,  Monthly Review Press, New York, 2005, p. 92

 

*CHAPITRE XVI – L’AILE, LE PLOMNB, LE JEU ET LA NOUVELLE RENAISSANCE

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  « La masse des hommes se voit contrainte de se réjouir des petites choses de la vie tout en s’affligeant des grandes. Et pourtant – j’avance mon dernier argument avec défi –  ce n’est pas dans la nature de l’homme d’être ainsi. L’homme est plus lui-même, plus homme, lorsque la joie est fondamentale en lui, et la peine superficielle ».

G. K. Chesterton[1]

Mahatma Gandhi se rendit à Londres entre les deux guerres et là, au plus fort d’une grand bousculade de presse et de badauds, un journaliste lui lança cette question : « Que pensez-vous de la civilisation occidentale, Monsieur Gandhi ? » « Je pense, » répondit aussitôt Gandhi, « que ce serait une bonne idée ». Il avait raison : la civilisation n’est jamais un acquis mais toujours un projet – toujours une « bonne idée » en cours.  Or il faut croire désormais  que, faute d’un projet qui soit à la fois digne de ce nom et largement partagé, cette même civilisation occidentale est au plus mal – elle a du plomb dans l’aile. L’Europe, notamment, a pris un sacré coup de vieux. Elle a désormais des allures d’aimable retraitée. Elle a dû renoncer à son image conquérante (dont elle n’a plus les moyens), elle ne fait plus comme autrefois du prosélytisme musclé  et elle ne semble plus aspirer à autre chose que de vivre le plus longtemps possible dans une prudente réserve, en ménageant ses ressources  et en se montrant, comme il se doit,  tolérante et respectueuse des droits de l’homme. Je n’ai rien contre la longévité ni contre une saine gestion des ressources, bien au contraire, mais si l’on se contente d’une Europe purement gestionnaire, quelque chose va nous manquer.  Et ce qui nous manquera, ce sera cette énergie qui va de pair avec la poursuite consciente et raisonnée d’un projet. Ce n’est pas par la faute des hommes que nous en sommes arrivés là. C’est par la faute de « ce que chacun de nous se trouve en mesure de penser à l’heure qu’il est » et c’est donc, en somme par la faute d’une certaine idée de la raison que l’on prend aujourd’hui, bien à tort, pour la Raison  tout court  en oubliant un détail important : toute raison bien proportionnée est inévitablement tributaire de l’image – et donc de l’imagination. Voilà donc le plomb qui s’est logé dans les ailes de l’Europe et qui la tire vers le bas car, pour le reste, il semblerait, compte tenu des éléments réunis dans ces pages, que toutes les conditions indispensables à l’éclosion d’une nouvelle Renaissance soient désormais à portée de main. L’alternative, faute de saisir l’occasion, serait un irrémédiable déclin.  LA STATION-SERVICE  Le réel n’est explicable que rattaché à l’immensité du possible, c’est-à-dire du nécessaire sous condition, où il nage comme l’étoile dans l’espace infini.

Gabriel Tarde[2]

Ayant observé que le récit du Jugement Dernier du chapitre 25 de Matthieu est plus facile et plaisant à lire que ne l’est l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, je me résous à emprunter la forme métaphorique pour illustrer mon propos. Je cite à cette fin un bref récit extrait d’un roman de Miguel Errazu[3].  C’est Miguel, devenu un personnage de son récit, qui raconte ce qui suit : « Le Premier Ministre, nous le savions déjà, était un remarquable historien et bien que le Grand Duc n’ait guère apprécié ses ouvrages d’érudition,² il n’avait jamais connu de sérieux ennuis  avant la publication d’un petite nouvelle intitulée La Station- Service. « L’histoire, que l’auteur voulut bien résumer à notre demande, relate les mésaventures d’un jeune homme du nom d’Omee (“pauvre de moi ? ») qui décida un jour de rendre visite à sa petite amie qui habitait dans une ville voisine. Il s’engagea sur l’autoroute et fit halte en route dans une station-service, mais lorsqu’il voulut repartir, on lui fit valoir que la route était momentanément barrée et qu’il lui faudrait attendre. « L’attente dura.  Vint la nuit, vint le jour. Une semaine passa, puis un mois,; et d’autres voyageurs toujours plus nombreux s’arrêtèrent à la station et se trouvèrent, eux aussi, dans l’impossibilité de repartir.  La station encombrée de tous ces naufragés se mit donc à croître jusqu’à atteindre les proportions proprement monstrueuses du palais du Grand Duc. « Et comme ces naufragés de la route ne pouvaient se rendre nulle part, chacun dut se débrouiller pour payer son écot. Le gérant de la station les embaucha donc pour assurer le nettoyage et servir les repas, mais aussi pour se surveiller et s’espionner mutuellement, et même pour s’arrêter, se juger et s’incarcérer les uns les autres. Il fallait aussi les nourrir, bien entendu, et comme le bar de la station ne servait que du junk food, il fallut s’en contenter. Les hommes, cependant, se languissaient de compagnie féminine et le gérant, toujours accommodant, fit venir un car de prostituées et alla jusqu’à projeter des films X dans son bureau une fois par semaine. « Le même bus transportait parfois quelques uns de ces malheureux jusqu’au parc d’attraction voisin, où ils se payèrent toute une journée de bon temps virtuel, et à mesure que les jours s’écoulèrent, leurs pensées finirent par ne plus s’attacher à autre chose qu’aux garnitures des sandwichs qui leur seraient servis à déjeuner, aux filles qui leur tiendraient compagnie pendant quelques brèves minutes le soir venu, ou aux émois des montagnes russes qu’on leur promettait pour vendredi. « Et comment cette histoire se termine-t-elle donc? »  demandai-je. « Le Premier Ministre me lança un regard navré. « La fin est simple, M. Errazu », dit-il. « Un beau jour la route est à nouveau ouverte, mais plus personne ne sait où aller ». Cette calamiteuse perspective pourrait cependant être évitée, si seulement, au moment de reprendre la route, Omee, le jeune protagoniste de l’histoire, trouvait une photo de sa petite amie calée entre deux billets de banque au fond de son portefeuille. La Station-service (alias la société de consommation) avec ses diverses extensions – le bar, le bordel et le parc d’attraction  – s’emploie à satisfaire a minima l’ensemble des besoins purement pré-humains de ses hôtes involontaires – les besoins qui étaient déjà en nous avant que l’idée de devenir humains ne s’empare de nous. C’est bien ce qu’on attend des installations de cette espèce.  On consent volontiers à faire une brève halte sur une aire de repos pour y boire un café et repartir aussitôt, mais comment supporter que cette halte se prolonge indéfiniment et qu’elle devienne une condition existentielle durable ? Il y a sans doute une logique dans tout cela – si misérable soit-elle – et même si les biens de consommation mis à la disposition de la clientèle – nourriture, femmes et divertissements – sont pitoyables, ce n’est pas encore un motif suffisant pour s’indigner. Le seul motif d’indignation qui vaille, c’est la fermeture inopinée de la route qui donne accès à tous les mondes possibles. C’est d’ailleurs de cette fermeture  injustifiée, et d’elle seule, qu’il a été question tout au long de ces propos. La Station-service serait en somme l’avatar contemporain de la caverne du Cyclope mangeur d’hommes.  Le monde contemporain n’a d’ailleurs plus besoin de monstres.  Sa caverne suffit.  Il n’est donc plus possible, ni même nécessaire de tuer le monstre, car nous ne savons que trop bien désormais en quel endroit se loge son principe. Il se loge dans la tête de chacun de nous. C’est donc dans nos têtes qu’il convient de le chercher et de le maîtriser LA QUESTION DU SENS L’hypothétique photo de la petite amie d’Omee calée dans un coin de son portefeuille nous ramène opportunément à l’Image et laisse entrevoir une issue possible aussi bien pour le jeune homme que pour nous-mêmes. Car là où il y a l’image, se trouve l’imagination. Et là où se troouve l’imagination, il y a le salut. C’est dans l’image seule que nous trouvons notre sens, tout comme le nourrisson trouve le sien dans l’inexhaustible image qu’est pour lui le visage de sa mère. Aujourd’hui, pourtant, un puissant courant de pensée rejette toute question touchant au sens comme nulle et non avenue.  Rien n’a de « sens » -  les choses se contentent de se passent comme elles se passent.  Toute idée d’un sens quelconque ne saurait donc être qu’illusoire.  Il n’empêche : nous avons parfois le sentiment malgré tout que rien de ce que nous faisons n’a de sens, alors qu’a d’autres moments, c’est tout le contraire. Si nous ressentons de telles différences, et avec une telle intensité, il doit assurément s’agir de quelque chose qui revêt une grande importance à nos yeux et que l’on  ne saurait se contenter de balayer d’un revers de la main. Et c’est bien le cas. Si puissant qu’il soit ce courant de pensée, c’est lui qui s’illusionne car, nous le savons fort bien désormais, cette lucidité dont il se targue ne vaut que dans la perspective du système clos dans lequel il se renferme – la clôture de notre hémisphère gauche qui n’est d’ailleurs que la moitié de nous-mêmes. La chose tombe d’ailleurs sous le sens : dans un système clos, où rien ne se créée et rien ne se perd, il n’y a rien à attendre ni vers lequel tendre. Tout est déjà là donné depuis toujours et à jamais.  Mais nous ne vivons pas dans un système clos, mais dans un monde ouvert. Nous ne sommes pas des êtres pleinement déterminés, mais une espèce indéterminée et en cours d’émergence. « Si l’hémisphère gauche estime que la recherche du sens est elle-même dénuée de sens », dit McGilchrist, « c’est qu’il n’est pas équipé  pour s’occuper du sens ou de l’entendement, mais seulement pour la manipulation et le traitement des données… Du coup on tente de nous fourguer l’idée qu’une  manipulation du monde réussie est la seule chose qui compte vraiment.  Et pourtant, tant l’intuition que l’expérience démontrent que ce n’est pas vrai ». Laissé à ses seuls moyens, poursuit-il cet hémisphère « n’est pas raisonnable. Il s’énerve dès qu’on le contredit ; il repousse toutes les  données qui ne font pas son affaire ou qu’il s’avère incapable de comprendre, et il accorde une importance déraisonnable à la « justesse » de ses propres vues. Il n’est pas équipé pour comprendre le monde. Son attention est étroite, sa vision myope et il s’avère incapable de comprendre la manière dont les éléments s’ajustent entre eux. Il n’est bon qu’à une seule chose, la manipulation du monde. Son monde d’ailleurs  n’est guère qu’une représentation, un monde virtuel. Il ne tient aucun compte de la nature incarnée des êtres humains, qu’il cherche à réduire à quelque chose qui ressemblerait à un cerveau dans un bocal. Il réduit sans cesse le vivant au mécanique. Il accorde la priorité à la procédure, sans en comprendre ni le sens, ni la finalité. Il tient à trouver des certitudes là où il n’y en a aucune ». [4] Ceci étant, il ne saurait en aucun cas entrevoir les « grandes choses » qui n’existent que dans un monde en devenir (ce monde auquel pourrait donner accès la route si elle était ouverte). Il ne peut voir que les petites choses (les sandwiches, les filles et les montagnes-russes). Faut-il dès lors s’étonner en voyant  que ceux qui vivent sous sa coupe ne peuvent se réjouir que des petites choses » tout en s’affligeant sur le compte des grandes. UNE IDÉE DE LA RAISON Que nous reste-t-il donc à faire ? Lors de la publication de mes Horizons du Possible en 1984,[5] je mis en exergue du livre une citation de Brice Parain qui n’a rien perdu de son actualité. Il y parle de l’Europe, mais ce qu’il dit  s’applique tout aussi bien au reste de la « civilisation occidentale ». Après avoir soutenu (en 1960) qu’il « n’y a[vait] plus » à proprement parler de nations européennes, il poursuivait ainsi : « Tout ce monde-là se tient. C’est l’ensemble de la théologie catholique, u compris naturellement la branche protestante et l’athéisme, ou plutôt le laïcisme de gauche, socialiste et syndicaliste, qui n’en sont que des dérivés. Depuis des siècles les éléments de cette théologie s’observent, se  contestent, se brouillent et se raccommodent et, comme les enfants d’une nombreuse famille, ne savent plus cousiner  après la mort des grand-parents. « Dans des cas pareils, si l’on veut éviter la vente aux enchères sur licitation, il faut remettre tout en commun, refaire une grande exploitation en forçant un peu au besoin ceux qui s’obstinent à s’accrocher à leurs parcelles qui sont devenues insuffisantes pour les faire vivre. Quand je dis remettre en commun, c’est bien le mot que je voulais employer.  Il ne s’agit pas de conclure des alliances ou des associations d’intérêts, d’aménager des pools ou de rafistoler la baraque qui tombe en ruine. Chercher des institutions qui réunissent ce qui s’est séparé serait également vain. On ne refait pas une forêt avec des arbres abattus.  On bazarde le bois ou on le scie et, avec l’argent, on redéfriche et on replante.  Les institutions ça se combine à l’aide d’un raisonnement qui part d’une idée de la raison pour servir de principe.   Il faut d’abord commencer par en refaire une.  Sinon tout reste en l’air ». [6] Le conseil paraît toujours de saison pour la civilisation occidentale dans son ensemble : « On redéfriche, on replante  et l’on fonde une nouvelle idée de la raison ». N’est-ce pas cela, d’ailleurs, que j’ai tenté de faire, selon mes moyens, au fil de ces propos ? Mais que faut-il donc entend par cette «  idée de la raison ? » Il me semble, quant à moi, que l’idée qu’une époque se fait de la « raison » dépend avant tout de l’idée qu’elle se fait de l’image, et donc de l’imagination et, ceci étant, de la nature des rapports qu’elle a su établir, dans la foulée, entre Savoir et Sagesse, entre Rationalité er Raison (la rationalité, elle, n’est pas toujours raisonnable !) entre le discours analytique et le discours métaphorique, entre le fait et la métaphore, le naturel et le surnaturel – tel que l’entend la théologie ou tel que je le définis dans une perspective humaniste. C’est également ce que donne à entendre Iain McGilchrist qui, dans la seconde  partie de son maître-livre, soutient de manière persuasive que l’histoire du monde occidental n’a pas cessé d’osciller entre des périodes d’équilibre fécond entre les hémisphères et d’autres plus austères où l’hémisphère gauche imposait un contrôle plus ou moins absolu. Ces dernières, tout comme l’époque présente, se réclament d’une idée fondée sur les seuls perspectives de l’hémisphère gauche.  D’autres époque par contre, dont la Renaissance, ont su trouver un équilibre entre les deux visions du monde, et c’est cet équilibre qui a favorisé l’extraordinaire floraison intellectuelle et artistique que nous savons. Les traits de caractère propres aux deux moitiés de notre appareil mental nous sont désormais familiers. Je me représenterais volontiers l’un sous les traits d’un petit garçon surdoué, avec quelques traits propres aux Asperger peut-être, notamment dans l’importance qu’il attache à  avoir toujours raison.  L’autre pourrait être une charmante petite fille, sensible et observatrice, mais qui n’aurait jamais appris à parler. Elle cherche donc à nous séduire et  à nous entraîner dans des jeux de charades dont elle raffole et qui lui permettent de déployer son formidable talent de mime. Nous ne doutons plus en les voyant à l’œuvre que la raison ne saura jamais paraître raisonnable qu’au regard de l’organe biologique qui la tient pour telle.  C’est dire que la « nouvelle idée de la raison » que nous souhaitons établir devra trouver un équilibre et une collaboration paradoxale entre les deux moitiés de nous-mêmes – entre notre petit garçon subtilement autiste et notre petite fille qui, privée de langage,  embrasse malgré tout les étendues illimitées du temps et de l’espace. Voilà l’équipement mental que l’évolution a bien voulu mettre à notre disposition pour que nous puissions nous débrouiller dans la vie. Cette collaboration est indispensable car, nous le savons d’expérience, l’intuition livrée à elle-même,, verse facilement dans le délire. Mais il en va de même de sa contrepartie.  « Un fou », disait Chesterton, ce grand jongleur de paradoxes, «  est une personne qui a tout perdu sauf la raison ». La synthèse espérée devrait par contre nous permettre d’accéder à un monde, non plus de pure manipulation, mais enrichi par la relation, non plus clos mais  en même temps largement ouvert, non plus mécanique mais foncièrement vivant, non plus figé mais manifestement en devenir, non plus stérile mais potentiellement créateur, non plus absent mais simultanément présent, non plus froid et désespérant mais, à ses heures, empathique et lesté d’espérances illimitées. Cela signifie en clair que l’égoïsme, la cruauté, la manipulation, la colère, l’agressivité et le cynisme ne sont pas la réalité ultime de notre monde –  réalité que nous serions tentés de masquer sous un voile factice de politesse, de gentillesse et de bienveillance. Ces vues ne font que refléter les conclusions de notre moitié la plus myope et cynique. C’est l’empathie, au contraire, et la générosité et l’engagement fraternel qui son fondamentaux. Mais voilà, dans un monde furieusement pessimiste et poussé dans ses retranchements par ses propres délires, ces douces qualités ont parfois du mal à se manifester. LE RÉENCHANTEMENT Voici donc ce que nous sommes : un animal paradoxal et pour une bonne part imaginaire, simultanément fondé dans sa surprenante biologie évolutive et emporté par le souffle et le jeu. C’est bien cela qu’il convient de faire entendre à une « civilisation » qui s’est trop longtemps vue contrainte de faire son deuil de ces « grandes choses » qui seules et par-dessus tout nous importent. Il s’agit donc tout à la fois d’une entreprise personnelle et d’un projet social.  La mutation que nous sommes en droit d’espérer à l’échelle de la société devrait (selon la belle expression de Christian Dotremont) mettre « de l’aile dans le plomb » à notre conception du monde  et mener à l’éclosion de cette nouvelle Renaissance que j’évoquais à l’instant, et donc d’un monde où Savoir et Sagesse auront réapprise à danser en se donnant la main Ce sera dans un tel monde que nous pourrons mettre en chantier ce réenchantement du monde dont les ouvriers seront bien entendu les poètes, les artistes, les philosophes et les mystiques,  tous explorateurs et porte-paroles attitrés de l’étonnant univers mental de notre espèce dont l’infinité fractale et hypertextuelle ne se laissera pas réduire à quelques protocoles logiques. C’est également par ces moyens que nous pourrons, après un siècle de rupture chaotique, renouer avec le grand, l’antique et l’unique projet qui anime notre espèce depuis ses origines et qui pourra peut-être un jour permettre aux sapiens de « considérer le monde avec humanité ». Quant à la civilisation occidentale, si gravement atteinte soit-elle par les froids délires de la rationalité, elle n’attend que cette grande réconciliation pour se remettre en marche. Cela ne se fera pas sans mal pourtant. Car comment désapprendre ses mauvaises habitudes à toute une société ? Comment l’habituer à penser sur les deux registres qui lui sont pourtant natifs, l’implicite et l’explicite, le factuel et le métaphorique, le « pour de vrai » et le « pour de faux », le factum est et le faciendum esse ? Mieux vaut retourner en enfance et peut-être, aussi, commencer par les enfants. Ne passent-ils pas constamment, avec une parfaite désinvolture et sans même y songer de l’un à l’autre ? Tout cela leur paraîtra naturel. Mais il importera encore de les prémunir contre toute tentative de les intimider en leur faisant croire que la vie n’a rien à faire avec le jeu – alors que c’est tout le contraire.   Mais là, fort heureusement, nous sommes désormais armés d’arguments convaincants. Ceci étant, il faut croire que la civilisation occidentale toute entière aurait besoin d’une psychothérapie enfantine à la manière de Donald Winnicott qui voulait en son temps que toute thérapie soit « une affaire de deux personnes qui jouent ensemble ». A quoi il ajoutait que “dans la mesure où le jeu s’avère impossible, le travail du thérapeute visera à faire passe le patient d’un était d’incapacité à jouer à un état où le jeu devient possible ».[7] Et qui seront donc les thérapeutes attitrés de notre société   Les artistes, bien entendu, pour autant qu’ils soient d’authentiques chasseurs. Voilà qui tombe sous le sens dans la mesure où l’art est un jeu – tout comme l’est la religion, d’ailleurs -  et que l’un et l’autre doit nous permettre d’approcher les « grandes choses » par ailleurs inabordables (d’indicibles souffrances et d’indicibles espérances, d’indicibles magnitudes de temps et d’espace)  grâce à l’improbable médiation que nous offre un simple bout de toile et quelques lichettes de pigments ou encore, posées sur une table, d’infimes quantités de pain et de vin. UNE INTERPELLATION IMPRÉVUE A l’instant même où j’écris ces derniers mots, une petite voix aigrelette se fait entendre au fond de moi : « Malheureux », proteste-t-elle, « tout cela est bien joli  et même poétique, si  l’on veut. J’aime bien ce « Savoir et cette Sagesse qui dansent en se donnant la main ». C’est exquis ! Pour un peu, on dirait du Botticelli ! Mais ne nous leurrons pas ! Pour s’occuper des choses concrètes mieux vaut faire appel à celui qui connait le concret ! » Car il croit connaître le concret, celui–là ! Je l’écoute et je comprends aussitôt qu’il cherche à de me manipuler. Car s’il en est un  qui ignore tout du concret, c’est bien lui, notre hémisphère myope et borné. C’est un beau parleur et il ne manque pas d’aplomb, certes, mais il n’empêche que sa façon de voir le monde est tout le contraire de concrète – elle est abstraite, générale, désincarnée et décontextualisée – excellente pour les travaux d’ingénierie, mais calamiteuse en toutes autres circonstances. Et ce serait sur de telles bases qu’il prétendrait prendre les décisions qui affecteront l’avenir de notre espèce et même de notre planète ? Cette ultime tentative de manipulation n’est guère surprenante. Elle est typique du culot stupéfiant dont cet hémisphère sait faire preuve et qui, bien trop souvent, emporte l’adhésion.  Pendant ce temps, son homologue muet ne peut que mimer son désarroi. Mais voilà, personne ne l’entend, personne ne le remarque, si ce n’est, par bonheur, les poètes et les artistes, qui savent le grand intérêt qu’il y a à solliciter son avis. Car lui seul  connaît intimement le concret, le contexte et le long terme dont nos vies et notre survie dépendent, et c’est donc lui qu’il convient de consulter en premier lieu en de telles matières. Sans lui, en effet, nous allons dans le mur.  Avec lui, nous partons, qui sait…  dans l’ouvert. L’œuvre graphique qui coiffe ce propos est un Logogramme– une forme d’art que l’artiste et poète  belge Christian Dotremont pratiquait avec virtuosité et esprit en traçant d’abord au pinceau une phrase proprement illisible, qu’il recopiait ensuite au crayon, en petit et lisiblement, au bas de la feuille. Un petit jeu entre l’implicite et l’explicite, faut-il croire.  Cela ressemble curieusement à la démarche cognitive qui se manifeste d’abord  dans un élan dont on ne sait trop que penser et qui ne livre que peu à peu son sens. On lit ici « qui a de l’aile dans le plomb ». 


[1][1]  G. K. Chesterton, Orthodoxy, The Bodley Head, Londres, 1908, p. 275
[2]  Gabriel Tarde, Les lois de l’imitation, p. 20.
[3]  Miguel Errazu, The Garden of all the Dreams, University of Levana Press, Paris, 2012.  Les événements du récit se déroulent dans “le « célèbre Tertium Hemisphaerium de l’Antiquité » qui entretenait un commerrégulier ave l’Occident  au fil des millénaires. Les grands navires marchands accostaient dans les deux grands ports du pays,  Eburnea et Cornea, la Porte  d’Ivoire et la Porte de Corne, tous deux cités par Homère.  Le Tiers Hémisphère était connu pour ses étonnantes Statues Vivantes dont la province de Cornea, qui était déjà en sécession à cette époque, produisait de contrefaçons qui n’étaient que des automates dont elle inondait le marché mondial. Ajoutons que Miguel Errazu ne savait rien des deux hémisphériques du cerveau en écrivant The Garden off all the Dreams, mais on serait tenté de supposer que le Tertium Hemisphaerium figure l’hémisphère droit et Cornea le gauche.
[4]  Iain McGilchrist, The Divided Brain and the Search for Meaning. Kindle  e-Bookvoir
[5] Les horizons du possible, Editions du Félin, Paris, 1984, transcription d’une série de onze émissions d’une heure consacrées aux « problèmes de la création au 20ème siècle et diffusées par France-Culture en 1980
[6] Brice Parain, De fil en aiguille, Gallimard, 1960
[7] D.W. Winnicott "Playing: Its Theoretical Status in the Clinical Situation," 1971)

*QUINZIÈME POMME QUI TRAITE DE LA GRANDE MÉTAPHORE

bousier

« Le principe de complémentarité contradictoire doit remplacer le principe de non-contradiction comme fondement du logique.

Stéphane Lupasco      

  Il s’agit désormais de mener à terme cette réflexion sur l’image et sur le  rôle qu’elle joue dans notre rapport au monde. Plus long qu’à l’ordinaire, ce propos soutiendra notamment que le christianisme, selon la vue critique exposée ici, doit être envisagé comme une partie intégrante du processus cognitif humain. Il en va de même des autres religions, chacune à sa façon. Ils représente en effet une part importante du volet métaphorique de ce processus. A ce titre ils représentent une tentative non pas tant de connaitre le monde, que de faire connaissance avec lui – ce qui laisse entendre que le rituel d’apaisement fait lui aussi partie du processus cognitif. On verra ce que j’entends par là. J’évoquerai d’abord les conséquences considérables qui découlent des différentes « datations de Dieu ». Car selon que nous Le tenons pour un être éternel, ou pour une image qui serait pourrait-on dire notre jumeau, né en même temps que nous à l’époque où notre espèce découvrait le symbole –  comme d’autres découvriraient l’Amérique – nous nous trouverons confrontés à deux notions distinctes de notre destin. Mais comment évoquer le christianisme sans présenter d’abord une silhouette tant soit peu plausible de Jésus de Nazareth en le dégageant autant que possible de sa gangue miraculeuse et théologique. C’est ce que je tenterai de faire le moment venu J’aborderai ensuite la fonction singulière de la théologie qui transforme les métaphores en paradoxes et celles-ci en mystères – qui sont les énigmatiques métaphores de la foi. Et enfin, je reviendrai aux images dont j’ai orné ce propos et j’expliquerai pourquoi j’ai choisi de le coiffer de l’image d’un bousier pilotant sa boule de crottin. Je commenterai également les quatre représentations du Christ que j’ai choisi de reproduire ici – icône de la Descente aux Enfers, Résurrection de Grünewald, Christ du Portement de Croix de Bruegel et le tympan de Vézelay. FAIRE CONNAISSANCE AVEC LE MONDE Dans mon précédent propos, j’ai fourni quelques précisions au sujet de ce que j’entendais par  « processus cognitif », mais peut-être aurions-nous intérêt à mener cela un peu plus loin en nous demandant comment nos ancêtres s’y sont pris, au départ,  pour mener leur enquête. « Mener leur enquête »… la formule ferait plutôt songer à une démarche de type socratique. Or je doute fort que ce soit ainsi qu’ont procédé  les générations liminaires de notre espèce. Peut-on les imaginer assises, le poing sous le menton comme le penseur de Rodin ?  Ou encore penchées sur les divers aspects du monde sensible comme le chercher d’or sur sa batée ? J’aurais du mal par ailleurs à me les figurer, avec leur conscience tout juste émergente, accueillant l’image qui se dresse devant eux sur la paroi rocheuse  comme s’il ne s’agissait que d’un simple objet parmi d’autres – une simple tache matérielle sur le mur. Ne devait-elle pas leur faire plutôt l’effet, non pas d’une chose quelconque mais d’une… présence ? Ne se pourrait-il pas que la connaissance, loin d’être aussi distancée que l’on est porté à le croire,  soit d’abord relationnelle ? N’est-ce pas ainsi que certaines œuvres d’art nous « parlent » jusqu’à ce jour ? Comme une présence ? Et s’il en était également ainsi pour nos ancêtres – mais ave un émerveillement et un effroi bien plus vifs que chez nous – ne conviendrait-il pas de nous demander comment ils ont bien pu se comporter face à cette forme de présence ? Je me souviens d’un épisode émouvant de La Guerre du feu de Jean-Jacques Annaud, où le protagoniste préhistorique s’avance vers un mammouth, tête basse et dans une posture humble et conciliante, en lui tendant à bout de bras une poignée d’herbe.  On les voyait tous deux face à face, l’immense mammouth et l’audacieux chasseur, debout sur une crête et détachés en noir contre un ciel crépusculaire. Vision mémorable ! Ne serait-ce pas ainsi que les premiers hommes étaient amenés à aborder toute présence inconnue – et même celles que nous appellerions aujourd’hui « de simples images » – en l’honorant d’une danse de conciliation et d’humble soumission, issue du répertoire rituel de l’espèce – danse destinée, espéraient-ils, à les amadouer ? Du coup, ne faudrait-il pas supposer que toute connaissance commence ainsi par une tentative non pas de « connaître » mais plutôt de faire connaissance et que les premiers hommes se sont sans doute mis à danser devant leurs images et à moduler des sons apaisants, tout en leur faisant des offrandes à la manière du chasseur préhistorique qui tend sa poignée d’herbe à l’imposante présence du mammouth. Et s’il en est ainsi, ne devrions-nous pas aussi nous demander pourquoi le roi David éprouvait le besoin de danser devant l’Arche d’Alliance ? Ne serait-ce pas pour le même motif qui faisait danser et chanter nos ancêtres devant l’image et qui incite à ce jour les jeunes loups à dansent et à gambader en modulant des sons pour fêter le retour du loup dominant ? C’est là un comportement typique de tant d’êtres vivants et il nous faudra bien prendre en compte le rôle que jouaient les rituels et les chants de ce type dans les premiers temps du  processus cognitif humain et qu’ils ne cessent de jouer à ce jour, l’effroi en moins, dans les cérémonies civiles et religieuses. Les danses, elles aussi, semblent jouer un rôle dans ce processus, et celles pratiquées par tel peuple ou telle classe à telle époque renvoie sans doute, à l’idée que l’on se fait de la nature de l’individu, des sexes et du corps social. Le fait que l’on dansait en groupes il y a deux siècles, à deux et corps-à-corps il y cent ans et en masse  mais seuls désormais ne semblerait-il pas transmettre un enseignement non seulement au danseur mais aussi à tous ceux qui l’observent, en leur disant, notamment, pour ce qui concerne l’époque actuelle : « chacun est à la fois interchangeable et seul au monde » ? Quoi qu’il en soit, l’image que nos ancêtres accueillaient avec des chants et des danses a dû finalement susciter divers récits et donc, à terme, une philosophie latente du monde et de l’humain. Tout ceci éclaire d’un jour nouveau la manière dont les choses ont du se passer bien avant que nos ancêtres n’aient acquis le don de la parole. Car il leur a bien fallu accéder au savoir par d’autres moyens, et notamment par l’observation attentive de ce qu’on pourrait appeler « les modulations récurrentes des formes du monde environnant »  – ce qu’on appelle plus commodément pattern en anglais ou un patron, au sens artisanal, en français – les patrons fluctuants du monde.. Tout bouge en effet en ce monde, les visages, les corps, les nuages, les feuilles, les étoiles, les espèces migrantes. Et la manière vive ou lente dont tout cela bouge est chargée de sens et de savoir implicite. Serait-ce l’envol des oiseaux migrateurs qui signalait le départ aux sapiens ? Ou bien savaient-ils d’eux-mêmes que le temps était venu ?na Nous nous représentons parfois nos lointains ancêtres de façon irréfléchie comme s’il ne s’agissait que d’une horde de brutes demeurées. Ce faisant, nous nous diminuons nous-mêmes et le simple fait que nous soyons là aujourd’hui devrait suffire à démontrer le contraire.  Pendant quelques 150 000 ans, les tous premiers sapiens quoiqu’encore privés de parole, se sont montrés capables de survivre au jour le jour, de capturer leur gibier, de nourrir et d’élever leurs enfants et de gérer leurs migrations saisonnières, et ils ont su le faire dans des conditions où la plupart d’entre nous auraient sans doute laissés leur peau.  Ne fallait-il pas qu’ils soient particulièrement intelligents ces premiers hommes, et même brillants à leur façon, pour mener tout cela à bien ? Et s’il en est ainsi, ne devrions-nous pas nous montrer un peu moins condescendants à leur égard ? Nos ancêtres ne considéraient pas le monde à la manière d’observateurs froidement distancés – on peut supposer que c’est la vie urbaine seule, la chambre ombrageuse et la fenêtre ouverte sur la ville, qui a permis une telle distanciation. Le rapport que nos ancêtres établissaient avec le monde était d’ordre relationnel et ils prenaient acte non pas tant des faits que des relations – mais aussi des analogies – qu’ils   percevaient entre les mouvements du ciel, des feuilles, des visages et des  mains, entre les cris des enfants et ceux des oiseaux. Par de tels moyens, ils établissaient des parentés et accumulaient les connaissances indispensables à une bonne gestion de la vie et de la survie du groupe au jour le jour et d’année en année.  Or nous disposons toujours de  ce même mode indispensable d’appréhension du monde qui guidait nos lointains ancêtres et, pour autant que nous y consentions,  il nous conseille à ce jour dans nos rapports au monde. A notre époque c’est surtout le langage dénotatif qui détermine notre saisie du monde. Mais en dépit de ses brillantes réussites, il ne saurait traîter autre chose que des êtres et des faits. Le langage métaphorique, de son côté, s’attache aux relations qui s’insinuent entre ces mêmes êtres et faits et qui tisse ainsi la continuité du monde dans lequel nous vivons.

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FAITS ET MÉTAPHORES Autant pour le préambule, venons-en au fait. Si je tiens, en effet, à mener à terme cette réflexion qui touche à la fonction de la pensée imageante et donc au volet téléologique du processus cognitif humain, il me faudra également évoquer les religions qui, en leur qualité de Grande Métaphore du monde, représentent un aspect non négligeable du processus cognitif humain et constituent, avec le corpus littéraires et artistiques des diverses cultures, la représentation métaphorique de l’existence humaine la plus élaborée qui soit. Il reste que le caractère métaphorique des religions est facilement occulté, tant par l’intrusion des Églises dans le domaine dit temporel – où leurs prescriptions se transforment automatiquement en simples faits : « Dieu le veut » – et  par la manière dont les croyants accueillent ces formulations doctrinales non plus comme des métaphores, mais comme l’énoncé d’autant de « faits surnaturels ». Il paraît également probable que la distinction entre faits et métaphores ne s’est établie que récemment en ce domaine, et qu’elle n’était pas clairement reconnue, par exemple, au moment du procès de Galilée.  L’Église,  sans tenir compte de la nature profondément métaphorique de sa propre doctrine, se proposait de réfuter des faits observés au bénéfice des faits supposés énoncés dans la Bible. Il nous a ensuite fallu quelques trois siècles pour établir d’abord la légitimité souveraine du fait, et enfin, plus récemment encore, celle tout aussi souveraine de la métaphore dans le domaine qui lui est propre – celui de la relation.. C’est bien dans cette perspective – celle de la légitimité spécifique de la métaphore, qu’Iain McGilchrist démontre de façon si convaincante – que  je perçois une convergence entre la démarche chrétienne et le projet d’humanisation dont il a déjà été question. Je pourrais assurément me référer à d’autres religions avec tout autant de pertinence, mais je m’en tiens au christianisme pour le simple motif qu’il demeure, malgré tout, le fondement de notre pensée occidentale, une affaire de famille pour tout dire,  et qu’il  ne cesse d’influencer, non seulement la pensée des croyants, mais aussi celle des athées – à leur insu, bien entendu – et ce dans la mesure où c’est toujours cette même image qui sert de « socle implicite » à leur pensée. Ceci donne à entendre que l’athée qui veut se soustraire à l’influence du le christianisme ne saurait se contenter de le rejeter.  Il devra, au contraire, l’explorer jusque dans ses profondeurs  tout en espérant émerger de l’autre côté. Je soutiendrai donc ici que les deux projets, le chrétien et l’humaniste sont convergeant en termes métaphoriques. C’est bien ce que donnent à entendre leurs postulats fondamentaux. L’humaniste, en effet, évoque « un sapiens qui aspire à ressembler enfin à un être humain ». Le projet chrétien, de son côté, évoque « un homme qui aspire à ressembler à Dieu » – l’idée  se trouve chez Saint Paul : « nous tous qui contemplons la gloire de Dieu comme en un miroir, nous sommes transformés en la même image… » – formule qui s’éclaire d’une lueur particulière au souvenir du chasseur qui s’est mis à chanter et à danser devant la paroi de sa grotte… Dans les deux cas, il s’agit d’un être qui « se transforme « en la même image » et d’un être inachevé qui vise un achèvement – lequel demeure pour l’heure indéfinissable dans la mesure où notre monde est toujours en devenir. En devenir – ce mot est d’une importance capitale car si le monde est bien vivant et changeant, nous éprouvons parfois le besoin de l’immobiliser pour pouvoir le comprendre. Du coup il devient fixe, statique, isolé et dénué de vie. C’est ainsi que le Cyclope s’ingénie à immobiliser Ulysse pour être sûr de pouvoir le manger quand l’envie le prendra. Ulysse, par contre et tout comme nous, éprouve le besoin de changer de lieu pour survivre. C’est ainsi que notre société impériale et cyclopéenne voit les choses lorsqu’il enferme les êtres mobiles que nous sommes dans ses bases de données². L’immobilisation du vivant est d’ailleurs la marque nécessaire de la pensée analytique et séquentielle, alors que la pensée imageante et métaphorique désigne l’élan de la relation et donc de la vie. C’est dire que le devenir est notre vie et notre salut. Ceci étant, il n’y a pas lieu de s’étonner de l’idée d’une convergence entre christianisme et humanisme, pour autant que l’on soit prêt à admettre que le christianisme est, tout comme l’humanisme, une  entreprise non pas divine mais humaine, et que nous aurions intérêt à l’envisager, non pas comme une proposition erronée qu’il convient d’écarter, mais comme un reflet imagé des dispositions natives de l’espèce qui l’a façonné. Reste que si nous souhaitons aborder le christianisme dans cette perspective il me faudra déblayer le terrain.  Cette tâche préliminaire, qui permettra peut-être de dissiper quelques malentendus, je l’entreprends ici dans un esprit que je qualifierais d’humaniste – et ce, faut-il le dire, au sens que je donne à ce terme depuis le début de ces propos. Je précise en outre que je ne crois pas, comme Marx paraît le faire, que l’homme doive devenir « son propre soleil ». Ces mots, d’ailleurs, me renvoient aussitôt au facteur rural qui – dans un poème de Czeszław Miłosz, me semble-t-il – « tous les soirs se saoule du désespoir de ne ressembler qu’à lui-même ». Ou mieux encore, je songe à la réponse subtile que Cyprian Norwid sut donner au Sphinx : « l’homme ? Pas encore mûr ! »  (chapitre neuf).  Car dans la mesure où l’homme est un work in progress  – c’est    bien ce qu’entend Norwid –  il n’est pas encore définissable. L’homme est, en somme, quelque chose qui reste à venir. J’initierai donc cette entreprise plus que sommaire de déblayement en soulevant la question de ce qu’on pourrait appeler « la datation de Dieu ». Je m’attacherai ensuite à la « localisation de Jésus » en m’efforçant de dégager autant que faire se peut, la silhouette de l’individu énigmatique et néanmoins historique – il  a bien fallu que quelqu’un ait prononcé les énergiques paroles que rapportent les synoptiques – des constructions ultérieures qui l’enchâssent.

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LA DATATION DE DIEU1

Si je n’existais pas, il n’y aurait pas de Dieu.

Maître Eckhart

La « datation » de Dieu est de toute première importance dès lors qu’il s’agit de l’interprétation de notre propre vie. Le christianisme et les autres religions monothéistes « situent » Dieu hors du temps. La paléoanthropologie, elle, reconnait dans l’image et le symbole des instruments de notre entreprise de cognition et situe leur apparition aux environs de -50 000 ans. Ce serait donc là, dans cette perspective, que Dieu serait d’abord apparu, fut-ce sous une forme encore embryonnaire. La question de l’existence – ou de la non-existence – de Dieu n’entre pas en ligne de compte ici car, dans l’un ou l’autre cas, « tout se passe comme si » il existait effectivement, aux yeux d’une espèce qui, dès le départ, a éprouvé le besoin irrésistible et poignant de chanter et de danser en présence de Son image. Reste que le contexte change sensiblement en fonction de la datation choisie.  C’est notamment le cas en ce qui concerne « la faute originelle ». – Première option : Dieu est éternel et l’homme est fautif. En effet, si Dieu est éternel, et s’il est également bon, une question difficile se pose. D’où pourraient bien venir le mal et la mort ?  Dieu, ainsi défini – éternel et bon –  ne saurait en être la cause.  Pour résoudre cette irréductible contradiction, les gnostiques imaginèrent un second dieu, aussi mauvais que l’autre est bon. La Genèse, elle, fait appel au Tentateur qui se manifeste sous les traits d’un serpent – émanation, sans doute, d’un passé chamanique déjà lointain. Mais d’où sort-il donc, celui-là ? Impossible de le dire. Rien n’explique sa présence. C’est pourtant lui qui vient susurrer certaines suggestions à l’oreille de nos premiers parents qui sont ensuite tenus pour responsables de la faute. Or cette faute, contrairement à ce que s’imaginent certains, ne se réduit pas à un simple acte de désobéissance.  Le fruit auquel ils goûtent n’est d’ailleurs pas  une banale pomme comme on le dit couramment, mais « le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal » dont la consommation, selon le Tentateur, devait les rendre « pareils à des dieux, connaissant le bien et le mal ». De quoi s’agit-il ? Serions-nous en présence de cet instant fulgurant que la paléoanthropologie appelle la Révolution Symbolique ?  Sans doute.  Mais que vient donc faire le bien et le mal là-dedans ? Tentons d’y voir clair. Avant leur accession à la conscience, nos ancêtres se laissaient guider par les commandements de leurs gènes. Une fois conscients, ils perdaient ce guide et se trouvaient à tout moment confrontés à des choix.  Que dois-je faire ?  Où est le bien, où le mal ?  Comment le savoir ? La panthère, à la différence de l’homme, ne sait rien du bien et du mal.  Elle ne fait que suivre les instructions de son programme génétique, s’élance dès qu’un gibier se met à courir, le rattrape, le déchire et le dévore.  Chez notre espèce, plus rien n’est simple. Elle se pose désormais des questions. « Avant », tout paraissait simple. « Maintenant », des alternatives se dévoilent. Le récit de la chute d’Adam et d’Eve paraît donc retentir à nos oreilles comme l’écho métaphorique de notre première accession à la conscience. Selon le récit de la Genèse, l’issue en fut tragique. A peine venue au monde, notre espèce se trouve bannie de la présence de l’Image qui l’avait fait naître et condamnée en outre à connaître la souffrance et la mort. Selon le récit chrétien, il lui faudra attendre quelques millénaires avant de retrouver cette image en la personne du Christ – qui paraît ainsi désigner un second éveil – celle qui permet à notre espèce de reconnaître son propre désir. . Seconde option : Dieu est notre contemporain et l’homme est innocent Dès lors que Dieu n’est apparu que tardivement dans l’histoire du monde, tout cela paraît changer pour le mieux. La lourde faute de nos premiers parents n’est plus d’actualité.  Sapiens n’a pas connu de chute, mais une ascension d’une imperceptible lenteur. La souffrance et la mort ne seraient plus, ni notre œuvre, ni notre châtiment, mais bien l’œuvre des premières grandes étapes que  notre substrat biologique et des contraintes qui en résultent.  C’est sans doute ce qui explique la présence du serpent, figure à la fois phallique et mortelle de la vie et de la sexualité. Selon le récit humaniste, du coup, Dieu serait né à l’instant même où l’homme ouvrait les yeux pour découvrir l’Image tracée sur la paroi de la caverne. Or s’il en est ainsi, il fallait que tous les déterminismes du monde naturel et tous leurs commandements parfois brutaux, – vie, sexualité, attachement et imitation –  soient déjà en place, et ce depuis belle lurette au moment de notre « naissance. Du coup, sapiens, en prenant conscience de lui-même ne pouvait guère que prendre acte du fardeau – mais aussi des agréments certains – que tout cela représentait. Nul péché là-dedans… même s’il lui restait tout de même à gérer ces exigences à la fois vives et contradictoires… Et au fait, puisqu’on en parle, qu’en est-il au juste du « péché » ? Au regard de la Genèse, il ne s’agit pas d’un simple acte de désobéissance dont un Dieu tant soit peu Père Fouettard tirerait, aussitôt où à terme, vengeance.  Il ne s’agit en somme que d’un comportement qui éloigne de Dieu. Dès lors, c’est l’homme, et non pas Dieu, qui s’éloigne. Ceci étant, et en l’absence de tout Dieu, le terme « péché » désignerait une action qui éloigne l’homme du but qu’il se serait lui-même fixé. Il s’agirait donc d’une faute contre soi-même ? Sans doute. Comme celle que commettrait un footballeur qui, à la veille d’un match décisif, ferait la fête jusqu’à cinq heures du matin. Peccato, disent les italiens, « c’est bien dommage ». Si Dieu est vraiment notre contemporain, nous n’avons plus rien à expier. Reste néanmoins à se débrouiller avec un patrimoine génétique parfois lourd et qu’il convient de ménager avec une douce empathie, comme on ménage un cheval effarouché. LE ROYAUME DES CIEUX Passons à autre chose, car la datation de Dieu infléchit également le sens qu’il convient de donner au Royaume des Cieux. Première option : Dieu est immortel et les âmes, en mourant, le rejoignent au Royaume des Cieux. L’histoire du salut que l’on trouve dans la Bible est celle d’une pédagogie divine qui vise à tirer l’homme de sa déchéance originelle et de le ramener à Celui qui l’a créé.  Dans cette perspective d’un Dieu éternel, il faut bien que l’âme, créée à son image, soit im², elle aussi, et qu’elle soit appelée à accéder à ce Royaume des Cieux qui est  la « maison du Père », où elle jouira d’une éternelle béatitude auprès de son Summum Bonum. Seconde option : Dieu est notre contemporain et le Royaume des Cieux est en nous et nulle part ailleurs… A première vue, si Dieu est venu au monde au moment de notre éveil il y a 50 000 ans, l’issue pourra paraître moins glorieuse, mais allons y voir de plus près.  Une première bonne nouvelle serait que nous ne courrons plus aucun risque de rôtir en Enfer pour l’éternité. La mauvaise, et elle est de taille, c’est que notre mort s’avère définitive. Aucune étincelle n’ira retomber dans le giron de Dieu  pour danser éternellement dans son immortelle flamme. Reste pourtant que le philosophe, Ernst Bloch, marxiste – et donc athée comme il se doit – qui un visiteur demandait comment il envisageait sa propre mort sans doute proc1haine, répondit qu’il était « très curieux de savoir ces qui se passera après ». Et notre ami Stéphane Hessel, récemment décédé, exprimait cette même curiosité, selon ses  propres mots, « gourmande »…  L’histoire de la vie sur terre est pleine de surprises. En irait-il de même de la mort ?  Ou non ? L’autre nouvelle réconfortante c’est  que le Royaume des Cieux serait bien en nous, et que nous pourrions déjà le trouver – dans la mesure du moins où nous cesserions de nous laisser harasser à chaque instant par mille soucis. C’est à cela sans doute que pensait Jésus en faisant remarquer qu’ils ne servent à rien, car ils « ne sauraient ajouter un pouce à notre taille ». J’aurai plus à dire au sujet de ce Royaume, car Jésus paraît se servir du terme dans les deux sens. Résumons. Le projet chrétien tient Dieu pour éternel. De ce point de vue, l’histoire de notre espèce serait donc celle d’une chute, d’un retour et, un jour, si tout va bien, d’une réconciliation. Le schéma, dans sa structure, paraît conservateur – l’on revient en arrière, jusqu’à un point où l’équilibre avait été rompu. Il n’empêche que l’on trouve dans les évangiles  des proclamations que ne renieraient pas les Indignados: « (Dieu) a dispersé les arrogants, il a renversé les puissants de leurs trônes, élevé les humbles, comblé de biens les affamés, et renvoyé les riches les mains vides ». (Le Magnificat, Luc I. 46 seq.) Le projet humaniste par contre, celui qui fait naître l’homme et « Dieu » au même instant, est manifestement progressiste. Non pas en vue des positions qu’il prend, mais de par sa structure même. Car son entreprise vise, non pas un retour, mais l’élaboration aventureuse d’une réalité qui n’a jamais existée auparavant – celle d’une espèce vivante qui s’efforce encore et toujours d’atteindre un point dans son développement où il saura enfin considérer le monde avec… humanité – et ce sans cesser d’être ancrée et guidée, au plus profond d’elle-même, dans et par ce que Goethe appelait « das ewig Weibliche », « l’éternel féminin » qui, justement, « nous tire vers le haut ». De toute évidence, ces projets sont tous deux issus, comme je l’ai déjà laissé entendre, de certaines de nos dispositions naturelles les plus caractéristiques – dispositions auxquelles la culture s’est attachée, comme elle le fait toujours, en vue de les améliorer jusqu’à leur donner, peut-être, une portée universelle. Le christianisme serait donc l’une des formes qu’ont prises ces projets d’améliorations et c’est du christianisme que l’humanisme a tout l’air d’être, à son tour, une émanation critique. Il importe de ne pas perdre de vue l’ensemble de cet enchaînement car si l’humanisme s’avère bien être une émanation du christianisme, il demeure surtout, et tout comme lui, l’émanation de certaines de nos dispositions naturelles qui sont infiniment plus anciennes. Par ailleurs, l’humanisme présente l’avantage de tenir plus volontiers compte des principes et des conclusions des sciences, mais aussi, et c’est là un développement scientifique tout récent, il lui est enfin permis, et ce sans déroger, de tenir compte de la dimension symbolique propre à notre espèce – espèce dont « le souffle », pour revenir encore une fois à la formule de Rilke, « augmente encore l’espace ». Digression : Qu’en est-il de la mort ? Reste certains à qui l’idée d’une  vie éternelle plaisait bien, après tout, et qui  demeurent consternés de voir le vieillissement et la mort qui se tiennent à leurs côtés en les considérant avec une gravité peut-être excessive. Pourquoi mourons-nous, se demandent-ils ? Et pourquoi faut-il que meurent les personnes que nous aimons ? Serait-ce le signe d’une malveillance divine ? En termes biologiques, la réponse paraît plus simple et sensée. Nous autres sapiens sommes une forme complexe de vie qui exige une relève  assez fréquente des générations.  Ce qui veut dire en clair que l’individu n’est d’aucun d’intérêt aux yeux de la vie dévoratrice. Tout ce qui compte pour elle, c’est de se transmettre elle-même – fut-ce en piétinant ses propres enfants.  A ses yeux, nous ne sommes qu’une passerelle qui lui livre un passage vers d’autres générations. Et pourtant, l’individu ne paraît nullement disposé à s’arrêter à de telles explications, et là – encore une bonne nouvelle – c’est tout de même l’individu qui compte le plus au regard de notre espèce en quête d’humanité. Cette entreprise-là, à la différence de la vie implacable et auto-dévoratrice, tient justement à faire à chacun une place de choix dans l’immense galaxie rayonnante et tournante des vivants et des morts. C’est donc cela qui, malgré tout, nous réconcilie avec la mort : le sentiment d’avoir joué notre rôle, tant bien que mal dans l’entreprise humaine et de survivre en elle, dans une certaine mesure, comme l’ont fait, en leur temps les morts que nous aimons.

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LA LOCALISATION DE JĖSUS  Qu’en est-il du Jésus  historique ? Certains que je connais, excédés par la fade figure qu’on leur présente, ont préféré s’en débarrasser une fois pour toute en déclarant qu’il n’a jamais existé. D’autres, pleins de bonne volonté, cherchent assidument « le vrai Jésus ». Deux choses, pourtant, rendent leur tâche difficile : la métaphorisation miraculeuse des évangélistes, et  la métaphorisation profonde des théologiens. Le « vrai Jésus » Malgré l’entreprise monumentale de la critique biblique, la difficulté que l’on éprouve toujours à dégager l’image d’un Jésus historique réside dans le fait que le Jésus qu’on nous présente aujourd’hui est l’œuvre de quelques 100 générations d’hommes et de femmes, philosophes, peintres, poètes, théologiens et sculpteurs,  qui ont essaimé vers son image comme d’industrieuses abeilles et l’ont inlassablement refaçonnée. Pour le dire autrement, c’est bien notre espèce qui a donné forme au seul Jésus que nous soyons vraiment en mesure de connaître. Ceci étant, on peut assurément échafauder diverses hypothèses naturalistes, d’ailleurs invérifiables, au sujet du « vrai Jésus » en admettant qu’il a certes été engendré, comme l’est tout un chacun en termes métaphoriques, par le Saint Esprit – l’image sur la paroi rocheuse – mais que dans l’ordre purement biologique il a bien fallu qu’il en soit autrement. Sans doute pourrait-on soutenir dès lors, et d’un point de vue purement humaniste, qu’il fut, mettons, le fils sans père d’une jeune fille séduite et abandonnée, et qu’un brave homme aurait épousé pour la tirer d’un mauvais pas.  Cet enfant précocement intelligent, que l’on pourrait supposer tendrement choyé par une mère aimante mais dépourvu de père véritable, se serait trouvé d’office en marge de la société. Car même si celle-ci pouvait  ignorer son cas, lui-même  devait en être conscient. De ce fait même, il aurait été porté à la réforme, et même à une réforme radicale, disposé – faute d’un père véritable – à se proclamer Fils de Dieu. Mais n’est-ce  pas ce que nous sommes tous dans le sens que j’ai déjà suggéré ? Et donc porté aussi à remettre en cause les lois archaïques et à promouvoir, plus que toute autre la loi de l’amour et de la justice, déjà enchâssée dans le Pentateuque, mais oh combien amplifiée par lui. Je ne dis pas qu’il en fut effectivement ainsi, mais je soutiens que même s’il devait s’avérer que tel avait bien été le cas, cela n’empêcherait nullement qu’il ait effectivement et sans doute sciemment trouvé un moyen radical de faire effractions dans le récit de la Grande Métaphore de notre espèce. Ce faisant il est devenu la figure centrale de la construction occidentale de la métaphore et, figurativement au moins, le « Sauveur du monde ». C’est à ce dernier titre qu’il a assumé la tâche improbable d’incarner en sa personne l’instant d’éveil de notre espèce. C’est ce qu’ont également su faire le Bouddha, l’Éveillé, et Mohammed – selon la doctrine mystique shiites – dont la Dîn Muhammadia ou « lumière Mohammedane » incite chacun à remonter au fil des générations  jusqu’à sa source dans la lumière divine. Il en résulte, en ce qui nous concerne, qu’il y a deux moments d’éveil que signalent les deux volets de la Bible, la première catastrophique et œuvre du Tentateur, la seconde rédemptrice et signalée par la résurrection. Cette résurrection, selon Paul, annonce en effet la future résurrection des morts, et donc un renversement des effets mortifères du péché  originel qui permettrait à l’homme qui, pour l’instant, voit « de façon obscure, dans un miroir », de connaître enfin « face à face, comme j’ai été connu ». On s’aperçoit ainsi que l’instant fulgurant de notre éveil à la conscience demeure le véritable noyau de la réflexion de notre espèce. D’où nous vient donc la conscience ? Quelle est l’origine de la lumière ? La tradition veut que ce soit Dieu qui nous l’ait infusée – ce qui correspond assez bien à ce que je soutiens dans mon récit tout spéculatif, à savoir que ce n’est que par sa rencontre avec l’image (de Dieu) que l’homme est devenu conscient de lui-même. S’il est permis de soutenir, comme je l’ai fait, que l’humain et le divin sont tous deux des conséquences fortuites de la Révolution Symbolique – que j’attribue, toujours spéculativement, à la reconnaissance d’une simple tache sur le mur d’une caverne – il s’ensuit inévitablement que Dieu, sans même qu’il lui soit nécessaire d’exister, n’en a pas moins « créé l’homme à son image et à sa ressemblance »  – tout comme l’homme, de son côté, a donné naissance à son Dieu en le saluant d’une danse humble et conciliante, ou même, sans aucune image – pourquoi pas ? –  en ressentant la tendre caresse d’un  souffle de vent survenu à l’improviste par temps calme. C’est sans doute ainsi que démarre le processus d’humanisation que nous poursuivons à ce jour avec des hauts et des bas. Le propos métaphorique de Jésus Au-delà des récits miraculeux des évangiles, le Jésus qui se manifeste dans ses  propres paroles – principalement dans les évangiles synoptiques – apparaît comme un être remarquable et même, je suis tenté de dire, comme un véritable génie de la métaphore.  Notons que né dans un pays occupé par une armée étrangère, il se distancie radicalement – dans le Sermon sur la Montagne – es penchants autoritaires et prédateurs si typiques de notre espèce, rejette explicitement les deux seuls systèmes de survie identifiés par Jane Jacobs – celui des guerriers et celui des commerçants, chapitre quatre – fréquente  des gens réputés infréquentables et désapprouve des aspirations tant au pouvoir qu’à la richesse, qu’il estime indignes de l’humain : « heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux ». Ses propos nous sont sans doute devenus trop familiers depuis deux mille ans qu’on les ressasse, mais à y regarder de près, nous y trouvons les marques d’une penseur vigoureuse et paradoxal qui a parfois recours à des images d’une grande violence, sans doute pour bien faire comprendre qu’il parle en métaphores – à l’époque on disait « en paraboles ».  « Si ta main droite t’entraine vers le mal, coupe la et jette la loin de toi, si ton œil droit t’entraine, arrache-le et jette le loin de toi ».  Malgré les précautions stylistiques de Jésus, Origène, le pauvre homme (2ème siècle), eut le tort de prendre ces paroles à la lettre et, troublé par la véhémence de son désir sexuel, il alla jusqu’à se castrer. Une lecture métaphorique l’aurait pourtant préservé intact car ces propos ne renvoient ni à la main, ni à l’œil, mais à un état d’esprit : « si ta main droite prédatrice t’entraine, résiste-lui. Si la façon de voir de ton œil droit t’induit en erreur, fie-toi plutôt à l’autre ». Et nous avons déjà vu (troisième chapitre) que le récit du Jugement Dernier ne laisse nullement entendre que « les malfaiteurs rôtiront en Enfer pour l’éternité » mais bien que « la seule chose qui compte vraiment, c’est de faire preuve d’une bonté agissante envers ses semblables ». Jésus était bien moins niais aussi et bien plus ironique qu’on ne le suppose d’ordinaire  lorsqu’il recommandait de tourner l’autre joue, de donner sa chemise en sus du manteau ou de porter pour deux mille pas les bagages imposés pour mille pas seulement. Cette dernière suggestion ferait en fait allusion aux stipulations du règlement militaire romain – l’angareia  bien connu à cette époque et redouté dans tout l’Empire. Il permettait notamment aux soldats de contraindre n’importe quel passant à porter son  barda – fort lourd – sur une distance de mille pas. Mais ça s’arrêtait là, et si le soldat s’avisait de contraindre un malheureux passant à pousser plus loin il risquait d’être sévèrement discipliné.  Jésus inciterait donc, avec un humour que ses auditeurs n’avaient aucune peine à saisir, à mettre en difficulté le soldat présomptueux en pratiquant une forme de résistance non-violente. Telle est du moins l’interprétation que propose le théologien et théoricien de la non-violence Walter Wink (voir http://www.cres.org/star/_wink.htm).    Par ailleurs, Jésus ne montrait guère d’indulgence envers les bigots ostentatoires, ni envers ceux qui rabâchent leurs prières – « comme le font les goyim » –  ni envers ceux qui font commerce d’objets de piété – il lui est même arrivé de renverser leurs étals dans le Temple– ni envers les pédants qui appliquent les règles avec une sotte rigueur – « le sabbat a  été fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat » –  ni envers l’application de sanctions inhumaines – dans le cas, notamment, de la femme prise en flagrant délit d’adultère et qu’on lui avait amenée dans l’espoir de le mettre en difficulté.  Fallait-il la lapider ?   « Que celui d’entre vous qui n’a jamais fauté »,  dit-il, « lui jette la première pierre ».  Sur quoi, peu à peu, la foule se dispersa. Songeait-il alors à sa propre mère ? Qui saurait le dire ? Et enfin, il paraît très probable qu’il envisageait une réforme radicale de la religion de son pays : moins d’égorgements de bétail et plus de bonté humaine : le programme des prophètes, en somme. N’est-ce pas le sens qu’il faut donner à la formule « je raserai ce temple et je le reconstruirai en trois jours ».  Les apôtres voulurent y voir la prophétie de sa mort et de sa résurrection  « après trois jours », mais l’autre interprétation paraîtra plus plausible à certains….  D’ailleurs, ne serait-ce pas le même message qu’il faut chercher dans l’affirmation : « je suis venu jeter le feu sur la terre » ? Bref retour au Royaume des Cieux Jésus évoque souvent «  le Royaume des Cieux » qu’il compare tantôt à du levain, tantôt à une perle, à un festin ou à une graine qui croît et devient un arbre. Ce Royaume paraît être tantôt la demeure de Dieu auquel les hommes accèderaient post-mortem, mais tantôt aussi – et notamment quand il dit que « le Royaume des Cieux est en vous » –  l’intériorité propre à une personne qui a su se défaire de ses soucis obsessionnels et de ses penchants prédateurs et se rendre accessible aux autres sur le mode directe, empathique et enjoué qui est le propre des petits enfants. S’il en est ainsi, la spiritualité pourrait se concevoir comme une façon qu’ont trouvée les hommes de jouer avec leur Dieu comme un enfant joue en toute confiance avec ses camarades ou encore, s’il est seul, avec sa peluche. Et s’il en est ainsi, on pourrait supposer que le Royaume des Cieux correspond à la région transitionnelle dont le chemin est bien connu des enfants, et que c’est justement là que nous donnons forme, dans notre âge mûr, à l’image de notre humanité accomplie. Il n’est pas sans intérêt d’évoquer à ce propos l’étonnante expérience de la neuroanatomiste Jill Bolte Taylor, qui souffrit d’un accident vasculaire cérébral qui mit hors service une bonne partie de son hémisphère gauche, dont les centres qui commandent à la fois l’émission de la parole et la capacité de la comprendre. Toujours consciente mais privée de parole, Taylor demeura attentive à tout ce qui se passait, et ayant recouvré toutes ses capacités huit ans plus tard, elle mit par écrit le récit de son expérience. Elle décrit notamment ce qu’elle ressentit au moment de perdre tout à la fois la parole et la mémoire.  (Voir : Vidéo de Jill Bolte Taylor, VO sous-titrée français) « J’eus le sentiment d’être enroulée dans une nappe d’euphories et, alors même que les centres du langage de mon hémisphère gauche retombaient dans le silence et que je prenais congé de tous les souvenirs qui me restaient encore de ma vie, je me sentis réconfortée par une impression croissante de grâce. Dans le vide que laissait en moi l’absence des capacités supérieures de cognition et avec elles le souvenir des détails de ma vie normale, ma conscience se portait vers une forme de savoir universel, un état de fusion avec l’univers, si l’on veut. Sous une forme composite, j’eus le sentiment que c’était là le chemin qu’il me fallait prendre pour rentrer chez moi, et cela me plaisait bien ». On peut se demander si cette réduction au silence de la voix qui, de minute en minute, entretient les soucis que nous procurent les détails du quotidien – « que vos cœurs ne s’appesantissent pas par les soucis », disait encore Jésus –  n’ouvrait pas la voie vers cet état de sérénité enjouée que paraissent désigner les mots « le Royaume des Cieux ».

CHRISTS HEAD

LA MÉTAPHORISATION PROFONDE J’ai qualifié la théologie de métaphorisation profonde. A première vue pourtant, l’idée peut paraître contestable.  Après tout, la théologie chrétienne, qui a fait son apparition aux premiers siècles de notre ère, s’efforçait justement de sortir du langage métaphorique. Elle se proposait de rendre la révélation chrétienne rationnellement intelligible aux yeux des Grecs et des Romains.  Pour ce faire, il lui a fallu passer les formulations métaphoriques de la Bible par la moulinette de la pensée analytique. Armée de la conviction que chaque parole de la Bible constituait une vérité révélée elle tendait à ramener cette parole à une déclaration de fait… d’un genre particulier qui serait propre au domaine surnaturel. Ce qu’elle a fait, en somme, c’est de s’emparer des Écritures, de Dieu et de Jésus pour en faire les signes d’une algèbre globale et systématique de l’existence humaine. Ce qu’elle ajoute à la philosophie qui s’intéresse d’abord à la description objective du lien causal, c’est la dimension téléologique et relationnelle – la téléologie étant le discours touchant aux fins (télos en grec). J’ai déjà fait remarquer que les sciences bannissent par principe toute notion de finalité, et elles ont raison de le faire.  Il n’empêche que notre espèce fait partie de cette même réalité, et qu’elle à manifestement des visées, ne fut-ce que celle, propre au scientifique,  d’établir des liens de causalité.  La théologie, et on n’a pas besoin de souscrire à ses doctrines pour  s’en apercevoir, ouvre la voie à une théorisation du volet téléologique de l’expérience humaine. Quoi qu’il en soit, l’entreprise théologique déboucha sur à un résultat surprenant, car elle finit par transformer la métaphore originale en paradoxe – Dieu est un être unique en trois personnes, Jésus est à la fois homme et Dieu, sa mère, née sans la tare du péché originel,  est à la fois vierge et mère, l’eucharistie est à la fois un morceau de pain et la présence réelle de Jésus de Nazareth. Confronté à ces propositions inconciliables dans les faits Tertullien, un père de l’Église se prit là tête entre les mains et s’écria : « Credo quia ineptum  – je crois parce que c’est absurde ». Dante, pour sa part, ne se laissa pas troubler et, dans l’ultime chant de la Divine Comédie  il crée un entrelacs de cinq propositions paradoxales qui, par la force même de leur contradiction nous ramènent à une forme approfondie de la métaphore: Vierge mère, fille de ton fils, Plus humble et plus haute que toute créature, terme fixé d’un éternel décret, tu es celle-là qui tant l’humaine nature as anoblie, que point son créateur n’a dédaigné se faire sa créature.

(Traduction M.F.G.)

Au regard de ce que nous savons désormais, la « méta-métaphore » que construit Dante pointe un événement paradoxal dont le poète ne pouvait rien savoir : l’instant inouï de la préhistoire profonde où la nature Tertullien – personnifiée  ici par Marie – donne naissance à ce que nous appelons, faute d’un meilleur mot, l’esprit. Autrement dit, cette formule renvoie à la naissance du symbole et, par la même occasion, de la conscience et de l’idéal d’amour gratuit et désintéressé – tous deux personnifiée par Jésus. C’est ce que disent les vers suivants en présentant la communion des saints – « cette fleur » – comme une immense rose de lumière qui tourne éternellement sous le regard de Dieu. En ton sein l’amour s’est réattisé et par sa chaleur, dans l’éternelle paix, c’est ainsi qu’a germé cette fleur. La conjonction impensable du déterminisme absolu de la nature et de la liberté tâtonnante de l’esprit qui, selon la formule de Hugo von Hofmannsthal, « trouve encore sa voies dans l’éternel obscur » – Die Wege noch im Ewig-dunkel finden –  s’énonce ici en termes théologiques. On reconnait pourtant le même pattern ou « patron » que les sciences de l’homme ont identifié en datant l’événement qui a changé le destin de notre espèce : la découverte fortuite du symbole. De telles propositions ne devraient heurter personne. Ni les Chrétiens, pour qui   Dieu est inconnaissable et donc indicible – mais dont il est néanmoins permis de parler « en paraboles ».  Quant aux humanistes, ils ne devraient pas voir grand-chose à y redire. Ce serai donc ainsi, « même s’il n’y a pas de Dieu » (etsi non sit Deus), que le christianisme, réduit ou plutôt élevé au statut de métaphore, désigne au-delà des mots un vécu, une relation et une aspiration profondément enracinés dans notre condition biologique et spirituelle. Ces deux conditions – la biologique et la spirituelle – font que nous sommes tout à la fois de prédateurs, mammifères et sexués certes, mais aussi des êtres qui, touchés par l’amour et éveillés par le symbole, cherchent depuis quelques cinquante millénaires déjà, et avec plus ou moins d’assiduité sans doute, notre accomplissement en ce monde.

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RETOUR  A L’IMAGE On s’étonnera peut-être de l’équation que je me permets d’établir entre la formule hyper-paradoxale de Dante et une initiative qui s’est d’abord manifestée en Afrique du Sud il y a quelques cinquante mille ans et dont nous ne savions à peu près rien il y a quelques décennies encore. Comment serait-ce possible ? En l’absence de toute science en ce domaine, comment pouvait-on, à l’époque du Christ ou à celle de Dante, prétendre parvenir à un savoir quelconque, fut-il métaphorique, de la double nature de l’homme – biologique et imaginaire ? La réponse est simple, me semble-t-il : on tenait cette connaissance de longue date d’une observation assidue du comportement humain mais aussi d’une sagesse holistique, incarnée, empathique et imageante qui s’attache, non pas aux faits, mais aux relations et qui, bien que muette, a toujours su saisir le « patron » du monde et l’exprimer par des images. C’est sans doute pour cette raison que ses manifestations sont parfois accueillies comme autant de rêves qui demandent à être interprétés. Reste que si les cultures dans toutes les parties du monde ont su reconnaître en l’homme un être double, c’est bien qu’elles ont perçu intuitivement, tant la dualité contradictoire de notre personnalité bifide que la dualité paradoxale de nos origines. Il n’empêche qu’il nous a fallu engranger les connaissances de tous les savoirs laborieusement accumulés par les sciences au cours des quatre derniers siècles ou des cinquante dernières années, pour être enfin en mesure de comprendre ce à quoi l’image nous renvoie allusivement et depuis toujours, à la manière d’un songe. Ceci nous ramène à la formule étonnante de Saint Paul citée plus haut, et qu’il convient de relire en songeant au premier artiste-chasseur que nous avons vu, ébloui par l’image sur la paroi rocheuse de la caverne et envisageant de se transformer lui-même au point de lui ressembler: « nous tous qui contemplons la gloire de Dieu comme en un miroir, nous sommes transformés en la même image… » Il apparaît désormais que le dialogue de l’homme avec son Dieu, les prières, les chants et les danses qu’il lui adresse et qui sont destinées à amadouer cette image qui pouvait parfois paraître tout aussi menaçante que celle du mammouth, revient en fait à une conversation que nous poursuivons avec nous-mêmes au fil des générations et depuis quelques cinquante mille ans.  Il paraît désormais certain d’un point de vue humaniste, que l’homme a besoin d’une image – Saint Paul l’a bien compris – comme un enfant a besoin du visage de sa mère. Sans elle il ne saurait devenir un sujet et donc une conscience qui, par longues étapes d’une lenteur parfois désespérante, s’est malgré tout mis à devenir un être humain. Certains, aujourd’hui, ont du mal à admettre cette nécessité de l’image. Un malentendu tenace s’est en effet installé entre l’image et la rationalité commerçante désormais dominante. Ce malentendu résulte pour une  part de la tyrannie de l’image que les  Églises chrétiennes n’ont pu s’empêcher d’imposer partout où les autorités civiles leur concédaient quelque autorité. Car dès lors que l’image est imposée comme un simple fait, elle devient aussitôt une imposture. Reste pourtant que nous avons toujours nos deux façons de penser, d’un côté avec des mots, de l’autre avec des images et il doit paraître évident, désormais, à ceux du moins qui acceptent les conclusions d’Iain McGilchrist, que  ces deux formes de pensée sont inscrits au plus profond de notre anatomie, et qu’elles sont même les deux jambes grâce auxquelles notre esprit se meut et parcourt le monde. Nous sommes du coup tout à la fois le sujet qui parle, et le Saint Esprit qui l’inspire par le simple fait de lui présenter une image sur la paroi de la caverne. Sujet et Esprit sont les deux faces de notre personne et leurs conversations ininterrompues contribuent toute à la fois à créer notre personne et à faire progresser le processus d’humanisation dans son ensemble. L’image est en effet le fondement – grund, dit Wittgenstein, le sol – sur lequel s’édifie toute pensée.  Il ne convient donc pas de l’aborder comme s’il ne s’agissait que d’un « objet culturel de grand intérêt » mais bien de s’ouvrir à elle, comme on le ferait à toute imprévisible rencontre – fut-ce d’un ours en forêt ou d’une femme d’une beauté sidérante. C’est justement pour rappeler la richesse de l’image que j’ai orné ce flot de paroles d’un plus grand nombre d’illustrations qu’à l’accoutumée. La toute première image est donc celle d’un bousier pilotant sa boulette d’excrément – dont il se nourrit d’ailleurs et qui, providentiellement, engraisse aussi les champs. Une telle image nous rappelle que les représentations de cet insecte énoncent depuis des millénaires une proposition cosmique sous une forme que n’importe quel enfant peut saisir. Il suffit qu’il s’accroupisse au bord du chemin pour en observer le manège. C’est ainsi que les innombrables petits scarabées bleus ou noirs des musée d’Egypte et des étals de marchandises destinées aux touristes, renvoient sans doute à un père de famille de l’Egypte antique qui désigna le premier un bousier à l’œuvre sur leur route pour faire comprendre à son fils que c’était selon ce même principe que le soleil se déplaçait autour de la terre. Tout commence par des formes simples et familières. Il en va de même des représentations du Christ qui s’énoncent tout aussi simplement et subtilement.  Ainsi, l’icône  qui illustre la descente de Christ aux Enfers ne cesse de parler aux spectateurs, et même à ceux d’entre eux qui ne croient ni à la résurrection ni à la vie éternelle. On y voit le Christ, cerné de sa mandorle de lumière, qui tend à tour de rôle la main à chacune des âmes qui ont eu le malheur de naître entre la création du monde et la venue du Messie, et qui attendaient impatiemment la délivrance qu’apporte sa main tendue. On se reconnaît sans doute, tout à la fois dans le geste de celui qui libère et dans celui qui est libéré. De telles situations ne se présentent pas seulement aux Enfers.  Il y a aussi des moments dans la vie où nous sommes comme morts, et où une main secourable nous ramène à la vie. Chacun le sait. Quant au volet de la Résurrection du retable d’Issenheim de Matthias Grünewald, il propose la même leçon : « si la mort est vaincue, qu’est-ce donc qui nous résistera ? » Et peu importe que l’on y croie ou non à cette résurrection – l’image réattise le courage et la résolution. Il y a aussi des moments où l’adversaire sombre dans le sommeil et où le Christ ou nous-mêmes, auréolés de gloire, bondissons hors du tombeau.  C’est enfin une image de l’humanité accomplie, immortelle jusque dans la mort – et ce dans la mesure où chaque vie ajoute une part à cet accomplissement, tout comme chaque infime polype apporte sa pierre au superorganisme qu’est le corail et à son monument qui est le récif. Le visage hagard et tuméfié tiré du Portement de Croix de Bruegel –  considérablement agrandi ici – évoque en quelques coups de pinceaux étonnamment expressionnistes, le visage du « moindre de ces petits » dont il est question dans le récit du Jugement Dernier, et dont le Juge dit, « ce que vous faites à ceux-là, c’est à moi que vous le faites ». Ce qui peut s’interpréter ainsi : « c’est à votre propre humanité encore inachevée que vous portez vos coups ». Sans nous appesantir sur Michel-Ange et son doigt de Dieu qui infuse le souffle de vie, passons au tympan intérieur de la Basilique de Vézelay.  La mandorle qui environne le Christ est à la fois une couronne de lumière et une ouverture entre deux mondes qui, pratiquée dans la roche, mène, pourrait-on dire, de l’imaginaire au réel par voie du transitionnel (voir Winnicott, deuxième Pomme). Mais la figure monumentale du Christ pourrait tout aussi bien évoquer un nourrisson qui bondit hors d’un ventre transcendantal, bras tendus, pour juger enfin les vivants et les morts ou, mieux encore, pour jouer avec nous à la recréation du monde. . Mais il y a autre chose. Je ne puis m’empêcher de voir ici une représentation de ce qui s’est produit lorsque le premier homme à tracé une figure sur la paroi rocheuse d’une caverne  suite à quoi la paroi elle-même s’est fendue de haut en bas et tous les esprits, les anges, les démons et les dieux, tous porteurs et hérauts attitrés d’une intention, ont fait irruption hors de la roche pour se précipiter à sa rencontre.   C’est donc ainsi que parlent les images et que nous leurs parlons et c’est ainsi, comme le dit Apollinaire,  que naissent   « Mille phantasmes impondérables Auxquels il faut donner de la réalité ».  Oui, certes, il le faut. *QUATORZIÈME POMME OU IL EST QUESTION DU BIEN, DU MAL ET DE L’HOMME QUI DESCEND DU SONGE

Guatemala 5 - Vulture and Dove

William Congdon, Vautour et Colombe,  1957 http://www.congdonfoundation.com/Home.aspx

Ambulancier pendant la deuxième guerre mondial, le peintre Américain William Congdon (1912-1998)  fut de ceux qui libérèrent le camp de Bergen Belsen. Il est peut-être permis de penser que son Vautour et Colombe, peint treize ans plus tard, au Guatemala, posait pour lui la question du bien et du mal.  La toile montre un sombre vautour qui emplit tout le cadre comme un immense éventail et talonne de près une colombe lumineuse et palpitante. La découverte du camp l’avait confronté au problème du mal radical, mais des conflits personnels, qui ne nous concernent pas ici, l’ont également amené à confronter ce que pouvait être, selon lui, le mal qui réside en chacun de nous. Représenté à New York (dès les années cinquante) par la Galerie Betty Parsons et paternellement soutenu et admiré par Mark Rothko, Congdon définissait ainsi sa démarche « Je ne peins pas le monde » (position objective et éventuellement manipulatrice) « je peins mon être dans le monde » (attitude relationnelle et participative) – « I paint my being in the world ». C’est aussi dire qu’il « peint » une image de son propre devenir humain. Il disait également : « mes œuvre s’en vont de par le monde pour y porter le pardon ». BIEN ET MAL Congdon s’interrogeait au sujet du mal, mais comment se pose cette question de nos jours ? Autrefois, elle paraissait plus simple. On se représentait un Dieu sis dans son éternité et créateur du monde, qui voulait tout simplement que l’homme soit bon. Mais en l’absence de ce Dieu, que devient la bonté ? Qui la commande encore ? « S’il n’y a pas de Dieu », disait Dostoïevski, « tout est permis ». Ce n’est pourtant pas tout à fait ainsi que la question se pose désormais. Car même en l’absence d’un Dieu la question du bien et du mal ne cesse de nous talonner. La société demande un certain bien qui assure sa stabilité. C’est là une sorte de position par défaut dont on se contente pour l’heure. Mais qu’en est-il de l’individu ? Quelque chose en lui aspire-t-il également au bien ?   Et si la réponse est oui, quelle est cette « chose » au juste ? D’où lui vient cette aspiration ?  De quelle région de lui-même ? La question peut s’énoncer en termes philosophique, sociologique, anthropologique, et en d’autres encore  – et chacune de ces approche ne peut que la cadrer à sa façon et la délimiter pour qu’elle puisse tenir dans les limites qu’elle-même se fixe. Pour ma part, je souhaite la poser en termes humanistes, c’est-à-dire, pour en revenir à la terminologie de Congdon, de l’être dans le monde de chacun de nous. LES COUCHES SUCCESSIVES DE L’HUMAIN J’ai esquissé au départ un récit succinct de la formation de l’homo sapiens par vagues ou couches successives (comme les couches de lave qui se superposent en jaillissant du volcan), en commençant, en l’occurrence par la vie, la sexualité, l’attachement, l’imitation, le symbole et la conscience…. Mais quelle est la couche qui nous livre la connaissance du bien et du mal ? Ce n’est en tout cas pas la vie. Comme nous le voyons bien, elle n’a que faire de ces considérations. Elle impose son commandement implacable de survivre par tous les moyens, fut-ce en dévorant tout ce qui lui tombe sous la dent. La sexualité non plus, n’a pas d’états d’âme. Elle a son programme et elle l’applique. Même l’attachement et l’imitation ne font que s’attacher et imiter sans trop se poser de questions relatives au bien et au mal. J’ai suggéré (dans ma sixième Pomme) que les lois de l’imitation se sont imposées à nos ancêtres à partir du jour où ils se sont vus délivrés des contraintes du comportement génétiquement déterminé (voir aussi Ces lois inconnues).  Cette délivrance ne fut d’ailleurs pas une pure bénédiction, car nos ancêtres, désormais « largués », se sont vus astreints à vivre dans une société dont ils ignoraient désormais les règles. C’est donc ainsi, pour éviter de graves déconvenues, qu’ils ont du apprendre à imiter les gestes et les attitudes des autres membres de leur groupe. Ces pratiques du rituel  phylogénétique, caractérisées par « une exagération  mimique, une répétition surabondante et une intensité typique » permettaient notamment de resserrer les liens et  de détourner l’agression ai sein du groupe. A ce propos, il n’est pas sans intérêt de souligner que le rituel religieux manifeste à sa façon les mêmes traits qui caractérisent le comportement animal, quoique dûment affinés et formalisés, puisqu’il est lui aussi marqué par « l’exagération  mimique, la répétition surabondante et l’intensité typique ». Même additionné de langage et de chants, le rituel religieux avec ses inclinaisons, ses génuflexions, ses prosternations, ses signes de croix répétés, ses cantilènes et ses manœuvres d’encensoir, conservent  des points en commun avec les rituels de soumission que pratiquent les espèces animales.  Jésus eut beau recommander de ne pas répéter ses prières « comme le font les goyim » mais d’être bref et d’en venir au fait, cela n’a nullement découragé ces pratiques répétitives que sont par exemple la récitation du rosaire ou des litanies… Le rituel est en effet profondément ancré en nous comme un devoir de mémoire et de respect dû aux morts dont la présence symbolique est ainsi perpétuée.  C’est donc un aspect profondément et dévotement conservateur du comportement humain qui  peut paraître à certains beaucoup plus important que le commandement bien plus abrupte de laisser les morts enterrer les morts et de faire tout simplement le bien aux vivants. LE SYMBOLIQUE Vient pourtant un jour où quelque chose d’inouï se produit et l’humain naissant commence à cultiver et à civiliser la disposition naturelle à l’attachement – cette singularité propre aux mammifères et à quelques autres espèces, dont les oiseaux.. Dès lors que ce ne sont pas les lois de l’imitation qui nous incitent à faire le bien, il ne nous reste qu’à nous retourner vers cet instant mystérieux que les paléoanthropologues appellent « la révolution symbolique ». Peut-être y trouverons-nous enfin « celui » qui veut le bien ? Cette Révolution, je l’ai dit, ne paraît pas être marquée par la seule « invention » du symbole. Elle entraine en effet des évènements d’une grande complexité, qui surgissent « ce jour-là » comme le ferait un immense radeau de troncs d’arbres menés en vrac (mais par quels draveurs ?) sur un fleuve déchaîné. Ce radeau serait composé d’un enchevêtrement complexe d’essences diverses et donc d’innovations nombreuses et sans précédent : un soupçon de symbole, un soupçon de conscience, un soupçon de questionnement, un  soupçon de liberté, et en même temps, les premières manifestations du langage et de l’art. J’ai tenté de me représenter cette extraordinaire « mutation » qui n’en fut pas une en réalité, puisqu’elle fut plutôt « le fait de l’initiative de quelques populations d’Afrique du Sud », résultant,  sans doute, de l’apparition quasi fortuite de la toute première image tracée sur une paroi rocheuse par une main déjà quasi-humaine. Un tel récit aura peut-être le mérite de nous faciliter une première approche de la question. L’HOMME DESCEND DU SONGE Mais la chose peut également s’exprimer autrement. Il y a une dizaine d’années, j’ai reçu par la poste un manuscrit inédit d’Amar Lakhdar intitulé L’Homme descend du songe. Ce titre m’a beaucoup fait  réfléchir, et j’y ai vu comme une transposition de cette initiative inouïe que l’on pourrait aussi bien se figurer comme suit : Un beau jour (et nous y arrivons désormais, semble-t-il), l’image que nous faisions de notre espèce qui jusqu’ici nous paraissait descendue en quelque sorte  « du singe » a connu une singulière mutation. Comme il arrive dans une mutation de l’ADN, cet incident n’a affecté qu’une seule lettre de la formule que je viens de citer, le ‘I’ s’étant transformé en ‘O’. Mais voilà, si modeste qu’ait pu être la transformation, à partir de cet instant et en ce qui nous concerne, tout  paraît changer.  Mieux que ça, un monde a resurgi pour accueillir notre espèce – le monde du Somnium Major ou même Maximus – du Grand Rêve – qui se veut désormais l’environnement exclusif de tous les sapiens en voie d’humanisation que nous sommes – et l’instrument même de notre humanisation.  Amar Lakhdar estimait que la définition du rêve, tel que l’entendait Freud, était trop étroite et qu’il fallait reconnaitre à ce phénomène une dimension bien plus vaste.  Les conclusions de Pascal Picq touchant à la révolution symbolique et celles d’Iain McGilchrist touchant aux capacités trop longtemps méconnues de notre hémisphère droit, (siège principal de l’image et donc de la sagesse), sont venus au secours de Lakhdar et donnent désormais à entendre qu’il avait raison. Tout comme le fait à sa façon la formule déjà citée de Maître Eckhart : « s’il existe un médiateur de la sagesse, c’est l’image » – étant entendu que l’image est précisément le langage dans lequel s’exprime cet hémisphère qui nous sollicite le plus souvent de nuit. Le rêve n’est pas seulement, comme on le croyait, le porte parole confus de nos pulsions anarchiques, c’est surtout une communication (médiatisée non seulement par nos rêves mais aussi par toutes les formes d’art possibles) que nous adresse la partie la plus avisée de notre moi. Pour ma part, le Grand Rêve est une facette de ce qu’on pourrait appeler plus prosaïquement le processus cognitif humain, dont Dieu et l’âme– en qualité de but et de choix personnifiés – s’avèrent être des instants critiques. DIGRESSION – LE PROCESSUS COGNITIF J’ai déjà évoqué ce processus à plusieurs reprises sans le définir pour autant.  Il est donc temps que je m’y mette. J’entends par « processus cognitif » une entreprise ininterrompue et inconcevablement vaste qui s’est mise en route dès l’instant où le symbole fut « inventé » et qui s’est poursuivi sans discontinuer jusqu’à ce jour. Il s’agit, en somme d’un dialogue, à l’échelle du temps de notre espèce, auquel participent le rituel et l’image, l’image et le langage, et enfin la pensée métaphorique et la pensée analytique et séquentielle qui sont (nous le savons à présent) nos deux langues maternelles. Ce processus ininterrompu traverse les générations de notre espèce depuis cinquante-mille années et il se poursuivra aussi longtemps que survivra notre espèce. Il est indispensable à notre survie, et se présente comme un continuum qui toujours s’affine mais qui perd aussi du contenu par moments et qu’il faut donc remettre à jour en réintégrant parfois ce qui a été malencontreusement égaré. Chaque individu s’intègre à ce processus en se développant selon ses moyens, son expérience et le loisir dont il dispose. Les cahots de l’histoire soulèvent parfois de sérieux obstacles au déroulement normal du processus. Il y a périodiquement des ruptures et même des désastres au cours desquels des informations, des affections et des loyautés se perdent et des images sont dépouillées de leur sens. Mais le processus se montre d’une immense résilience, comme le serait un grand arbre brisé par l’orage ou frappé par la foudre, qui se répare malgré tout et poursuit sa croissance. Nous avons traversé bien des tempêtes au cours des cent dernières années, mais le dialogue des hémisphères peut et doit reprendre Le rôle cognitif de la métaphore doit être reconnu et restauré, faute de quoi le processus lui-même périclitera, car ce n’est qu’à travers ce dialogue qu’il peut survivre. QUELQUES RÉFLEXIONS SUR L’ÂME Voilà  qui nous ramène au notre première question : d’où nous vient donc cette aspiration au bien ? Il nous a longtemps paru ancré en Dieu et on pourrait même envisager que cela soit bien le cas, dans un sens auquel athées et croyants pourraient tous deux souscrire. Je ne parle pas de Dieu dans le sens où l’entendait le brave Gagarine qui, tout content, revint de sa virée dans l’espace pour nous assurer qu’il n’avait aperçu aucun Dieu là-haut. Je ne parle pas non plus de l’âme dans le sens ou  l’entendait un millionnaire américain, qui offrait un million de dollars à quiconque prouverait son existence. Certains (encore des américains) se sont mis à fouiller la théorie des quanta à la recherche de preuves… Je dirai pour ma part, que Dieu et l’âme sont des métaphores, et qu’aussi bien les athées que les croyants ne devraient voir aucun inconvénient à l’admettre. Les athées n’y verront certes pas un problème, mais les croyants, au vu de leur doctrine, devraient également l’admettre. En effet, tous les théologiens déclarent que Dieu est invisible, inconnaissable et inexprimable et que la façon d’être de Dieu n’a rien à voir avec notre façon d’être à nous.  Son être est création – ce qui revient à dire qu’il est un processus.  La seule différence entre athées et croyants serait que Dieu, pour les premiers est une métaphore désuète, alors que pour les seconds, il sert toujours. Le propre des métaphores aussi profondément enracinés que celles de Dieu et de l’âme réside dans le fait qu’ils nous permettent de prendre conscience de ce que certains appellent des  « événements de l’âme », c’est-à-dire des évènements qui se passent en nous sans même que nous n’en soyons conscients.  Or un événement n’est pas une chose, il n’est pas un fait au sens où une chose est un fait, mais il est plutôt la manifestation du processus qui nos constitue. Ainsi voyons-nous Maître Eckhart (au quatorzième siècle) encourager ses auditeurs à ne voir en Dieu « quun non-Dieu, un non-esprit, une non-personne, une non-image » et soutenir qu’on ne saurait pas trop dire ce qu’est l’âme, mais qu’elle « possède une minuscule goutte d’intellect, une brindille, une étincelle ».  L’un et l’autre (Dieu et l’âme) tout métaphoriques qu’ils soient, constituent pourtant des étapes indispensables du processus cognitif et c’est aussi là-dessus, comme on le verra,  que s’articule la question du bien et du mal, telle qu’elle se pose en l’absence de Dieu. Je suppose, pour ma part, et cette idée d’une étincelle me conforte sur ce point, qu’il doit en effet y avoir une part en nous-mêmes qui « veut le bien » – même s’il reste encore à dire de quel bien il s’agit.  C’est pour cette seule raison, d’ailleurs, que la question se pose – non pas en fonction de la volonté de Dieu, mais bien du fait d’une volonté qui nous est propre et qui se manifeste comme une étincelle jaillie entre l’homme et une image.

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William Congdon , Assise, 1951

Faisons une halte devant cette vue d’Assise de Wiliam Congdon . L’artiste infuse une puissance incarnée à la terre, la ville, la montagne et le ciel.  On dirait qu’il y a quelque chose de singulièrement comestible dans tout cela. QUI EST JE ? J’ai laissé entendre qu’il faut chercher en nous-mêmes une volonté qui nous est propre et qui se manifeste comme une étincelle jaillie entre l’homme et une image. Mais s’il en est ainsi, comment se produit-elle, cette étincelle ? « Qui » donc en nous peut bien vouloir le bien, si ce n’est cette part en nous qui par instants se montre capable de dire « Je » ? La question philosophique usuelle « qui suis-je ? » se mue ainsi en une question encore plus pénétrante à mon avis : « qui est Je ? » Et c’est ici qu’il paraît intéressant de mettre en vis-à-vis un processus naturel et un processus spirituel. En espérant qu’ils vont s’éclairent mutuellement. Commençons par le processus naturel : N’avons-nous pas déjà vu des gestes d’ordre pratique transformés grâce à leur répétition, leur exagération et leur intensité accrue, et portés tout aussi imprévisiblement à servir une nouvelle fonction de communication (animale d’abord, spirituelle ensuite) – ou encore, n’avons-nous pas également vu les traces concrètes d’un gibier vivant transformées en symbole d’un gibier spirituel ? Mais voici un autre processus qui sollicite notre attention et notre interrogation. Quel avantage  trouve-t-il donc, le nourrisson, à demeurer couché sur le dos, les yeux béatement ouverts, et à vouer « une bonne partie de ses premières année à la contemplation du visage de sa mère », Réponse : c’est ainsi qu’il acquiert « le sentiment solide d’un soi distinct des autres sans être totalement séparé d’eux pour autant ». Voilà qui devrait nous mettre la puce à l’oreille. Serait-il vraiment étonnant, au vu de ce que nous avons déjà constaté du procédé spirituel (qui, à chaque fois, prend ses assises sur une disposition naturelle préexistante), de constater que l’humain, par exemple, a trouvé le moyen de donner une portée toute nouvelle et imprévisible à l’attachement en faisant de cette disposition le socle d’un amour désintéressé qui n’avait jamais existé auparavant. Que se passe-t-il donc lorsqu’un enfant ou un adulte contemple une image ? Ni l’un ni l’autre n’y voit un objet, mais bien l’invite à une relation, car il se rapporte en fait à cette image comme s’il s’agissait d’un visage. L’image, pourrait-on dire, doté d’une apparence d’être, nous adresse des paroles – et nous lui répondons.  C’est ainsi que l’image de Dieu, (ou même une image de l’absence de Dieu), joue pour notre espèce un rôle analogue à celui du visage de la mère qui seul permet au nourrisson  de se construire. Je répète : l’image de Dieu, (ou même une image de l’absence de Dieu), joue pour notre espèce un rôle analogue à celui du visage de la mère qui seul permet au nourrisson  de se construire. Dieu et âme seraient donc à la fois la conséquence et la causes de la conscience humaine.  Et c’est ainsi qu’il demeure métaphoriquement vrai que « Dieu insuffla en l’homme une âme vivante » – alors même qu’ils « n’existent » ni l’un ni l’autre, n’étant guère plus que des moments d’un processus en cours. Tout cela s’exprime admirablement sous la forme métaphorique traditionnelle, et je songe notamment à ce que dit Ibn Arabi,  « Dieu est le miroir dans lequel tu te vois toi-même, comme tu es Son Miroir dans lequel il contemple ses Noms ».   La première proposition de cette phrase dessine une analogie saisissante entre la contemplation de l’image (divine) et celle du visage de la mère.   La seconde, si je la comprends bien, signifie que Dieu (figure du but ultime) se trouve concrétisé par bribes dans les actions d’un individu humain – un geste miséricordieux est le reflet fragmentaire de la miséricorde divine. Si donc nous situons Dieu, non plus dans son antique éternité mais dans une temporalité humaine, en tant qu’émanation d’une certaine espèce de mammifères chasseurs, force est de reconnaître en lui un interlocuteur transitionnel qui conduit l’homme à une rencontre avec lui-même.  On comprend dès lors que le « Je » ne peut exister qu’en fonction du but imagé qui s’adresse à lui et à qui il répond de tout cœur : «Je veux être ce que tu es ! » Ce qui en nous dit « Je », l’âme ou l’étincelle, résulte donc d’une rencontre et d’une reconnaissance. Ce « Je » ne peut exister qu’en relation avec son but imagé ou, comme on disait autrefois, avec son Dieu. On comprend ainsi la vraie profondeur de l’argument de Xénophane : « si les chevaux avaient des dieux, ils ressembleraient aux chevaux ».  Cela s’approfondit ainsi : « si les mammifères avaient des dieux, ils ne pourraient les concevoir qu’en termes des  besoins les plus profonds de leur propre espèce – c’est-à-dire en  termes de la relation la plus profonde et intime qu’il leur est jamais donné de connaître ». L’image que l’on  se choisit en grandissant peut être composite. Il est sans doute rare qu’un enfant choisisse d’emblée de ressembler au Bon Dieu,, mais il pourra se fixer sur une personne qui manifeste des qualités d’amour désintéressé dont il apprécie lui-même les bienfaits. Le récit que me fit un jour un ami m’éclaira sur ce point : « L’amour que je vouais à mon père et l’admiration que je lui portais illuminèrent mon enfance d’un éclat solaire. « Un jour, lorsque j’avais trois ans, des visiteurs me demandèrent ce que je voudrais être quand je serais grand. « Soldat? Pompier? » « Non, » leur répliquai-je gravement, « Je voudrais être un Homme Ordinaire comme mon Papa. » « Leurs rires me surprirent et m’offensèrent même quelque  peu. Ils signifiaient pourtant, comme je devais le comprendre plus tard, que mon père n’était assurément pas un homme ordinaire. Ce n’était pas non plus ce que j’avais voulu dire, et j’avais même pris la peine de mettre l’accent sur le mot HOMME. « Si j’avais été un peu plus grand, j’aurais dit: « quelle que soit la profession que je choisis, je souhaiterais devenir le type d’être humain qu’incarne mon père à mes yeux. » « Vu d’une altitude d’environ soixante-quinze centimètres, il incarnait à mes yeux la bienveillance, l’esprit, la bonté et, bien entendu, l’amour paternel. » Le cas est sans doute d’autant plus parlant qu’il ne saurait être unique.  Un garçon veut être comme son père, qui veut lui-même être comme son père  et ce pour ainsi dire à l’infini.  Mais le père veut aussi ressembler au dieu qu’il s’est choisi et le père idéal ne se résout-il pas en fin de compte en une image ? Celui qui veut le bien que désigne l’image à ses yeux, celui qui dit « Je » serait donc celui qui ressent la soudaine secousse d’une infime étincelle et qui, dans ces secousse se reconnaît une parenté avec l’image dont il pourra dire « Voilà ce que je voudrais être! »  C’est là, dans ce face-à-face électrisé que le « Je » apparait – ce « Je » qui n’est, en somme, que l’étincelle d’Eckhart et donc ce que l’on appelait autrefois, faute de mieux, l’âme, anima, cet élan en nous qui s’anime  et nous anime aussi, à la vue de l’image qui seule peut animer. Cette âme ne se prétend plus une essence, mais seulement un instant significatif du processus grâce auquel l’individu peu à peu se connaît et se construit. « Celui » qui dit « Je » en nous est « celui » qui veut ressembler à son dieu.  Il ne peut dire « Je » que dans la mesure où il discerne l’image qui lui convient.  Et même s’il n’y a pas de dieu, le bien indicible (parce qu’inconnaissable) le bien désirable donc, est identique, par définition, à ce dieu. Toute action qui nous rapproche de cette ressemblance est donc jugée bonne à nos yeux.  Voilà le bien. D’où résulte un constat paradoxal mais libérateur : « il n’est pas nécessaire qu’il y ait un Dieu pour que nous l’aimions ». L’IMAGE NÉCESSAIRE Si j’ai raison de dire que les dieux et les âmes sont « des instants ou des instances métaphoriques du processus cognitif humain », on comprendra que l’on ne saurait rejeter l’un ou l’autre que dans la mesure où l’on aura pu les remplacer par des images qui paraîtraient mieux adaptés à l’esprit contemporain. Il est pourtant indispensable que ce soient bien des images et non des mots, et non des concepts, car Dieu et l’âme ne sont eux-mêmes que des images – et même des images législatrices – qui se sont avérées indispensable au fonctionnement du processus cognitif dans son ensemble. Ce sont les métaphores de cet instant où « l’âme » entrevoit la manifestation de ces claquements de foudre que sont la conscience et la lumière, où elle en tombe irrémédiablement amoureuse, et découvre qu’elle tient absolument à lui ressembler. Et si on s’avise de se demander pourquoi nous avons ressenti en outre le besoin d’un Dieu qui soit une  personne, n’est-ce pas pour la bonne et simple raison que l’expérience la plus intensément désirable que nous puissions connaitre, dès la petite enfance et jusqu’au grand âge, se trouve être cette rencontre avec une présence qui nous voit et qui nous reconnaît à la façon d’une mère qui reconnait son enfant et le fait exister ?  La présence est donc le bien suprême – le Summum bonum. En effet, c’est bien Dieu, ou toute image analogue, qui ouvre la voie à un possible toujours latent en nous – et donc à un « événement de l’âme », quel qu’il soit, qui n’attend, dans « cette nuit de toute démesure », que l’apparition de l’image qui lui permettra de se reconnaître lui-même. C’est bien à cette âme (qui n’est que pure attente) que s’adresse Rilke dans le dernier de ses Sonnets à Orphée: Ami silencieux des multiples lointains Sens donc comme ton souffle augmente encore l’espace… Dans cette nuit de toute démesure Sois force magique au carrefour de tes sens, La signification de leur singulière rencontre.

(Traduction M.F. G.)

On comprendra mieux dès lors la pertinence du graffiti désespéré que j’ai découvert  sur les murs de Paris en Mai 68 : « tout est permis mais plus rien n’est possible ».  C’était presque 70 ans après la mort de Dostoïevski,  dont le premier membre de phrase, « Tout est permis », reprend la formule sans citer la tournure conditionnelle qui la précède : « s’il n’y a pas de Dieu » qui revient pourtant, implicitement, dans ce qui suit. Que faut-il entendre par cette plainte. A mon avis, ceci : en l’absence de toute image (divine ou non) plus rien ne saurait nous dévoiler « les mouvements de nos âmes ». Et s’il en est ainsi, « plus rien’ en  effet, ne saurait être possible ». Ce qui revient à dire que « là où il n’y a pas d’Image, plus rien n’est possible ».

COLOSSEUM1949 (2)

William Congdon, Colosseum, 1951

Avant   d’aborder la question du mal, qu’il soit particulier ou radical,  faisons une halte devant cette œuvre impressionnante où Congdon saisit l’essence du mal collectif qu’incarne le Colisée de Rome, que l’on voit ici, profondément ancré dans la chair de la ville moderne sous l’aspect que l’on donne d’ordinaire aux degrés de l’Enfer de Dante, er dont le noyau est un terrifiant trou noir dont aucune lumière ne saurait ressortir. LE CAS DE JOHNNY S’agissant du bien, on ne saurait faire l’économie du mal. Qu’en serait-il du nord s’il n’y avait pas le sud ? Et que peut-on dire au juste du mal ? J’ai soutenu il y a un instant que la notion que se fait du Souverain Bien notre espèce (issue de la classe des mammalia) se résumait en la Présence (divine) – transposition de la présence souverainement désirable de la mère telle que nous la vivons sur le mode extatique  dans notre petite enfance. S’il en est ainsi, la conclusion s’impose : le mal ne peut être que l’absence.  – Il y a une trentaine d’années, j’emmenais ma femme et une  de ses amies voir Johnny s’en va-t-en guerre de Dalton Trumbo. Le récit est sombre et en sortant du cinéma, toutes deux sanglotaient sans retenue. Jamais je n’avais rien vu de pareil. Il est vrai que le film est terrible. Certains de ses admirateurs soutiennent que c’est un film contre la guerre.  A mon avis, il touche plus profond que ça. Le résumé sur Wikipedia commence ainsi Joe Bonham (Timothy Bottoms) est un jeune Américain plein d’enthousiasme qui décide de s’engager pour aller combattre sur le front pendant la Première Guerre mondiale. Au cours d’une mission de reconnaissance, il est gravement blessé par un obus et perd la parole, la vue, l’ouïe et l’odorat. On lui ampute ensuite les quatre membres alors qu’on croit qu’il n’est plus conscient. Allongé sur son lit d’hôpital, il se remémore son passé et essaie de deviner le monde qui l’entoure à l’aide de la seule possibilité qui lui reste : la sensibilité de sa peau. Une infirmière particulièrement dévouée l’aide à retrouver un lien avec le monde extérieur. Ce résumé laisse à désirer, car Joe perd non seulement les quatre membres, mai carrément son visage tout entier et donc tous les sens à l’exception du toucher sur ce qui lui reste de corps. Un jour, pourtant, il lui vient l’idée de communiquer ses pensées en tapant la tête sur l’oreiller au rythme des signaux de Morse. Et c’est justement ici que les  choses se corsent : dès que les médecins militaires sont informés de la situation, ils se réunissent au chevet de Johnny. « Que voulez-vous que nous fassions ? » « Sortez-moi d’ici », répond-il. « Montrez-moi au monde tel que je suis, ou tuez moi ! » Les médecins s’éloignent pour consulter. L’infirmière cependant se résout à donner satisfaction à la demande de Johnny et bloque l’arrivée d’oxygène.  Il commence à étouffer, ivre de reconnaissance, lorsque le médecin chef revient. Celui-ci rétablit le flot d’oxygène, reprend le trousseau de clés qu’il avait confié à l’infirmière, ferme les volets, ferme la fenêtre, éteint la lumière et ferme la porte à double tour.  Le dernier plan montre Johnny seul dans l’obscurité. La tête, toujours masquée de gaze, égrène sur l’oreiller son message désespéré : « S.O.S. Aidez-moi !  S.O.S. Aidez-moi ! S.O.S. Aidez-moi ! » C’est tout. Il m’a semblé, en voyant les deux femmes sangloter comme elles le faisaient, que cette dernière scène avait réveillé tout autre chose qu’une haine de la guerre.  Elle avait ramené à la conscience l’angoisse la plus intense et profondément enfoui qui soit – celle du nourrisson, encore privé de parole et de l’usage de ses membres qui, sans voir clair encore et sans comprendre ce qui lui arrive, craint que son abandon ne soit définitif. Johnny est en somme la plus terrifiante expression de ce corps que nous montrent les artistes du vingtième siècle que j’ai précédemment évoqués  – Bacon, Music, Freud, et Michaux. Le Johnny mutilé de Trumbo est lui aussi l’Image hallucinée de l’Homme que nous donne à voir « le miroir terrible de la nuit ».  LE MAL RADICAL Quand au mal radical, que représente la décision du Médecin Chef, il résulte d’une dislocation administrative de l’individu et de son action.  Nietzsche se le demandait déjà « Comment obtient-on qu’une grande foule fasse des choses auxquelles l’individu ne consentirait jamais ? – En séparant la responsabilité, le commandement et l’exécution. » C’est bien là ce qui explique cette « banalité du mal » que noter Hannah Arendt. Le mal est banal, en effet, dans ces conditions, car l’exécutant a renoncé à s’interroger sur le mérite de ses actions et, aussi barbares soient-elles, il les exécute comme il s’acquitterait de n’importe quelle autre tâche administrative. Selon la formule de Nietzsche, il n’est plus l’auteur de ses actes, n’en étant désormais que l’exécutant. Que faut-il entendre par là ? Considérons une configuration caractéristique, Hitler décide : la responsabilité lui incombe.  Himmler transmet l’ordre. Il ne se salit pas les mains.  Quand aux gardes des camps, ils exécutent.  Littéralement. Un tel schéma n’est nullement abstrait. Trois incidents  qu’Ian Kershaw rapporte dans sa biographie d’Hitler font toucher du doigt ce qui peut arriver dans les rares occasions ou la séparation  que Nietzsche a désignée cesse de fonctionner. Premier incident.   Hitler voyage en train.  Son train ralentit au pas et croise un train militaire chargé d’innombrables blessés allemands qui reviennent du front. Les deux trains roulent lentement, le défilé est interminable et Hitler écume.  On aurait dû lui éviter ce spectacle, hurle-t-il, baisser les stores ! On voit ici ce qui se passe quand le décideur est malencontreusement confronté aux conséquences de ses décisions.  Un crime abstrait  ne pose aucun problème à ses yeux.  Un crime concret s’avère insoutenable. Deuxième incident : Himmler est amené à assisté à une exécution de masse. Mille personnes sont abattues sous ses yeux. Et le voilà pris de convulsions.  Le commandant est mis face à son crime.  Il est foudroyé et s’écroule sur le sol. Troisième incident : Himmler adresse une lettre aux SS chargé de l’élimination des juifs et autres indésirables. J’en cite de mémoire les traits saillants.  « Vous vous acquittez d’une tâche héroïque, qui assurera l’avenir de notre race, mais que nos descendants devront éternellement ignorer et dont toute trace devra être effacées ». Cette lettre s’explique sans doute par l’expérience convulsive de Himmler, mais aussi par le fait que commandement et exécution se trouvaient étroitement imbriqués au sein des SS. C’est là que le traumatisme est le plus fort. C’est bien cela que la lettre reconnaît. Certes, les SS sont pleins de bonne volonté. Ils veulent bien faire, obéir aux ordres. Mais parfois, tout cela devient insoutenable. Voilà donc le schéma type du mal radical qui est de nature institutionnelle et résulte de la division identifiée par Nietzsche. Le soldat est dressé pour exécuter les ordres sans (se) poser de questions.  Au soldat fautif qui répond à son sergent: « Mais je pensais que… », le sergent réserve une réponse cinglante,  « tu n’es pas paye pour penser ». Un soldat ne doit pas avoir d’états d’âme. Il doit mettre sa personnalité et donc, en somme,  son hémisphère droit, en veilleuse.  Nuremberg a ouvert de sérieuses brèches dans de tels principes mais ce ne sont que les exécutants qui en font le plus souvent les frais – que ce soit à My Lai (le lieutenant qui a exécuté l’ordre) ou a Abu Ghraib (les gradés qui ont pitoyablement suivi les consignes). LA CONTRADICTION HUMAINE Mais en dehors des circonstances exceptionnelles, et dès lors qu’il ne s’agit plus d’une institution, mais du seul individu bifide mais néanmoins unifié, on s’aperçoit que l’opposition entre le bien et le mal résulte de la contradiction constitutive de notre être. Nous sommes, de par nos origines, des prédateurs sexués et sociaux qui avons subi une transformation unique dans le monde des vivants. Nous avons fait l’acquisition de la pensée symbolique, de la conscience de nous-mêmes et des   autres, et nous vivons dans un monde emblématique où nous poursuivons notre nouvelle passion pour la chasse spirituelle qui seule nous définit. Ceci étant, les commandements bruts et sommaires dont nous avons hérités, ceux de la vie, de la sexualité, de l’attachement et de l’imitation, ne s’avèrent pas toujours conciliables avec ce nouveau désir qui nous tenaille.   Car notre bien suprême est désormais une figure de la Présence Absolue que nous nous efforçons de concrétiser jusque dans les rapports entre humains Certains, du fait de leur vécu ou leur pathologie, désespèrent d’y parvenir.  Ce désespoir mène parfois à la violence et même au massacre.  La plupart, et même les mieux intentionnés, trébuchent parfois. Mais on constate, en l’absence d’un Dieu éternel et extérieur au monde, que la quête du bien, que nous avons longtemps cru imposée par une volonté supérieure, a toujours été le produit de notre seule et surprenante nature et de l’interaction entre notre « âme » et cette Image que par  commodité nous appelions Dieu ou le Summum Bonum, et qui réside, pour sa part, non pas dans une lointaine éternité, mais dans l’inextricable ronceraie de nos perceptions existentielles. C’est donc nous qui voulons le bien et nous qui fuyons le mal.  Et dès lors que « Je » ne saurait exister qu’en corrélation avec l’image à laquelle il a choisi de ressembler, il paraît évident que ce Je là  ne saura jamais être heureux que dans la mesure où il arrive en effet à lui ressembler et donc à se rapprocher de lui.  Et s’il n’y arrive pas, il paraît tout aussi évident qu’il aura le sentiment de s’enfoncer dans le néant.  C’est ce qu’on appelait autrefois le Salut et la Damnation. LA CULTURE DÉVOYÉE Les choses se compliquent à notre époque du fait du triomphe du Cyclope qui  se soucie du bien ou du mal comme d’une guigne et qui, après une première mise en chantier par Hitler, Staline et autres fers de lance du progrès cyclopéen, s’emploi désormais à refaire le monde à son idée, grâce à l’exclusion radicale de toute image autre que propagandiste, ironique, titillante ou publicitaire. Certes, de tous temps, les hommes de pouvoir ont eu tendance à manifester les traits prédateurs et manipulateurs propres à l’hémisphère gauche mais on commence désormais à relever quelques comportements inquiétants : « Ils sont en déni », note McGilchrist, « disposés à ignorer les témoignages de l’expérience, même lorsque les conclusions de la théorie sont irréfutables.  L’échec, même manifeste,  ne signifie rien à leurs yeux. Ils ne veulent pas en conclure qu’ils se sont lancés dans la mauvaise direction, mais seulement qu’ils n’ont pas encore été assez loin dans la direction qu’ils ont -hoisie. » Certains lecteurs qui connaissent un peu la politique américaine pourraient supposer que ces lignes désignent les dispositions qu’ils ont eux-mêmes eu loisir d’observent chez  bon nombre d’élus de ce pays.  Or il ne s’agit en fait que d’une description clinique de divers patients qui souffrent des conséquences de dégâts massifs à l’hémisphère droit (McGilchrist, p. 235)… C’est dire que la culture contemporaine elle-même affecte les traits pathologiques d’un cerveau mutilé. Les conséquences d’une telle mutilation sont désastreuses pour le patient individuel, mais pour une société toute entière, l’impact se fait vite exponentiel – au point même qu’il risque désormais d’entraîner le monde entier vers sa destruction.  L’hémisphère gauche, en effet, indifférent à toute distinction de bien et de mal,  fait également preuve d’un optimisme forcené et manifeste une tendance inquiétante à ne tenir compte ni du contexte, ni du long terme. Ceci explique peut-être cette ignorance que l’on pourrait qualifier de militante que l’on observe chez les élus américains dès qu’il est question des menaces climatiques.  On peut en dire autant des militaires de ce même pays qui rejettent tout suggestion qu’il aurait peut-être faire l’économie d’une guerre en Irak. Ils ne regrettent rien, sinon de ne pas l’avoir menée avec une violence plus extrême. Et que dire de l’effarante candeur des porte-paroles de l’association des fabricants d’armes à feu, qui soutiennent benoîtement que la meilleure façon de protéger les petits écoliers américains contre les massacres scolaires récurrents, serait d’enseigner à ces bambins le maniement des armes. (Voir http://www.alternet.org/civil-liberties/nra-outrageously-pushes-assault-rifles-young-teens-and-grade-schoolers?akid=10021.280891.pnECjU&rd=1&src=newsletter790532&t=9 Il s’avère donc que si le bien et le mal sont la seule affaire de l’hémisphère  droit, c’est bien parce que lui seul connait la compassion et lui-seul aspire à contempler l’image significative et, pour tout dire, législatrice, tout comme l’enfant aspire à voir le visage de sa mère. Pour ce qui est de l’hémisphère gauche, tout est affaire der manipulation.  Pour le droit, tout est affaire de relation. Est-ce dire que nous aurions intérêt à nous désolidariser du gauche ?  Assurément pasn car il nous est indispensable. Je songe à la réplique pénétrante que Goethe attribue à son diable tentateur, Méphistophélès, lorsqu’il se présente à Faust: « Je suis une part de cette force qui toujours veut le mal et toujours fait le bien ». La présence divine et la diabolique peuvent ainsi s’interpréter en tant que métaphores des hémisphères droits et gauches respectivement. Il reste que le diable, pourvu qu’il sache s’en tenir à son rôle, est lui aussi susceptible de « faire le bien ». Il ne veut même pas le mal sinon pour fuir l’inconfort et trouver l’agrément. Bien et mal, à vrai dire,  ne sont tout simplement pas son affaire et ne font pas partie de ses catégories de pensée. C’est une raison suffisante pour ne pas lui laisser la bride sur le cou, mais se contenter, en somme, à ne lui confier que des tâches qu’il est en mesure de s’acquitter sans dommage. Car c’est, en effet, un excellent exécutant, un véritable maître du détail (« le diable », aime-t-on à dire, « est dans le détail ») mais pour le global et le long-terme, c’est une véritable calamité. L’ÉTRANGE COÏNCIDENCE On serait presque troublé de constater à quel point la formulation théologique s’ajuste sans faille (comme le font entre elles les pierres des palais péruviens) au processus que la paléoanthropologie nous invite à théoriser. L’existence humaine ne s’est-elle pas, en effet, aventurée un jour sur un territoire inouï, que l’usage qualifie de « spirituel », c’est-à-dire « issu du souffle » et, de ce fait faut-il croire, issu de ce même souffle qui, à ce jour  selon Rilke, « « augmente encore l’espace » ? Le territoire où notre espèce s’aventure ainsi  n’est-il pas, par ailleurs, de la même espèce que celui que les enfants, dans leurs jeux, appellent le « pour de faux » ? Et n’est-ce pas justement sur ce territoire-là   que nous nous sommes mis à édifier  l’ébauche d’une existence proprement humaine ? N’est-ce pas là que nous élaborons à ce jour notre  « seconde nature » et que nous nous efforçons d’en faire, en fin de compte, un « pour de vrai » qui deviendrait enfin la réalité de notre quotidien ? Cette initiative, enfin, imprévisible mais avérée, n’a-t-elle pas amené notre espèce à dépasser, tant soit peu, les frontières de l’ordre naturel (où elle avait si longuement séjournée sous le joug d’un déterminisme biologique absolu) pour accéder à un tout autre ordre d’existence, consciente pour une part, libre pour une part, et manifestement symbolique ou même emblématique – c’est-à-dire chargé d’une visée qui nous est propre ? N’aspirons-nous pas encore et toujours à devenir les êtres humains qui nous habitent déjà en puissance ?  Et donc à devenir, en fin de compte, des êtres spirituels qui seraient notre propre création ? Quant au domaine dans lequel nous nous aventurons ainsi, ne serait-on pas en droit de le qualifier de sur-naturel, non pas dans un sens théologique mais dans la mesure, simplement, où  cette aspiration à la liberté qui s’est mise à flamber au cœur de notre espèce, lui a permis d’émerger de l’ordre naturel comme certains poisson sortent de l’eau, pour s’aventurer enfin sur la plage d’un ordre différent qui vient, en effet, se superposer à la nature – en sa qualité de seconde nature ? Le terme, ainsi conçu, ne signifie donc plus qu’un certain aspect de nous-mêmes serait, de par son origine, absolument distinct de la nature, mais qu’il est, au contraire, étroitement moulé sur elle à la façon d’une seconde nature, ou encore, pourquoi pas, du cortex qui est venu se mouler un jour sur la matière blanche de notre cerveau. Moulé, mais distinct quand même. Car  ne voilà-t-il pas que cette seconde nature se met à déployer en nous tout un monde que l’on aurait qualifié autrefois de surnaturel, mais qui pourrait se qualifier aujourd’hui, pourquoi pas,  d’affectif, d’imaginatif, de cognitif et, pour tout dire, de transitionnel (voir Winnicott, dans le deuxième Pomme). C’est la nature transitionnelle de ce « monde » qui nous permet, dans le jeu perpétuel que devient dès lors notre vie, de tendre vers ce visage humain inaccompli qui se dresse encore et toujours à l’horizon de notre monde. Or ce processus qui nous emporte (et dont une pensée scientifique de bon aloi a su constater et dater l’émergence), ce processus, dis-je, a non seulement tiré notre espèce d’une existence hyper-déterminée, commune à l’époque et sans doute à ce jour à toutes les espèces, il l’a introduit dans un tout autre mode d’existence où c’est en somme la… grâce (pour utiliser le terme théologique familier), mais précisons-le, la grâce du jeu en sa qualité de don d’amour enjoué qui, à chaque instant quelque peu favorable, nous accorde cette marge infime de liberté dont nous avons besoin pour y cultiver  cet amour singulier comme d’autres, dans leurs champs, cultivaient le blé. Il n’est guère étonnant de ce fait que les traditions religieuses du monde entier aient su métaphoriser ces éléments en vue de définie la position caractéristique de notre espèce dans le monde – et ce notamment au regard du bien et du mal, de l’asservissent et de la liberté. En cette matière il y a, après tout et dans tous les cas, un « Je » incertain. Il y a aussi une image, une aspiration, un « but », et enfin, il y a ce héritage pesant des « commandements » que nous a légué la nature. Pour ma part, en réfléchissant à  la question du bien et du mal comme je le fais, je m’efforce d’émerge du champ métaphorique sans vouloir pour autant le discréditer Dans tous les cas, en effet, l’éloignement et l’absence sont la faute. Ils sont aussi, tous deux, la sanction. Dans tous les cas, également, le bonheur est à chercher dans la Présence. Le malheur dans l’absence. Et leurs racines se nouent dans le terreau le plus profond  et secret qui, depuis les origines de notre espèce, fermente en nous de génération en génération.   NOTE : j’ai illustré ce propos de trois œuvres du peintre William Congdon (1912-1998).  On trouvera d’autres œuvres de Congdon sur http://www.congdonfoundation.com/Home.aspx  Ou encore : http://11www.google.fr/search?q=william+congdon&hl=fr&tbo=u&tbm=isch&source=univ&sa=X&ei=grAKUYTELqeb0QWFs4GIDQ&sqi=2&ved=0CDAQsAQ&biw=1092&bih=504    *TREIZIÈME POMME OU IL EST QUESTION DE MARIA MARTINS, D’ÉTANT DONNÉ ET DE ROSE.  F1.02 Ma précédente Pomme esquissait une interprétation inédite de la vie et de l’œuvre de Marcel Duchamp. En voici la suite mais, avant d’en venir à Etant Donné, évoquons brièvement la vie sexuelle de Marcel.  Elle est fort bien documentée. Tout au long de la Grande Guerre, en effet, et même après, Marcel fit preuve d’une activité surabondante dans ce domaine.  Formant équipe ave Henri-Pierre Roché qui, comme Leporello, tenait un registre détaillé de leurs prouesses collaboratives (Avec qui ? Quand ? Où ? Combien de fois et dans quelles positions ?), ils honorèrent assidument et en tandem la population féminine de New York. Il s’agissait de sexe, bien entendu et nullement d’amour – dans la mesure du moins où l’amour serait un attrait sexuel doublé d’un attachement. Toute cette exubérance porte d’ailleurs la marque d’une même impossibilité de dépasser le miroir dans lequel Marcel s’accouplait  à cette époque. Une singulière confidence en dit d’ailleurs autant – bien qu’on n’en saisisse pas le sens tout d’abord, car les confidences de Duchamp se déguisent parfois en théorème, comme dans le texte suivant ou la « devanture » désigne la « façade », soit du monde, soit des femmes que Duchamp était susceptible de rencontrer dans un monde qui, sous l’emprise du seul hémisphère gauche prend inévitablement la forme d’un spectacle:          « La question des devantures (donc)          Subir l’interrogation des devantures (donc)          La devanture preuve de l’existence du monde extérieur (donc) Quand on  subit l’interrogation des devantures on prononce aussi sa propre condamnation. En effet le choix est aller et retour. De la demande des devantures, de l’inévitable réponse aux devantures, se conclut l’arrêt du choix. Pas d’entêtement, par l’absurde, à cacher le coït à travers la glace avec un plusieurs objets de la devanture. La peine consiste à couper la glace et à se mordre les pouces dès que la possession est consommée ».  En 1927, d’ailleurs, notre cynique Duchamp qui, toujours sans le moindre attachement, approchait de la quarantaine, priait ses amis Picabia  de lui trouver une héritière qui serait disposée à l’épouser.  Il voulait s’assurer une rente.  Les Picabia trouvèrent une candidate qui voulut bien se prêter au jeu, mais son père, riche et prudent, imposa un contrat qui mit à mal les espérances de Marcel.  Le mariage ne dura que six mois… Duchamp vécut par la suite en bonne entente avec plusieurs femmes, et surtout, pendant de longues années, avec la remarquable Mary Reynolds qui, s’étant attardée  en France en juin 40  entra bientôt dans la Résistance. Ce ne fut pourtant qu’à cinquante six ans, qu’il se trouva, pour la première fois, éperdument amoureux d’une femme. Maria Martins,  sculpteur brésilien, épouse de l’ambassadeur du Brésil aux Nations Unies, fit la connaissance de Duchamp en 1943. Belle plante et séductrice conquérante, elle mit tout en œuvre pour subjuguer Marcel et, observant sa froideur et sa réserve, elle sut trouver le registre maternel dont il avait fait son deuil et parvint ainsi  à mener à bien la tâche dont la mère de Marcel n’avais pas su s’acquitter.  La masturbation, marque de l’absence, céda la place à l’attachement et ouvrit enfin la voie à l’amour. Et c’est ainsi que Marcel, sur le tard et pour la première fois de sa vie,  fit la découverte des sentiments tendres et passionnée et trouva un accès inattendu et secret aux mystères de cette partie de lui-même qui, comme un satellite en panne, n’avait pas, à ce jour, pu déployer ses panneaux solaires.  Il avait toujours été courtois, serviable, délicat et attentionné, mais à présent,  des émotions nouvelles se mirent à couler  comme des sources. Quelques années plus tard, pourtant, Maria résolut de suivre son mari à Paris plutôt que de divorcer pour demeurer à New York avec Marcel. Une vie d’artiste semi-récluse avec Marcel ne faisait pas son affaire. Elle n’avait pas su résister à l’attrait de la vie mondaine. Marcel connut donc tardivement aussi les chagrins du grand amour perdu.  C’est un autre Marcel qui, à la fin d’une lettre à sa Maria lointaine exprime le besoin poignant de sa simple présence : « Je voudrais respirer avec toi » dit-il. Et en 1951, après leur séparation définitive, il qualifie ainsi le choix qu’elle a fait: « tu es damnée et condamne à une souffrance inutile, et c’est là le drame ». Cette expérience changea profondément Marcel. La contemplation et la présence du visage et du corps de Maria lui avait enfin donné un accès au monde, même si elle ne voulut pas répondre à terme à ses attentes passionnées. Le changement de Marcel se remarque jusque dans ses interventions publiques où l’on ne retrouve plus rien du cynique jeune homme des années vingt. “L’art ne peut se comprendre par l’intellect », dit-il en 1944. « Il se perçoit par une émotion qui n’est pas sans analogie avec la foi religieuse ou l’attrait sexuel – un écho esthétique. Il importe de distinguer le goût de l’écho esthétique. Le gout présuppose un spectateur autoritaire qui impose ce qu’il aime et n’aime pas, et qui traduit en « beau » et « laid » ce qu’il trouve plaisant ou déplaisant. D’une façon tout autre, la “victime” de l’écho esthétique est dans une position comparable à celle d’un home qui est amoureux, ou d’un croyant qui rejette spontanément les exigences de son moi et qui, dès lors, sans le moindre soutien, se soumet à une contrainte qui est à la fois plaisante et mystérieuse. En imposant son gout, il affectait un attitude autoritaire, mais le même homme, touché par une révélation esthétique, devient, de façon quasi-extatique, réceptif et humble ». Marcel s’était ouvert à lui-même et à la vie. Il s’était, en somme, converti. L’Emissaire s’était soumis au Maître et a sa « contrainte  à la fois plaisante et mystérieuse »..   ÉTANT DONNÉ Étant donné reprend ostensiblement le thème du Grand Verre sous une forme naturaliste et tridimensionnelle mais cette fois le spectateur se trouve pourainsi dire incorporé à l’œuvre puisqu’il est amené à se mettre (tout d’abord à son insu), dans la posture du célibataire voyeur. Le visiteur du musée de Philadelphie tombe en effet sur une vieille porte de grange vermoulue dans laquelle ont été percés deux œilletons.   Lorsqu’il y applique les yeux il découvre un paysage naturaliste et, au premier plan, un corps de femme d’un réalisme saisissant (moulé sur celui de Maria et revêtu de peau de porc). Duchamp, dans ses lettes à Maria, l’appelle « Notre Dame des désirs ». Ce corps est couché (inconfortablement sans doute)  sur un tas de fagots. (Duchamp aurait-il songé à « des faisceaux de verges » ?). Les jambes sont largement écartées face au spectateur pour exhiber une vulve béante. Le bras gauche, étendu à l’horizontal, tient un bec de gaz allumé. Le spectateur, les yeux collés aux  œilletons, se trouve donc, piégé dans la posture des célibataires,  irrémédiablement exilés dans un monde qui ne donne aucun accès à la femme ainsi exposée.  Mais il y a plus.  Cette œuvre étonnante ne fait pas que mettre le spectateur dans la posture du voyeur comme je l’ai dit.  Si l’on songe que le corps ainsi donné à voir à chaque visiteur du musée est celui de l’unique amour de Marcel, et que cet amour perdu lui est définitivement inaccessible, Duchamp met chaque spectateur, pourrait on dire, dans sa peau, et le fait partager l’essence de son mélancolique vécu. Et pourtant, si l’on en croit Duchamp, « l’érotisme met en lumière certaines choses qui sont cachées et qui ne sont pas nécessairement érotique ».  On songe dès lors à l’attachement, par exemple, et à la séparation. Il fallut à Duchamp une vingtaine d’années de travail continu et secret pour mener à terme cette œuvre, et c’est peut-être ce qu’on n’en voit pas (mais qu’attestent de nombreuses photos) qui s’avère le plus intéressant pour mon propos.  Car, vu de l’intérieur, le montage d’éléments disparates qui donnent à voir ce spectacle inattendu ressemble étonnamment à un bricolage de Concours Lépine composé de briques, de planches, de tasseaux, de photos agrandies, de fils, de projecteurs et de matériel électrique, sans même parler de la cascade illusionniste, du bec à gaz qui brûle et des fagots. Vu à travers l’œilleton, l’illusion est parfaite. Même l’eau de la cascade donne l’illusion de couler. C’est en somme comme si cet esprit si vif, exilé dès l’enfance loin du monde des vivants, condamné « par défaut » à ne fréquenter que le non-vivant, avait voulu sans fin célébrer Maria et cet amour partagé qui lui avait tardivement permis de découvrir le monde humain auquel sa mère n’avait pas été en mesure de lui indiquer l’accès. Et pour ce faire, il avait assumé la tâche pour ainsi dire surhumaine d’édifier tout un petit univers, réel à s’y méprendre, tangible, sensuel et incarné et néanmoins assemblé de bric et de broc. Dans Etant donné, en somme, on peut dire qu’il nous montre enfin, étalé sur un tas de fagots, le gibier d’amour qu’il a poursuivi toute sa vie.  Mais, au vu de l’ambiguïté singulière de l’artiste, on peut aussi imaginer qu’il fait ainsi son deuil sans fin de sa vie rêvée avec Maria  tout en démontrant qu’elle lui avait, malgré tout, accordé la grâce d’entrevu la terre promise. ROSE On connaît la photo de Man Ray qui montre Rose, coiffée du chapeau cloche de Germaine Everling, et drapée dans sa fourrure, ses traits finement ciselés délicatement maquillés et, dressées devant elle, les mains fines de la même Germain. C’est Marcel Duchamp en femme. Il y a une vingtaine d’année, lors d’un colloque de l’UNESCO à Florence, je m’entretins un jour avec un auteur sud-américain homosexuel (ce détail à son importance) qui disait savoir certaines choses au sujet de Marcel Duchamp. « C’était », dit-il, « un travesti hétérosexuel. Il disait parfois à sa femme, Teeny, ‘tiens, ça fait longtemps que nous n’avons pas vu Rose. Si on l’invitait à prendre le thé ?’ Et il partait se préparer pour ce rôle ». Duchamp, on le sait, s’était fabriqué une identité féminine – Rrose Sélavy  (« Eros, c’est la vie »).  Quoique mon interlocuteur fut sans doute un homme aux références sérieuses, je me suis demandé malgré tout s’il ne s’agissait pas tout simplement d’un de ces potins qui circulent dans les milieux homosexuels et  dont la véracité n’est pas toujours avérée.  Il semblerait, par ailleurs, que cet homme avait été analysé par Jacques Lacan, et on pourrait même se demander si ce n’est pas de celui-ci qu’il tenait cette information. Si j’évoque cette hypothèse malgré mes réserves, c’est que le travestissement singulièrement paradoxal ainsi allégué, pourrait fort bien s’expliquer en termes de stratégie, inconsciente certes, mais néanmoins utile aux être « inachevés » dont le processus d’attachement n’a jamais été mené à terme. Il est assurément paradoxal, puisqu’il ne résulte nullement d’un désir  d’attirer les hommes. Mais ce paradoxe paraît se résoudre de façon satisfaisante dès lors que l’on peut établir un rapport, non pas tant ave la sexualité, comme on serait porté à le croire, mais avec ce même processus d’attachement inabouti dont il est question depuis le départ. N’ayant pas trouvé de visage féminin à contempler au moment opportun et  pendant le temps qui lui eut été nécessaire pour en tirer toutes les leçons, ni même de corps (ou de sein) à prendre entre les mains, certains hommes semblent trouver cette ruse, à leurs propres yeux inexplicable, pour tenter de palier ce manque cruel.  Je doute qu’elle  soit en mesure de compenser le manque, mais elle en est sans doute le signe. Voilà qui semblerait assez bien concorder avec le portrait de Duchamp tel que je l’ai dressé ici, à ce détail près que nous ne saurons sans doute jamais si Duchamp pratiquait en effet ce genre de cérémonie dans la solitude et pressé par ce besoin, ou s’il ne s’y prêtait qu’en compagnie choisie et pour le plaisir de la société. Il faudra donc que cette hypothèse demeure un élément incertain mais suggestif de cette somme considérable d’ambiguïtés qui composent le personnage et la personnalité de Marcel Duchamp « Pour ma part »,  déclarait son ami Robert Lebel, « je dois avouer qu’après avoir poursuivi mes entretiens avec lui pendant trente années jusqu’à la veille de sa mort, et après avoir pris connaissance de la plupart des études très souvent remarquables sur lesquelles ont pâli tant d’exégètes ou d’érudits perspicaces, il m’arrive d’être pris de crainte, non pas sur l’importance réelle du personnage mais sur le poids écrasant de ses ambiguïtés ». UNE RENCONTRE DE HASARD Et cette ambigüité se retrouve jusque dans la réception qui a été faite à son œuvre. Je soutiens pour ma part que cette œuvre est l’expression parfaite d’un vécu singulier dont le témoignage est d’autant plus précieux qu’il ouvre des pistes à qui sait les reconnaître. Explicitement, Duchamp se référait à Stirner et à la philosophie analytique anglaise, cette dernière étant une philosophie caractéristique de l’hémisphère gauche, largement fondée sur le langage, qui se tenait, et se tient toujours,  pour la seule philosophie légitime et ne manifeste que mépris pour la phénoménologie (en dépit du Wittgenstein tardif). En cela l’œuvre de Duchamp paraissait en phase avec son époque, qui voyait en cette philosophie un triomphe de la lucidité. Lebel disait du Grand Verre qu’il était « une démystification de la féminité » et une « révolution copernicienne » qui rendait obsolète toutes les vérités antérieures. Oui et non. Que l’on veuille bien se souvenir des caractéristiques déjà citées de l’hémisphère gauche dont notamment ceci :  « Il produit la clarté et il a le pouvoir de manipuler des choses qui sont …,  en fin de compte, dépourvues de vie et confinées dans un système clos ». La « démystification » dont l’œuvre de Duchamp est porteuse, est celle d’un homme blessé, même mutilé qui, malgré sa grande intelligence et sa perspicacité, n’avait jamais vraiment fait l’expérience de cette féminité avant sa rencontre avec Maria. André Breton avait peut-être vu plus juste dans son jugement sur le Grand Verre : « Nous nous trouvons ici en présence d’une interprétation mécaniste, cynique du phénomène amoureux: le passage de la  femme de l’état de virginité à l’état de non-virginité pris pour thème d’une spéculation foncièrement asentimentale – on dirait d’un être extra-humain s’appliquant à se figurer cette sorte d’opération ». « Extra-humain » est en effet le terme juste, et ce sans le moindre jugement, car seule une interaction avec sa mère introduit l’enfant dans cette région où l’humain se déploie. Et pourtant, malgré tout cela, l’œuvre de Duchamp se présente comme métaphorique et doit donc se livre dans une perspective relationnelle – même (et c’est la force de son paradoxe) en l’absence de toute relation. De même, le large mépris qu’il exprimait à tout bout de champ pour les peintres de son époque, se fondait sur le clair constat que ces  charmants paysagistes, portraitistes et auteurs de nature morte n’étaient pas de sa classe.  C’étaient, pourrait-on dire, – pour revenir aux termes d’un propos plus ancien (voir ma quatrième Pomme) – des commerçants de village et non, comme lui, des chasseurs de la savane. Duchamp, lui, était bien un chasseur de cette espèce et son gibier était assurément indicible, comme l’est tout gibier de cette espèce. C’est bien pour cette raison qu’il avait été amené à chasser, c’est-à-dire à poursuivre le gibier dont il retrouvait partout la trace. Une autre erreur de notre époque, et la plus grave à mon sens,  consiste à croire qu’il faut absolument imiter Duchamp. L’on ferait mieux d’écouter Oscar Wilde, « sois toi-même. Tous les autres sont déjà pris ». On peut certes apprendre de Duchamp que l’art s’accommode de tout ce qui nous tombe sous la main, y compris la lumière et les volcans (comme chez James Turrel), les feuilles mortes (comme chez Andy Goldsworthy) ou même (si on y tient) son propre sperme, comme le fit au moins une fois Duchamp. Le cynisme initial de Duchamp, je l’ai déjà dit, fut généralement pris pour une forme suprême de lucidité, alors qu’il lui servait, à lui, a anéantir tout ce qui ne correspondait pas à son attente. Il savait sans doute que cette attente avait un rapport avec la femme, mais ce seul savoir ne pouvait le satisfaire. Toute son œuvre mime donc cette recherche et la rend manifeste. La tragédie de Duchamp tient au fait qu’il n’a accédé que tardivement à une dimension dont il avait été privé à l’heure où il en avait le plus besoin.  La tragédie du monde occidental résulte d’une automutilation, qui prive ce monde de la seule chose qui pourrait enfin la rendre humaine. Si notre époque prend à la lettre le cynisme de Duchamp, c’est qu’elle croit dur comme fer (à ce la manière de notre hémisphère gauche, arrogant et borné) que « tout ce qui sera jamais existe déjà » et que toutes les pièces se trouvent déjà réunies sur l’échiquier du réel. (On comprend sans doute mieux désormais la passion de Duchamp pour ce jeu). Mais l’échiquier ne sera jamais qu’une simple modèle du monde, même si certains persistent à le prend pour la réalité même. Or c’est justement cet enfermement dans un monde clos qui fut cause de la profonde mélancolie de Duchamp, tout comme sa délivrance tardive par la grâce de la séduction de Maria, opportunément exercée sur le monde maternel, s’avéra être son ultime salut. L’actuelle réception de Duchamp résulte donc d’un malentendu touchant à la nature même de la lucidité. Pour lui, il ne s’agit pas de s’enfermer dans ce monde restreint et pour tout dire désespérant, mais bien d’en trouver l’issue et de vivre enfin. *ICI COMMENCE LA DOUZIÈME POMME OÙ IL EST QUESTION DE LA LUNE, DE LA MÈRE  ET DE MARCEL DUCHAMP

Moon

Si seulement je pouvais te saisir entre mes mains et t’appeler mienne ! Pourtant je ne me résignerai pas. J’attendrai mon heure et bien qu’il me faille, dans l’intervalle, supporter cette impossibilité de te toucher, je t’en tiendrai rigueur.

-Max Stirner

On me pardonnera de commencer par une digression. Ce propos, il et vrai, sera consacré exclusivement à Marcel Duchamp, mais il n’empêche, cette lune qu’interpelle si vindicativement Max Stirner saura peut-être nous éclairera au départ. Elle m’a d’ailleurs tout l’air d’être une métaphore. Et si c’est le cas, l’insupportable éloignement qui fait enrager Stirner doit en désigner un autre bien plus désespérant. Celui d’une figure étrangement indifférente, quoiqu’ornée de certaines fascinantes rondeurs. Si toute philosophie est autobiographique, celle de Stirner, solipsiste et anarchiste, (qu’appréciait tout particulièrement Marcel Duchamp) porte sans doute les stigmates d’un manque dont Duchamp a également souffert et qu’il a su reconnaître de loin. Je me propose donc de passer en revue la vie et l’œuvre de Marcel Duchamp en fonction d’une insatisfaction  existentielle fondamentale qui a déterminé à la fois son destin et la marque qu’il allait laisser sur l’art du 20ème siècle. Après quoi nous devrons nous demander pourquoi ce siècle s’est à ce point reconnu en lui. L’INDIFFÈRENCE Couché sur le dos, les yeux béatement ouverts, l’enfant, note Iain McGilchrist, « passe une bonne partie de ses premières années plongé dans la contemplation du visage de sa mère.  Il est indispensable qu’il en soit ainsi, car c’est ainsi seulement qu’il acquiert le sentiment solide d’un soi distinct des autres sans en être pour autant totalement séparé ». En lisant ces mots, j’ai aussitôt songé à Duchamp. Il ne s’agit pas que de sentiments. L’enfant exposé à l’indifférence de sa mère ne fait pas que souffrir. Il il souffre, certes, mais y pire que le trauma. Il demeure un être incomplet, tout comme celui à qui il manquerait des bras ou un estomac. Il aura donc du mal à s’élever à une forme viable  et à trouver sa place dans la vie.  Or la vie, le caractère et l’œuvre de Duchamp portent tous deux les stigmates prévisibles d’un processus d’attachement inabouti. Les historiens de l’art ne s’attachent guère à la petite enfance d’un artiste.  Cela se comprend car de telles informations sont le plus souvent inaccessibles. Mais que nous suggère, par exemple, le comportement du petit Odilon Redon ? Confié à sa naissance à un oncle bienveillant, il ne  retrouva sa mère qu’à l’âge de onze ans et, faute d’un visage à étudier, il aimait à se coucher sur le dos dans les vignes, les yeux béatement ouverts, et à contempler le mouvement incessant des nuages venus de la mer, dont les configurations changeantes pouvaient sans doute faire  office de visage parcouru de mille émotions. J’ai soutenu dans mon Paul Gauguin, que les nostalgies exotiques de cet artiste renvoyaient sans conteste aux six premières années de sa vie qu’il avait passées, petit garçon choyé et entouré de femmes dévouées, à Quito, dans la vaste demeure du dernier Vice-roi du Pérou – un parent éloigné de sa mère. Arraché à ce monde bigarré et ramené en France à six ans, il passa un hiver pluvieux dans un morne pensionnat des environs d’Orléans et vécut ce changement comme une punition : « Bébé est méchant ! » criait-il en trépignant. N’était-ce pas la seule explication possible de cet insupportable exil ? On comprendra dès lors que les saveurs et les couleurs qu’il comptait retrouver en Polynésie étaient celles d’une enfance à jamais perdue. L’enfance de Duchamp fut stable et doucement familiale. Entourée de frères et de sœurs, elle se déroula sous le regard d’un père bienveillant. Seul lui manqua la présence attentionnée d’une mère et une longue familiarité avec son visage. Malgré ce manque, pourtant, et grâce à sa vive intelligence, cet homme tissé de manques et d’infinies ambigüités sut gérer une situation existentielle difficile et créer une œuvre dont il nous faudra dégager le sens caché. LES INDICES De nombreux indices paraissent attester de ce manque fondateur et je me propose d’entreprendre maintenant un inventaire sommaire des indices qui m’ont incités à orienter mon interprétation de la vie et de l’œuvre de Duchamp dans une direction sans doute inhabituelle. On interprète volontiers cette œuvre comme un exercice austèrement intellectuel ou encore comme l’expression d’une vision étrangement distancée de l’érotisme et de la sexualité. Cette dernière option paraît certes tomber sous le sens, au vu des sujets qu’il traite. L’artiste lui-même a d’ailleurs favorisé le malentendu. Mais à terme, et si nous tenons à le comprendre, il nous faudra songer à  substituer le mot « attachement » au mot « érotisme », dans tous les endroits où celui-ci se rencontre. Sans oublier pour autant que l’objet d’attachement est toujours, au départ, une femme et, de ce fait, inéluctablement, un objet  de fascination érotique. J’ai déjà évoqué « cet attachement totalement utilitaire et d’origine purement génétique » qui aurait posé les bases de ce qui deviendrait, par le biais de la culture, le moteur même de notre humanisation en cours – et donc de ce que l’on pourrait appeler un projet collectif d’humanisation. Il faut sans doute constater aussi que cet attachement n’est pas un processus purement passif, mais qu’il entraine une interaction intense et non-verbale (cela va de soi) entre la mère et l’enfant.  Il semblerait que l’enfant en bas âge soit doté d’une grande masse de connexions cérébrales dont le nombre ne commence à se réduire que vers l’âge de six ans, mais qui permet au nourrisson d’absorber massivement des informations, d’abord émanant du visage, de l’odeur et de la voix de sa mère qu’il apprend à déchiffrer, et ensuite du langage qu’il absorbe tout aussi massivement dans ses jeunes années.   Voilà qui donne la mesure de ce que peut représenter cet attachement, qui n’est pas seulement sécurisant, mais qui devra fonder  par la suite l’interaction de l’enfant avec tous les autres. C’est pourquoi j’ai laissé entendre que l’attachement est un processus encore plus fondamental que la sexualité. Duchamp, toujours allusif, ouvre lui-même la voie à une telle interprétation, notamment lorsqu’il affirme que l’érotisme « est un moyen de mettre en lumière certaines choses qui sont cachées et qui ne sont pas nécessairement érotique ». Qu’entend-il au juste par là ? Duchamp, pour sa part, n’en dit   pas plus, mais peut-être découvrirons-nous de quoi il retourne. LE PUZZLE Rassemblons donc les pièces du puzzle en considérant tout d’abord ce que dit Duchamp de lui-même et ce qu’en disent, soto voce, quelques autres personnes qui l’ont aimé et attentivement observé en s’efforcent de déchiffrer son caractère singulier. Il y a des choses, comme le dit Jules Supervielle, qu’il faut saisir au vol. Commençons par un aveu existentiel de Duchamp datant de janvier 1924: «Où que je sois,  j’ai l’impression d’être dans une salle d’attente. C’est fatigant, parce que le train a toujours beaucoup de retard ».  (Affectionately, Marcel , Ludion Press, 2000, p. 139) Retenons ce « retard » et demandons-nous de quelle salle d’attente il s’agit et quel est, au juste, le train qu’il attendait.  Et prenons acte en passant de « l’autisme dédaigneux dans lequel il semblait se confiner » selon les termes de son proche ami, Robert Lebel. Considérons ensuite ce que d’autres ont dit de lui, rétrospectivement,  en commençant par ce portrait sensible esquissé par Beatrice Wood, l’une des nombreuses femmes qui l’ont aimé : « Marcel, à l’âge de  vingt-sept ans, avait le charme d’un ange qui parlerait l’argot. Il était frêle, avec un visage délicatement ciselé et des yeux bleus pénétrants auxquels rien n’échappait.  Dès qu’il souriait,  les cieux s’ouvraient. « Mais dès que son visage s’immobilisait, il devenait aussi inexpressif qu’un masque mortuaire. Cette étrange vacuité me rendait perplexe et donnait l’impression qu’on l’avait blessé dans son enfance ». Retenons ce masque mortuaire, cette vacuité et cette blessure qui daterait de l’enfance. Notons aussi la formule singulièrement frappante de Jeanne Raynal : « C’est un homme qui s’est laissé mourir toute sa vie parce qu’il se regardait vivre comme s’il était mort ». Retenons donc cette mort intervenue dès l’enfance et demandons-nous quelle barrière lui avait ainsi interdit tout accès à la vie. Notons enfin ce que Marcel confiait un jour à son ami  Robert Lebel, comme toujours sur le mode de la litote. « Il insistait », selon Lebel, «  sur l’indulgence amicale que lui témoignait son père…. (il) se remémorait, de sa mère, surtout la placidité, voire l’indifférence qui paraîtrait l’avoir plutôt blessé avant qu’il ne se fût fixé pour but d’y atteindre à son tour ». Retenons donc cette blessure et cette indifférence systématiquement recherchée pour échapper à un mal sans remède. Cette indifférence paraît d’autant plus significative qu’elle est promue au rang d’une règle de vie (ne s’attacher à rien, ne s’émouvoir de rien, ne se plaindre de rien) et même au rang de principe esthétique qui amène Duchamp à désigner, à titre d’œuvre d’art, des objets qui manufacturés ne sont ni beaux, ni laids, mais indifférents – sa définition du Ready-made. . Un tel aveu de blessure et d’indifférence paraît confirmer ce qu’avaient déjà deviné Beatrice qu’avait frappé ce « masque mortuaire » et Jeanne qui voyait cet homme « vivre comme s’il était mort ». Car pris ensemble avec ces vignettes révélatrices cet aveu me paraît éclairer l’ensemble  de la vie et de l’œuvre de l’artiste. Lebel (citant Duchamp) parle d’une blessure, mais il s’agit, comme je l’ai dit, de bien plus de cela. L’indifférence d’une mère est assurément une épreuve déroutante pour un tout petit enfant qui cherche à se construire dans une interaction constante avec ce regard et ce visage qui résume en lui-même toute la vie. En l’absence d’une telle interaction qui lui aurait procuré « le sentiment solide d’un soi  distinct des autres sans en être totalement séparé  », que pourra-t-il devenir ? Cette dernière clause (« sans en être totalement séparé ») est tout aussi importante que la première, car l’enfant, dans une telle situation, se percevra, inévitablement, comme « totalement séparée ». Il incombe à la mère de mettre son enfant au monde deux fois. Et l’enfant, confronté à l’évidence de ce manque ou cette défaillance, éprouvera cette mélancolie profonde et diffuse qui  s’énonce de façon poignante dans l’image d’un « train qui a toujours beaucoup de retard ». Et enfin, comme le petit Marcel n’avait jamais été initié à la vie, il ne lui restait plus d’autre option que de « vivre comme s’il était mort ». Une déclaration de Duchamp dévoile plus explicite encore la « séparation totale » qui résulte d’une telle situation. Elle  date de 1960 : « Sous l’apparence, je suis tenté de dire sous le déguisement, d’un membre de la race humain, l’individu est en fait tout à fait seul et unique et les caractéristiques communes à tous les individus pris en masse n’ont aucun rapport avec l’explosion solitaire d’un individu livré à lui-même ». CONTRE LE MANQUE, LE DÉTACHEMENT Il est fréquent qu’un enfant privé du visage de sa mère soit amené à en recherche un autre dans le miroir, plus bienveillant, ou encore qu’il se replie dans l’indifférence. Une indifférence analogue  se rencontre chez certains enfants de diplomates, de militaires ou de commerciaux qui se voient régulièrement arrachés à tous leurs petits camarades à l’occasion du départ de leur famille vers une nouvelle affectation. Je ne suis pas sûr de comprendre ce qui se passe dans ces conditions, mais certaines études consacrées à ces enfants ont constaté qu’après avoir fait l’expérience de quelques séparations douloureuses, ces enfants mettent au point une stratégie conçues pour les protéger. Ils se font certes des amis dans chaque nouveau poste où les entrainent leurs parents, mais dès qu’il est question d’un nouveau départ, ils se détachent d’eux, et ce bien avant la date du départ. Ils se montrent dès lors froids et distants  envers leurs amis les plus proches, ce qui leur épargne la souffrance, mais déroute et blesse leurs camarades. (Voir Third Cultre Kids de David C. Pollock – « Enfants de la tierce culture ») Comment cela se passe-t-il au juste ? McGilchrist laisse entendre que la tâche principale du corpus callosum ne serait pas, comme on pourrait le supposer, de transmettre des informations d’un hémisphère à l’autre, mais plutôt d’inhiber un hémisphère au bénéfice de l’autre. Cette possibilité existe donc, et il semblerait que les enfants qui souffrent de certaines déchirures précoces et répétées apprennent à mettre en œuvre cette inhibition et à se déconnecter de la source de leur douleur en mettant l’hémisphère droit plus ou moins hors circuit. Cette mise hors circuit laisse évidemment sa marque sur le caractère de l’enfant et, si tel est bien le cas, elle en a aussi en laissé une sur le jeune Duchamp. Question de nous rafraichir la mémoire, revenons aux caractérisations des hémisphères dont fait état McGilchrist en se référant aux milliers d’expériences et d’observations cliniques poursuivies au cours des cinquante dernières années. Qu’on me pardonne la répétition, mais elle épargnera au lecteur une recherche fastidieuse dans les textes précédents… « Le monde de l’hémisphère gauche, dit-il, est dépendant du langage dénotatif et de l’abstraction. Il produit la clarté et il a le pouvoir de manipuler des choses qui sont connues, fixes, isolées, décontextualisées, explicites, désincarnées, générales par nature mais, en fin de compte, dépourvues de vie et confinées dans un système clos ». C’est là, me semble-t-il, le monde dans lequel Duchamp à longtemps vécu-. « L’hémisphère droit, pour sa part, nous apporte un monde, d’êtres individuels, changeants, évoluant sans cesse, interconnectés, implicies, incarnés et vivants, dans le contexte d’un monde vécu, certes, mais qui, par la nature même des choses, demeure insaisissable…, et il se positionne face à ce monde-là dans une certaine relation plutôt que dans une posture objective ». Ajoutons deux autres détails significatifs. Une étude donne à supposer que l’hémisphère droit encode le vivant, tandis que le gauche préfère s’attacher au non-vivant. Il s’avère en outre que le gauche n’est pas totalement étranger aux émotions, mais qu’il se montre surtout doué pour la colère. Il faudrait donc croire que Duchamp, du fait même de sa stratégie de repli et d’indifférence et pour mieux se protéger, serait parvenu à inhiber certaines des manifestations de l’hémisphère droit et se serait plus ou moins retranché dans le périmètre de son hémisphère gauche. Si c’est bien le cas, on devrait constater une dominance des traits spécifiques de cet hémisphère dans son comportement et sa production alors même que l’autre hémisphère ne cessait malgré tout de faire état d’un manque que rien ne pouvait  combler. Est-il concevable que Duchamp puisse avoir créé une bonne partie de son œuvre avec le seul secours de l’hémisphère gauche ? Je n’en sais rien, mais la chose ne paraît guère plausible. Le plus probable semblerait être que Duchamp, guidé par son principe d’indifférence, ait tout simplement censuré tout ce qui portait la marque de l’émotion, du sentiment, de l’empathie et de l’incarné (toutes vertus de l’hémisphère droit), et se soit ainsi vu réduit à traiter la forme caractéristique du monde dans lequel son vécu l’avait enfermé – le monde du non-vivant – ou du vivant réduit au non-vivant. C’est ce que donné également à penser une observation de Gabrielle Buffet qui décrit ainsi le jeune Duchamp : « (Il) supprimait par une discipline volontaire quasi janséniste et mystique tout élan, tout désir, toute joie de créer et pour éviter le danger d’une réminiscence ou d’un réflexe routinier, il se forçait à une règle de conduite située au rebours du naturel. » Gabrielle parle d’une « discipline volontaire », mais ne pourrait-on pas douter qu’il se soit vraiment agi d’un choix raisonné ? Ne s’agissait-il pas plutôt d’une stratégie inconsciente de survie que Duchamp aurait su rationnaliser et théoriser par la suite sur de toutes autres bases ? Ce fut d’ailleurs l’unique émotion  caractéristique de l’hémisphère gauche, une colère armée en l’occurrence d’ironie, qui se manifestait à l’époque où Duchamp et Picabia faisaient équipe et se trouvaient engagés, selon la même Gabrielle Buffet, l’épouse de Picabia, dans « une extraordinaire émulation de propositions paradoxales et destructrices, de blasphèmes et d’inhumanités qui ne s’attaquaient pas qu’aux vieux mythes de l’art mais à toutes les bases de la vie en général. » Tout cela ne dura pourtant qu’un temps, car, comme le dirait Duchamp lui-même une quarantaine d’années plus tard, de sa voix fine et infiniment lasse « Même rire, même se moquer, même détruire devient ennuyeux au bout d’un certain temps quand c’est devenu une habitude ». (entretien avec Georges Charbon­nier, 1960). CE QUE NOUS RÉVÈLE L’ŒUVRE Je ne cherche pas à « expliquer » l’œuvre de Duchamp de façon réductrice. J’y recherche plutôt les traces du vécu, dont Duchamp a constamment fourni les clés comme s’il espérait que quelqu’un, un jour, finirait par en déchiffrer la nature singulière, marqué d’un climat tout particulier qui s’exprime sous un forme codée dans l’ensemble de cette œuvre à première vue déroutante. Je n’ai fait état jusqu’ici que de quelques clés touchant à la vie de Marcel Duchamp. Certains trouveront peut-être que cinq ou six citations font un point de départ plutôt mince dès lors qu’il s’agit d’y appuyer une quelconque théorie.  Et pourtant, un cheveu ou un mégot trouvé sur la scène d’un crime suffit à fonder une hypothèse viable. De même, les commentaires et le comportement attesté du jeune Duchamp cités ici paraissent converger, comme les rayons d’une roue de bicyclette vers le moyeu de mon propos. D’autres indices paraissent également converger ainsi dès lors que l’on examine son œuvre. Venons-en donc à cette œuvre en nous attachant à quelques pièces significatives, où se retrouvent les marques désormais familières d’un certain état d’esprit, qui ne sait comprendre que les choses « connues, fixes, isolées, décontextualisées, explicites, désincarnées, générales…dépourvues de vie et confinées dans un système clos ». Et relevons, à propos de ce « système clos », l’importance dans la vie de Duchamp du jeu d’échecs, jeu presque infiniment variable mais qui se déroule dans un champ irrémédiablement clos. Je me bornerai à commenter ses Ready-made (Roue de Bicyclette et Porte bouteille), sa Mariée, son Nu descendant un escalier, son Grand Verre, et aussi, mais dans une perspective différente,  son Etant Donné. Il faudra y ajouter le portrait de Rrose Sélavy qui semble ouvrir des perspectives intéressantes mais plus difficiles à justifier. LES READY-MADE Les Ready-made se situent de toute évidence dans le domaine des objets « connus, fixes et décontextualisés »,   et peuvent assurément s’interpréter en fonction de la mentalité machiniste et industrielle qui prenait le dessus à l’époque.  L’on songera aux affirmations de Marinetti qui estimait qu’il « faut nous préparer  à l’imminente identification de l’homme à la machine », c’est-à-dire à cette tentative de réduire systématique le vivant au non-vivant qui est toujours en cours. La parole de Marinetti était prophétique car le modèle mécanique ou électronique est toujours en faveur, là où il s’agit de rendre le vivant et l’humain intelligibles à la forme désormais dominante d’intelligence qui s’avère incapable de comprendre ou de traiter le vivant et le mouvant. Marinetti annonçait la dominance croissante de l’hémisphère gauche et l’appelait  même de ses vœux. Sa démarche était même militante et idéologique. Duchamp, par contre, accueillait cette mutation avec toute la force de subversion ironique dont il était capable. Il prenait la mesure du monde dans lequel il était amené à vivre et il jetait à la figure de la société des œuvres qui étaient autant de constats de la grande indigence existentielle de son époque. Ce qui nous trouble à juste titre dans les Ready-made, c’est qu’une fois ces objets présentés comme œuvres d’art, nous sommes presque irrésistiblement amenés à y rechercher un contenu implicite. C’est sans doute de cela que se jouait Duchamp, mais son ironie est plus forte que la nôtre. Je me suis ainsi surpris un jour à scruter attentivement quelques carrelages blancs de Jean-Pierre Raynaud, comme si j’espérais y découvrir autre chose que le simple produit industriel. C’est bien la dernière chose à faire ! Certains, pourtant, du vivant de Duchamp se sont mis à admirer  les Ready made (l’urinoir, notamment) pour leurs prétendues qualités esthétiques. Duchamp le constatait en haussant des épaules : « On peut faire avaler n’importe quoi aux gens ! » conclut-il avec un soupir. Car il avait, pour sa part, voulu imposer son idée d’indifférence esthétique – expression proprement artistique d’une indifférence radicale et intime. Le Nu descendant un escalier et la Mariée ont deux caractéristiques en commun.  Ils ressemblent assez à ce que pourrait sans doute constituer une tentative d’un hémisphère gauche désireux de se représenter à la fois le corps et le mouvement – alors même qu’il n’entend rien ni à l’un ni à l’autre. Je songe, à ce propos, à un patient dont McGilchrist résume la pathologie. Cet homme avait souffert d’un AVC massif dans l’hémisphère droit. Frappé d’hémiplégie il manifestait de grandes lacunes dans la représentation de son corps. De telles lacunes sont typiques de ces patients, dont certains vont jusqu’à dénier leur incapacité à mouvoir le bras gauche et même jusqu’à soutenir que le bras inerte qui repose sur leurs genoux n’est pas le leur, mais qu’il appartient soit à leur mère  soit au  patient qui occupe le lit voisin. Dans le cas auquel je songe, le patient en était venu à se représenter la moitié gauche de son corps (dont la représentation incombait normalement à l’hémisphère désormais hors circuit), sous l’aspect d’un simple assemblage de planches. Il faut croire que l’hémisphère gauche, contraint à prendre le relais, s’est vu incapable de faire mieux. Le patient expliquait pourtant gravement que cette moitié de son torse et de son estomac était formée d’un assemblage de cette espèce et que la nourriture qu’il avalait était amené à passer par divers trous percés dans les cloisons successives avant d’être évacuée. L’analogie de cette perception d’un cerveau lésé avec le Nu de Duchamp est frappante, même s’il est vrai que les photos de corps en mouvement de Marey, le futurisme et le cubisme étaient aussi passés par là.   Tous représentaient une tentative analogue visant à décomposer le mouvemente pour le rendre intelligible à un organe qui ne comprend que le fixe.  La presse américaine avait comparé le Nu à « une explosion dans une fabrique de planchettes ». Peut-être avait-elle saisi, malgré tout, un aspect significatif de l’œuvre. Quant à la Mariée  de 1918, elle est formée d’un assemblage d’ossements, d’organes et de pièces mécaniques, représentation encore une fois typique d’un l’hémisphère  qui, ne sachant se faire l’idée d’un ensemble (d’un corps humain, par exemple ou même d’une œuvre d’art), se voit réduit à en additionner les parties.  Telle est bien la contrainte la plus sévère à laquelle se trouve soumis cet hémisphère (même si c’est lui qui domine désormais le monde) puisqu’il ne peut se représenter un ensemble organique autrement que sous l’aspect d’un  monstre de Frankenstein, qui n’est qu’un assemblage de pièces détachées.

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LE GRAND VERRE J’ai décrit Le Grand Verre  en ces termes dans mon Duchamp Dada (NEF-Casterman, 1991) : « Il s’agit d’un rectangle formé d’une double épaisseur de verre  de grande taille – 272,5 cm de haut par 175,8 de large – divisée horizontalement, à peu près au mi­lieu, par une barre transversale qui sépare l’élément du haut, domaine de la Mariée, de celui du bas, domaine des célibataires.  Commencée en 1915, quelques semaines seulement après l’arrivée de Duchamp à New York, abandonné en 1923, cassé quelques années plus tard lorsque, placé à l’arrière d’un camion, les plaques de verre furent longuement « cahotées à travers le Connecticut, » le Grand Verre  fut réparé en 1936 – les réseaux de cassures qui forment comme une toile d’araignée à travers tout le verre demeurent comme autant de cicatn rices de cet incident ». La Mariée du Grand Verre souffre de la même réduction mécaniste que la Mariée plus ancienne, mais on est tenté malgré de reconnaitre dans l’ensemble de l’œuvre  la structure d’une grande machine symboliste (de Gustave Moreau par exemple) telle qu’aurait pu a restituer un ingénieur en suivant scrupuleusement les indications qu’on lui aurait transmises par courrier L’œuvre est entourée d’un vaste réseau de commentaires, rédigés par Duchamp lui-même et réunies dans une Boite Verte. Ils jouent en relation à l’œuvre, le même rôle que les poèmes d’Hésiode ou d’Ovide au regard des peintures mythologiques ou les Ecritures et les Vitae Sanctorum au regard des peintures religieuses.  C’est ainsi que Duchamp soustrait son œuvre aux limbes de la décontextualisation et de la non-référence où se trainent tant de créations modernes ou postmodernes en l’absence d’un domaine implicite commun au peintre et au spectateur. D’ailleurs, faute de références utilisable, l’art aurait tendance à se faire auto-référent. Sans nous pencher sur l’abîme de commentaires qui environne l’œuvre, notons ceci : la partie basse du Grand Verre, réservée aux « célibataires » dépeint ces Messieurs sous la forme d’un ensemble d’uniformes (abstraits, généralisés) suspendus à un cintre métallique et environnés de divers accessoires, dont une machine à broyer le chocolat. Selon les commentaires, cette partie serait située dans un  monde tridimensionnel, par opposition au « domaine de la mariée », qui est quadridimensionnel et donc éternellement inaccessible aux malheureux mâles. Ceux-ci, du coup, se voient réduits au voyeurisme et à la masturbation, pratique signifiée, selon l’artiste, par la broyeuse de chocolat. (« Le célibataire », écrit-il, « broie son chocolat lui-même ». La présence de la Mariée  est indiquée par un assemblage disparate d’organes, d’ossements et de pièces mécaniques. Elle réside pour sa part dans un monde quadridimensionnel, inaccessible aux mâles, et elle exhale une sorte de nuage qui serait, selon les commentaires, la matérialisation de son extase érotique. Cette description plus que sommaire nous suffira pour  noter l’analogie avec la situation qu’évoque Max Stirner dans son discours à la Lune et que suggère tout ce qui j’ai pu dire de Duchamp jusqu’ici. Il suffit sans doute de remplacer la tridimensionnalité par la notion de « non-vivant » et la quadri-dimensionnalité  par celle de « vivant » pour comprendre de quoi il retourne. Une pensée qui ne comprend que le connu et le fixe ne saurait accéder à un monde vivant et changeant. Nous voyons donc une convergence suggestive, entre la vie et l’œuvre de Duchamp qui, par cette coupure ontologique radicale entre les sexes, évoque tout à la fois cet attachement inabouti de la petite enfance, et une vision mécaniste du vivant (et donc de la femme) qui porte la marque caractéristique, tout à la fois d’une vision du monde propre à l’hémisphère gauche, et de celle propre aux cent dernières années au moins, époque qui se trouvent largement dominées par de telles perspectives. Une telle conjonction donnerait également à supposer que la réception d’une œuvre foncièrement originale comme celle de Duchamp s’appuie souvent sur un malentendu plus ou moins fécond. La société, en effet, ne pouvait manquer de prendre conscience du tournant que lui a imposé l’arrivée de  la machine et l’ascension fulgurante des ingénieurs qui sont les véritables créateurs du monde moderne avec ses bâtiments, ses routes et ses ponts. Il s’agit aussi, de ce fait, de la dominance d’une mentalité propre à l’hémisphère gauche, et donc de notre vieille connaissance le Cyclope monoculaire, univoque et borné.  Duchamp était évidemment conscient du triomphe du machinisme et de celui de la science. Ni l’un ni l’autre ne l’enthousiasmait.  Bien au contraire, il leur opposait une ironie acide, sans pour autant se mettre à leur niveau. Cette analyse sommaire de quelques œuvres paraît nous conduire aux mêmes conclusions que l’ont fait précédemment le diverses déclarations de Duchamp et ses amis. Mais pour l’heure, cette Pomme ayant déjà atteint une longueur suffisante je me propose, par égard pour mon lecteur, de conclure d’ici peu mon propos dans un nouveau chapitre *ONZIÈME POMME OU IL EST QUESTION DE L’ICONOCLASME RADICAL

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Détail du tympan de Vézelay, détruit en 1793

Le monstre est dépourvu de mensurations

Difficile à décrire, il échappe à toute définition. N’était-ce son poids suffocant et la mort qu’il répand,

on pourrait croire qu’il n’est que l’hallucination d’un esprit malade.

Mais il existe, c’est sûr qu’il existe,

comme l’oxyde de carbone, il remplit les maisons, les temples, les marché.

La preuve de l’existence du monstre est à chercher dans ses victimes.

Preuve non pas directe, mais suffisante.

Zbygniew Herbert, Le monstre de M. Cogito.w

M. Cogito, l’alter ego de Zbigniew Herbert, se figure son monstre (le communisme polonais en l’occurrence) sous la forme d’un  dragon, mais il se pourrait tout aussi bien s’agir de notre Cyclope qui, étant doté de la moitié seulement d’un regard humain, prétend néanmoins régenter l’ensemble des affaires humaines. J’ai dit précédemment que le Cyclope (ce géant monoculaire et univoque) figure la mentalité experte mais bornée, d’une certaine moitié de nous-mêmes qui s’impose aujourd’hui au monde. Les systèmes totalitaires, par définition, ont marqué son accession au pouvoir. Ils sont, après tout, l’expression politique d’une insuffisance dans le domaine du cognitif. Le poème de Zbigniew Herbert évoque parfaitement le caractère brumeux et insaisissable du monstre en question dont le corps est informé par la peur viscérale de toutes les populations qui se trouvent soumise à son autorité.  Il est partout et nulle part, étant devenu toute chose. « Preuves de l’existence du monstre », ses victimes  sans nombres gisent dans des charniers et des tombes dans toutes les parties du monde. Les témoins de ces massacres sont innombrables, eux aussi, et il est sans doute réconfortant de pouvoir désigner nommément les bourreaux – Adolph Hitler, Joseph Staline, Mao Tse Toung, Pol Pot, sans oublier le petit carré de Colonels génériques qui, ayant  pris le pouvoir dans leur pays, ont laissé des victimes que l’on commémore désormais sur des places nommées en leur honneur. L’on dénonce ainsi leurs bourreaux, ou certains d’entre eux qui ont mis la main à la pâte, et puis on retourne à ses affaires, l’âme quelque peu apaisée, sans se douter que l’on transporte peut-être dans ses veines le poison qui a permis aux bourreaux de les exterminer, ces victimes.  Et ce poison est celui que l’on administre, sans même s’en rendre compte, à l’Image-même de l’homme en réduisant celui-ci au rang d’un simple objet que l’on peut dépecer sans état d’âme et dont on peut aussi, tant qu’on y est, tirer du savon ou d’autres denrées utilitaires. C’est de cette mutilation de l’Image (de l’image, je dis bien, et non pas du corps de l’homme) que témoignent certains des rares artistes authentiques qui, partis chasser dans la savane de l’esprit, sont revenus chargés d’un gibier inouï : Alberto Giacometti, Francis Bacon, Henri Michaux, Lucian Freud, Zoran Music… Ce sont nos prophètes à nous – les porte-paroles de ce qu’il nous reste encore de dieux et les témoins, surtout, de l’actuelle condition humaine. Songeant à la formule  de l’artiste suisse aliéné (déjà cité, deuxième Pomme) : « on ne peut pas voir les dieux, on peut seulement les peindre », il semble que ce soit justement la singularité de ces artistes-là que de « peindre les dieux » – ceux du moins qu’il leur arrive de  rencontrer au cours de leurs chasses. Or c’est l’affaire des chasseurs spirituels dont j’ai cité les noms de peindre le portrait, non pas d’un homme particulier, mais de l’Image même de l’homme que nous ne savons pas voir ou peindre comme ils le font. Cette Image, que nous portons néanmoins dans nos têtes ou nos cœurs  et qui nous accompagne  depuis sa toute première apparition sur la paroi d’une caverne, est aussi la seule loi susceptible de commander notre comportement à l’égard de tous les hommes. Cette idée qu’une image puisse être une loi peut paraître paradoxale, et pourtant. Quand les villes Russes étaient assiégées autrefois, leur clergé portait l’icône de la Vierge sur les remparts et la montrait aux assiégeants. Leur motivation n’était pas claire, sans doute, mais c’était aussi, quoi qu’il en soit, une façon de dire : « nous sommes des êtres humains, et voici la loi à laquelle nous obéissons ». Or la loi que figurait l’icône de la Vierge était justement cette loi de l’amour, toujours ignorée, toujours bafouée, certes issue du simple commandement biologique de l’attachement, mais élevée à d’autres destinées grâce au processus d’humanisation toujours en cours. Car l’image, dans son caractère implicite et diffus, est la seule chose qui peut légitimement figurer le but indicible qui ne cesse de convoquer notre espèce. POURQUOI L’ARTISTE NE SAIT PAS CE QU’IL FAIT Autrefois, l’Image de l’homme se manifestait sous la forme d’Adam et Eve, du Christ, des Saints, du Roi. Bruegel, qui avait vu les fresques de Michel-Ange, peignit ses paysans selon les canons héroïques de l’artiste italien (Millet aussi, d’ailleurs). A notre époque, cette Image prend pourtant l’apparence d’êtres mutilés, broyés, massacrés ou suspendus à la limite de l’évanescence.  Face à eux, les beaux corps intacts et musclés de l’Aryen et du nouvel homme communiste nous paraissent avec raison des impostures. La distinction entre l’Image de l’homme et le portrait d’un homme quelconque est de la plus haute importance car il n’aurait jamais été  possible d’humilier et dégrader les hommes comme le vingtième siècle à su le faire, si cette Image, fondement de notre anthropologie intime,  n’avait d’abord été violée, violentée, mutilée, frappée d’indignité et réduite à néant par les effets d’un scientisme univoque et d’une rationalité étroits et bornés. C’est pourquoi il paraît évident que ce ne sont pas les figures rescapées des camps à la fin de la deuxième guerre mondiale qui ont inspiré les figures émaciées de Giacometti – il ne les avait d’ailleurs pas vus au temps où il sculptait sa longiligne Femme au chariot (1944-45), la toute première œuvre d’une longue lignée. Il faut donc croire que Giacometti, de par sa qualité d’artiste authentique,  avait établé un rapport privilégié avec la moitié imageante de lui-même et que c’est ainsi qu’il a su produire ces images dont il ignorait la teneur (il s’agissait pour lui d’un « problème formel »). Or les images qu’il a ainsi produites nous communiquent l’authentique parole qu’énonce cette « minuit profonde » dont parle Nietzsche – l’ample sagesse muette mais imageante, qui surgit comme une révélation du fond de cette partie fondamentalement taiseuse de nous-mêmes. Et l’image que l’artiste nous livre est bien celle de l’être humain tel que peut se le figurer cette partie de nous-mêmes qui, au-delà du langage, nous envoie sans cesse des messages urgents dont il importe de reconnaître la teneur. Un parallèle s’impose avec une expérience du neuropsychiatre Michael Gazzaniga touchant à un sujet dénommé Joe qui, ayant jadis souffert de fréquentes crises d’épilepsie,  avait consenti à une opération qui devait sépare les deux hémisphères de son cerveau pour empêcher que ces orages électriques ne se propagent sans cessse de l’un à l’autre. L’opération fut un succès et ne laissa aucune trace apparentes dans le comportement  du dénommé Joe, sinon dans le cadre de certaines procédures au cours desquelles l’expérimentateur lui demandait de fixer un point central sur un écran vidéo et de lui dire ce qu’il voyait lorsqu’un mot ou une image s’affichaient à sa gauche ou a sa droite (http://www.youtube.com/watch?v=ZMLzP1VCANo). Voyant le mot «  voiture » s’afficher à droite, son hémisphère gauche, qui maîtrise la  parole, n’eut aucun mal à répéter le mot. Mais quand  le même mot s’affichait à gauche, son hémisphère droit s’avérait incapable de répondre à la question « qu’as-tu vu ? »  Du coup, Gazzaniga priait Joe de fermer les yeux et de dessiner quelque chose de la main gauche.  Sans hésiter Joe dessina une voiture.   « Pourquoi as-tu dessiné cela ? » lui demanda Gazzaniga. Et Joe, perplexe, de répondre : « Je ne sais pas.  » D’innombrables expériences de ce type (ainsi que l’observation attentive de patients ayant subi des dommages au cerveau) ont permis de cerner les caractéristiques des deux hémisphères. On s’est ainsi aperçu que chacun était doté de capacités et d’une « personnalité » différentes. Or, il faut croire que certains d’entre nous se cantonnent plus volontiers dans le périmètre de l’hémisphère gauche qui s’attache davantage aux simples faits, tandis que d’autres, et notamment les artistes, sont réceptifs aux incitations imagées de l’hémisphère droit, qui est en prise directe avec le vécu et ne s’exprime que par l’image.. L’artiste, dit le très lucide Marcel Duchamp, « ne sait pas ce qu’il fait ». Et nous savons désormais pourquoi.  Ce qui n’empêche pas la main de l’artiste sans même  le savoir, de se faire le véhicule d’une sagesse « plus profonde que ne le croit le jour ».  L’artiste ne sait pas ce qu’il fait, mais le public en voyant l’œuvre, reconnait « un événement de l’âme » et l’accueille pour tel. Certains s’offenseront peut-être de ce qui pourrait leur paraît une simplification outrancière. S’ils ont quelque peu pratiqué la phénoménologie, la psychanalyse ou certaines religions, ils ont déjà reconnu cette mystérieuse empreinte que laisse en nous la paradoxale dualité de notre perception du monde. De ce fait, ils ont aussi reconnu cette docte ignorance ou cette intelligente obscurité qui demeure une part agissante de nous-mêmes – part que nous n’appelons irrationnelle que dans la mesure où nous ignorons l’ampleur de sa raison profonde. Du coup ces personnes redoutent peut-être de voir ce vécu riche et ambigu réduit à une trop simple parole. Mais le péril, me semble-t-il, n’est pas grand, car il ne suffit pas de dire « il y de la nuit  » pour que  la nuit s’éclaire. Certes, Joe ne fait pas œuvre d’artiste quand il dessine une voiture de la main gauche. Et Giacometti, de son côté, n’a pas subi d’opération en vue de sectionner les fibres de son corpus callosum. Et pourtant la preuve me paraît décisive. Qu’on me permette de le redire : il semblerait bien que Giacometti, comme tous les prophètes et certains artisans de l’image de son espèce, a su établit une relation privilégiée avec son hémisphère droit. Il ignorait ce qu’il faisait, mais le public s’y retrouvait. Il y a quelques décennies, les experts estimaient que l’hémisphère droit n’avait guère plus que les capacités d’un chimpanzé. Les choses ont changées depuis, et selon Richard Sperry (pionnier nobélisé de cette forme de recherche), chaque hémisphère "est un système conscient de plein droit, qui perçoit, pense, se souvient, raisonne, fait acte de volonté et manifeste des émotions, à un niveau caractéristiquement humain… Les hémisphères gauche et droit peuvent être simultanément conscients d’expériences mentales différentes et même mutuellement exclusives qui se déroulent en parallèle ».    McGilchrist va plus loin en déclarant que le droit est en fait le Maître dont le gauche n’est que l’émissaire. Car le droit, en somme, est toujours en prise directe et empathique avec le monde réel, tandis que le gauche ne dispose que d’une carte sommaire, qui lui permet sans doute de mener à bien certaines tâches spécialisées, mais ne lui livrent aucune information touchant au contexte ou au long terme. (“Lateral specialization in the surgically separated hemispheres.” In: F. Schmitt and F. Worden (Eds.), Third ,Neurosciences Study Program (Cambridge: MIT Press) 3: 5-19 (1974). Voir http://www.rogersperry.info/). C’est dire que l’inconscient (autrement dit, la pensée imageante et privée de  parole) ne se réduit pas à un simple faisceau de pulsions anarchiques (comme on aurait parfois tendance à le croire), mai représente, au contraire, une source de sagesse bien plus profonde, plus bienveillante et plus mesurée que ne saura jamais l’être notre moi conscient.  « S’il existe un médiateur de la sagesse », disait Eckhart, « c’est l’image ». Il ne s’agit donc pas d’établir un parallèle entre le patient (Joe) et l’artiste (Giacometti), mais de démontrer de façon irréfutable, que l’hémisphère imageant (chez l’artiste) quoique privé de parole, est néanmoins porteur d’une sagesse littéralement « visionnaire » qui lui permet de communiquer ses conclusions au public par la médiation d’une œuvre. Le public qui l’accueille reconnaît en elle une réalité essentielle de son propre vécu et la rend, pourrait-on dire, canoniques au regard de l’époque.  Et ici, aussi, on peut citer Duchamp : « C’est le regardeur qui fait l’œuvre. » SCULPTURE ET PEINTURE

Dans le miroir terrible de la nuit

L’homme, délirant, récuse son image

et  tente de disparaître.

Anna Akhmatova

Une œuvre d’art, montrée en public, acquiert son statut iconique par l’accueil que lui fait ce même public. Cet accueil, à son niveau propre, est analogue à celui qu’un enfant accord à l’objet transitionnel de son choix, et l’œuvre d’art remplit dès lors la même fonction médiatrice que l’ours en peluche ou la poupée, et ce en prenant le public par la main et en lui accordant un accès médiatisé à la part la plus secrète de lui-même. Le public, en reconnaissant l’intérêt d’une œuvre d’art désigne  cette œuvre comme une figure de son rêve collectif. Cet objet peut aussi bien être une chorégraphie, une pièce de théâtre, une œuvre musicale ou un poème, car chacune de ces formes sait mimer, de tout son corps, un aspect crucial du vécu humain. Les sculptures de Giacometti, par exemple, semblent mimer un corps dont la chair aurait été arrachée, au point qu’il n’en subsiste qu’une verticalité quasi-abstraite et néanmoins incarnée, signe d’une dignité, entamée sans doute, mais tout aussi indestructible que le cri qu’Alexander Wat entendait chaque nuit à Lubianka. C’est sans doute cet aspect de l’œuvre qui amena des philosophes et des écrivains des plus éminents à s’emparer de ces œuvres et à leur assurer une reconnaissance  mondiale. S’il en est ainsi, il semble bien que Francis Bacon n’a pas peint, comme on pourrait être tenté de le croire, les corps atrocement torturés de son époque, mais le sort actuel de l’Image de l’homme, qu’il voyait, pour sa part, méthodiquement charcuté dans un sous-sol anonyme de la pensée.  L’on peut certes supposer que Bacon, douloureusement meurtri depuis l’adolescence par le rejet brutal que lui infligea de sa famille à la découverte de son homosexualité, « ne faisait que peindre ses propres tourments ».  C’est possible, sans doute. Le jugement de sa famille fut-il pour lui l’équivalent d’une opération sans anesthésie ? Mais l’accueil public de l’œuvre généralise inévitablement le propos qu’il intériorise du même coup, et je dois avouer que la grande exposition de Francis Bacon au Centre Pompidou voici longtemps déjà, s’est présentée à mes yeux comme une vaste Chapelle Sixtine de notre époque, consacrée presque religieusement à l’Image martyrisée de l’homme. Henri Michau n’a pas peint des corps torturés, mais bien, parfois, des êtres à la limite de l’évanescence. Avait-il été ainsi lui-même, enfant ? Je ne saurais le dire, mais là aussi, un large public s’est reconnu en lui.  Et ses grandes encres noires parcourues d’incorporels combats et galops, striées d’organismes affolés qui se précipitaient non plus en enfer, mais au fond du néant, me paraissaient revêtues de la puissance et de l’horreur d’un michelangelesque Jugement Dernier, pourtant  recevable à notre époque. Zoran Music, pour sa part, a peint des autoportraits décomposés, des visages assez terrifiants, blancs comme  linge, suggérés par de légères touches sommairement agglomérées, comme un vol de papillons blancs qui pourraient à tout moment se disperser. Mais il a aussi peint de grands et délicats entassements de cadavres comme ceux qu’il voyait quotidiennement au réveil tout au long de sa détention à Dachau. C’est peut-être la mort de l’homme-en-tant-que-projet qu’il peignait ainsi, tout en affirmant son souci de révéler jusque dans le moindre détail la beauté de ces cadavres – faute, peut-être de pouvoir révéler celle des vivants  Il est permis de spéculer là aussi.  L’homme et son image sont-ils vraiment morts, comme paraissent le suggérer ces œuvres, ou bien ressusciteront- ils, malgré tout, grâce à ces images qui les perpétuent jusque dans leur ultime disgrâce? Lucian Freud peint pour sa part des corps nus, vivants mais inertes, exposés sans pudeur dans la surabondance d’une chair flasques, dépourvue de toute visée, de toute finalité, de toute téléologie  proprement humaine. Ulysse, faut-il croire, est mort au fond de leur regard. Ils ne vont nulle part, aucun muscle ne se tend pour amorcer l’indispensable mouvement.  Le peintre, avec son réalisme minutieux, semble vouloir dépeindre ce que serait la vérité ultime de chaque corps abandonnés, réifié et divorcés de sa visée. Ce n’est pourtant, me semble-t-il, guère plus que la vérité d’une époque momentanément déchue où l’homme et la femme se trouvent ravalés au rang de la simple chose – à la réalité des choses, en somme, mais en aucun cas de l’homme. L’œuvre de tous les peintres évoqués ici se caractérise par une relation paradoxale entre la matière et le sujet  représentée. C’est bien cela que nous aimons tout particulièrement dans l’œuvre de Rembrandt, de Frans Hals, de Goya où une giclée de blanc, par exemple, se résout en dentelle. Cette existence simultanée et parallèle du sujet et de la matière du tableau paraît nous combler.  C’est ce que nous trouvons chez Bacon, Music et Freud, et si cela nous donne une si grande satisfaction, peut-être est-ce parce que cet aspect de leur œuvre rend sensible la nature paradoxale si caractéristique de l’objet transitionnel – l’ours est à la fois une peluche inerte et une présence vivante. Le tableau est à la fois un morceau de toile revêtu de  pigment et l’événement évoqué. C’est donc le miracle au sens propre puisque l’œuvre nous met en présence d’un vivant surgi de l’inerte, d’une présence surgie de l’absence. C’est ainsi que la peinture ne cesse de mimer l’état actuel de l’image de l’homme.  C’est encore ce qu’à fait Picasso en la soumettant à toutes les ruptures etconvulsions possibles et inimaginables.  C’est ce qu’a fait enfin Mark Rothko en déguisant son propos et en réduisant son œuvre à des assemblages d’admirables rectangles de couleur et ce dans l’espoir de bannir de ses toiles toutes les références bornée qu’imposait la culture commercial de son époque. Et on pourrait encore citer un Louis Le Brocquy, un Eugène Leroy, un Louis Soutter, un Fred Deux et combien d’autres. POĖSIE ET MUSIQUE On pourrait croire que l’image ne se manifeste que dans les arts visuels, or il s’avère qu’il n’en est rien si l’on veut bien envisager le poème ou l’œuvre musicale qui mime de tout son corps une relation ou un sentiment. Comme le démontre si bien le poème d’Alexander Wat (cité dans ma précédente Pomme), le cas du poème est particulier. Il est bien  composé de mots après tout, ce qui donnerait à supposer qu’il est tout particulièrement lié à l’hémisphère gauche. Mais la singularité du poème (comme le fait remarquer McGilchrist), réside dans sa nature métaphorique et dans le fait que le sens qu’il nous livre ne réside pas en premier lieu dans l’enchainement des mots mais bien dans la globalité de l’œuvre, de sorte que ce sont les images que le poème véhicule qui, dans leur rapport à la fois abstrait et sensuel au tout, ajoutent un supplément de sens qui dépasse de loin ce que saurait transmettre la somme des mots.   La chose est plus sensible dans certaines langues, et peut-être l’est-elle moins en français, du fait de la nature quelque peu désincarnée de cette langue.  Il n’empêche que l’abstraction même du verbe français a permis à Samuel Beckett d’évoquer, lui aussi, l’agonie interminable de l’image de l’homme. La musique, elle aussi, sait mimer un vécu existentiel. C’est le cas notamment des deux concertos de violon de Sofia Gubaidulina (on trouvera sur YouTube deux extraits de son Offertorium, 1980, http://www.youtube.com/watch?v=qIoHKGDa5KQ   et  http://www.youtube.com/watch?v=NWLFZ4N3iEw  mais l’autre concerto, In Tempus Praesens 2006, n’a pas encore été mis en ligne). Il m’avait paru évident, à l’écoute de ces œuvres que le violon mimait la présence douloureuse et ardente de Sofia, à la fois la Sagesse personnifiée et le compositeur dont c’est le prénom, confrontées, dans Offertorium, au démantèlement systématique de toute une culture et de tout l’implicite dont se nourrit la métaphore (que figuree ici allusivement par le thème royal de l’Art de la Fugue).  notes Ce thème, presque intégralement cité au départ (à l’exception de la dernière note) paraît être tombé entre les mains d’un Procruste  (lui aussi « monstre sans dimensions », selon les termes de Zbigniew Herbert) qui, a chaque répétition du thème, en retranche une petite longueur de chaque extrémité, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. L’orchestre entame alors un choral endeuillé et parfaitement reconnaissable pour tel, malgré l’absence de toute ligne mélodique identifiable.  S’ensuite une douce déploration qui mène à une conclusion apaisée, au cours de laquelle le thème est repris al rovescio – à reculons. C’est du moins ce qu’affirment les notes du livret, mais je dois avouer que malgré une écoute attentive, je n’ai jamais su le reconnaître sous cette forme In Tempus Praesens, le concerto le plus récent, également pour violon, paraît opposer cette même Sofia, terrifiée mais résolue, à l’immense puissance d’une société qui met tout en œuvre pour écraser sa présence vivante, paradoxale et créatrice.  On songe au verdict des hauts fonctionnaires de la musique soviétique qui décrétèrent que Gubaidulina avait emprunté « une voie erronée », que vient réfuter le conseil que Chostakovitch lui glissa à l’oreille en la circonstance : « Surtout, poursuis ta voie erronée… ». Malgré tout cela, Sofia (à la fois le compositeur et la voix du violon) survit aux assauts les plus péremptoires et brutaux pour mimer devant nous une résurrection triomphante. Je me suis réjoui d’entendre la dédicataire de l’œuvre, Anne-Sophie Mutter, admirable musicienne et violoniste passionnée,  qui la joua en première, faire état de la même conclusion : « le violon = Sofia, l’orchestre = la société ».  On pourrait donc soutenir que les deux œuvres miment  une histoire intimement vécue du 20ème siècle russe. Cette mimétique profonde, que l’on trouve chez Gubaidulina, mais aussi chez Witold Lutosławski (dans son Concerto pour Violoncelle) se retrouve parfois dans la musique plus ancienne. Je songe notamment au 2ème concerto pour piano de Brahms, qui paraît mimer la relation entre l’âme individuelle (le piano) et la nature, ou chez Beethoven dans le personnage prométhéen qu’incarne les piano de ses concertos. C’est ce même personnage  qui fut salué à l’occasion de la première exécution de sa cinquième symphonie à Paris. Lorsqu’ éclata le thème triomphant du dernier mouvement, à l’issue d’un puissant épisode dramatique, le militaire en faction dans la salle s’est dressé, enthousiaste, en criant : « Voilà l’Empereur ! »  Il avait vu juste, le brave homme : c’était en tout cas une indéniable apparition prométhéenne qui surgissait ainsi dans la lumière éclatante de l’accord majeur. Tout ceci fait toucher du doigt la pertinence de la formule profondément intuitive d’Anna Akhmatova avec son « miroir terrible de la nuit » et son homme qui « récuse son image et tente de disparaître ». Voilà qui résume en cinq mots tout mon propos. L’ICONOCLASME RADICAL – VERSION SOFT Mais pourquoi donc nous sentons-nous obligés de nous reconnaître dans ces corps émaciés, torturés, évanescents, inertes et décharnés, ou encore dans ce violon que harcelle un orchestre implacable, ou enfin dans cette nuit dont la bouche est obstruée de plâtre ? Peut-être, après tout, sommes-nous plus intelligents que nous le savons, surtout lorsque nous nous mettons à raisonner en images….  Car nous le faisons tous, spontanément et sans même le savoir, dès lors que nous nous trouvons face à une image. Consciemment, par contre, les choses sont tout autres car nous vivons dans une société qui poursuit désormais à sa façon et avec une parfaite urbanité, le même programme d’iconoclasme radical que mettaient en œuvre les régimes totalitaires, qui, au nom d’une certaine conception de la rationalité, visaient (je l’ai déjà dit) à discréditer définitivement l’image et à l’exclure du processus cognitif humain, dont elle fut pourtant  (et demeure toujours, tant phylogénétiquement qu’ontogénétiquement) le seul fondement possible. Nous avons vu comment Staline avait su se servir de la terreur pour mettre en veilleuse l’individualisme incarné de l’antique sagesse nocturne. Depuis,  et dans d’autres parties du monde, on a fait mieux. Plus de terreur, désormais. Il suffit en effet d’imposer la logique univoque du Cyclope dans tous les domaines. C’est ce qu’a su faire, aux Etats-Unis, la très influente Rand Corporation qui fournit au gouvernement américain une expertise stratégique et politique planétaire fondée sur le seul principe du « choix rationnel » – un principe qui soutient que tous les choix humains sont fondés sur le  calcul égoïste. C’est ce que fait aussi le colosse des finances mondiales Goldma Sacks, qui pille les richesses des nations en se réclamant du principe d’une « désirable avidité  – Greed is Good » (éthique de Cyclope, soit dit en passant). Il reste que la tourmente se déroule d’abord dans nos têtes, même si l’actuelle dominance, à l’échelle planétaire, des traits les plus caractéristiques du Cyclope impose désormais à notre monde sa forme caractéristique. C’est grâce à cela que ce monde peut en toute quiétude et sans aucun recours à la terreur, violer l’individu en le réduisant tout simplement à la somme de ses besoins, vitaux et sexuels, exhaustivement répertoriés, sans plus lui reconnaître ce  besoin proprement indéterminé qui demeure pourtant la meilleure part de l’homme – celle que l’on appelait jadis « l’âme ». J’y reviendrai. L’humain se trouve ainsi standardisé, instrumentalisé, cerné dans quelques algorithmes et ses motivations sont réduites au seul enlightened self-interest (égoïsme éclairé, logique de Cyclope, bien entendu, et de la Rand Corporation en particulier) qui serait, selon la théorie du rational choice, l’unique critère permettant de prévoir le  comportement humain. Le trait est d’importance, car il est le fondement théorique du Libéralisme économique qui dévaste désormais la planète (Voir à ce propos : S.M. Amadae, Rationalizing Capitalist Democracy, the Cold War Origines of Rational Choicde Liberalism, University of Chicago Press). On observe,  encore une fois, une stratégie qui mène aujourd’hui à l’exile de Sophia et au triomphe incontesté du Cyclope.    C’est d’ailleurs à cette même logique univoque que nous devons la dominance actuelle d’un imaginaire synthétique. Ce désolant ersatz, affiné au fil des décennies, notamment par les industries Disney, représente une véritable opération de colonisation de l’imagination enfantine (voir  Henry Firoux et Grace Pollock, The Mouse that Roared, Disney and the end of Innocence, Rowmand and Littlefield, 2010). Celle-ci, d’ordinaire si mobile et paradoxale, se voit figée (comme l’est le flèche de Zénon d’Elée, autre commensal du Cyclope) dans une série de stéréotypes dûment répertoriés qui présentent l’avantage considérable du point de vue commercial d’être reproductible à l’infini par des logiciels conçus à cet effet. Et c’est ainsi que l’irrésistible Winnie l’Ourson, avec sa bonne bouille et son pelage râpé,  ressort du processus de formatage changé en zombie, la peau lisse et le visage orné du sourire demeuré si caractéristique de tous les personnages de Disney. Ce n’est pas dire que la direction de Disney soit tombée entre les mais d’êtres maléfiques. Ils pensent bien faire, les malheureux, et font même preuve de beaucoup d’ingéniosité. Mais ils vivent, eux aussi, dans le monde univoque du Cyclope, et les besoins mêmes du commerce mondial les guident. Ils en sont même devenus les prosélytes. Ils ont mis leur foi exclusive dans les « hard facts » les faits avérés) et ils sont persuadés que la conception du monde que leur impose le Cyclope représente à elle seule la réalité tout entière. Or, l’imagination authentique est par définition imprévisible et ne se laisse enfermer dans aucun stéréotype. C’est bien elle, au contraire, comme le dit le poète Christian Dotremont, qui « tient le réel en laisse » car « l’inverse serait inacceptable ». Cette démarche est commandée par le même principe de normalisation qui nous procure par ailleurs des fruits parfaits par la forme et la couleur mais dénués de saveur. L’apparence du fruit, le spectacle du monde (tel que le Cyclope le conçoit) prend la préséance sur le goût, et donc sur  la relation (telle que Sophia la vit) mais aussi,  en l’occurrence sur la relation charnelle qui devrait s’établir entre nos papilles et le fruit. Tout commerce de masse exige une normalisation rationnalisée qui, appliquée à une grande échelle devient l’équivalent commercial d’une propagande totalitaire. « Nous faisons semblant de vous fournir des fruits magnifiques et vous faites semblant de les goûter ». C’est ainsi que la perspective d’une confrontation entre Sophia et le Cyclope vient supplanter celle d’une guerre entre partis, nations, doctrines ou même entre « le bien » et « le mal ». Et c’est de cette guerre, dont l’Image de l’homme demeure à la fois l’enjeu et la première victime,  que témoignent les artistes, poètes et musiciens que j’ai évoqués ici. J’en reparlerai d’ici peu. * ICI COMMENCE LADIXIÈME POMME OU IL EST QUESTION D’ULYSSE,  DU CYCLOPE ET DE CE QUE DIT LA NUIT

Ci-dessus  un petit Cyclope ramassée dans un jardin abandonné…

 Revenons un instant au littéral et au métaphorique. Non pas aux simples formes du discours de longue date identifiées par la rhétorique antique, mais  aux modes d’appréhension du monde propres aux deux moitiés de notre esprit, tantôt par la parole, tantôt par l’image, tantôt explicite, tantôt implicite. Sans oublier que toute image tend vers la métaphore dans la mesure où elle invite la comparaison à une autre image. N’est-ce pas pour cela que la première chose qu’on dit à un père qui montre la photo de son enfant c’est :   « Qu’est-ce qu’il te ressemble ! » J’ai illustré le littéral (dans ma Troisième Pomme) en citant l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, et le métaphorique en citant le Chapitre 25 de l’Evangile selon Saint Matthieu. Le message dans les deux cas paraît identique et pourtant on relève une différence de fond : l’article 25 recommande de fournir des biens et des services (nourriture, logement, soins médicaux, etc.) à tous les hommes tandis que le chapitre 25, au lieu désigner des choses  désigne des actions puisqu’il invite à les nourrir, vêtir, accueillir, soigner, etc., autrement dit à établir une relation avec ceux qui se trouvent dans le besoin – au lieu de leur livrer seulement des marchandises ou des services comme le recommande le texte plus prosaïque. Est-ce à dire que la relation est encore plus précieuse que le pain ? Peut-être pas en cas de famine, mais la question mérite d’être posée. Si je reviens ainsi au littéral et au métaphorique, c’est pour préparer la voie à un texte métaphorique dont on comprendra bientôt l’intérêt. « Polyphème n’a qu’un œil au milieu du front et vit dans l’or1bite sombre d’une grotte qu’il scelle d’une grosse pierre.  Enfermé là-dedans avec s1es compagnons, Ulysse-Personne est voué à la mort.  Poly­phème le dévorera, lui, le dernier. « Ulysse prisonnier figure bien notre situation  présente, à cette différence près que nous savons qu’il s’en tirera, alors que rien, en ce qui nous concerne, n’est encore assuré. « Le propre du Cyclope est de n’avoir qu’un seul œil, ce qui veut d+ire qu’il ne possède que la moitié d’un regard humain. Or la profondeur de ce regard, qui nous permet de nous déplacer dans ce monde avec aisance, résulte de ces deux angles d’incidence, en apparence inconciliables, par lesquels nous abordons toute chose.  Je veux dire : le regard lucide qui observe le donné et par là discerne les causes, et le regard prophétique qui cherche le possible et par là distingue les fins. Ce regard double fixe le même objet et le saisit pourtant sous des aspects différents.  Mais cette différence nous échappe au quotidien et notre regard sur le monde est une synthèse paradoxale qui, tant que nous ne nous y arrêtons pas, pourra nous paraître une simple évidence. « L’œil unique de Polyphème, est tourné vers la seule cause. Sa vision monoculaire ne saisit que le donné, et la caverne qu’il occupe aujourd’­hui en squatter est l’orbite vide de l’autre regard, l’espace creux dans lequel il installe  un monde platement donné et que n’habite plus aucun noyau vivant du possible. «  Les choses ne sont que ce qu’elles sont »,  dit Polyphème un soir, égayé  par le vin. « N’espère donc pas, mon cher Personne, sortir jamais d’ici ni t’embarquer vers ce Nullepart dont tu rêves. Je te mangerai le dernier, c’est entendu – mais ne doute pas, quoi qu’il advienne, que tu seras mangé ! » Notons en passant que la singularité d’Ulysse réside dans le fait qu’il possède deux yeux.  L’un voit ce qui est, l’autre ce qui doit être, et c’est  ce deuxième œil qui le fait rêver de se rendre quelque part (Ithaque), même si c’est vers un Nullepart (Outopia). A la différence du regard univoque qui n’appréhende que des objets situés dans un monde familier, « où les choses ne sont que ce qu’elles sont et se passent comme elles se passent », Ulysse possède une visée, une aspiration, une nostalgie qui sont la marque même de l’humain. Ce n’est pas le cas du Cyclope, par contre, qui s’enferme tous les soirs dans sa grotte avec ses brebis en scellant l’entrée d’une grosse pierre. In s’enferme dans les faits avérés comme dans un tombeau. Mais poursuivons. « Qu’en serait-il d’un en-dehors qui serait certes étranger au monde que reconnaît Polyphème, mais  qui, à la différence de l’autre,  serait néanmoins fondé en lui ?  Un tel en-dehors ou «  au-delà, »  s’il s’en  trouve un, constituerait le domaine propre de la philosophie de la culture, tout comme les propositions des sciences de la nature constituent le domaine de la philosophie des sciences.  Pour qu’il puisse y avoir un sens, une réponse à la question qui nous sollicite,  il faut pourtant qu’un «  en-dehors »  soit trouvé. « Mais encore faudra-t-il, pour que nous puissions sortir de notre grotte scellée, que cet en-dehors paraisse légitime au regard du gardien vorace qui en bloque l’issue. C’est Polyphème lui-même qu’il convient de persuader qu’une part du réel lui échappe, que les propositions des sciences de la nature ne renferment pas le réel tout entier  – ce Poly­phème qui, pour l’heure,  prétend ne tenir compte que de ces seules propositions. » Si je cite ici ce texte que j’ai écrit en 1975 et que je n’ai jamais publié, c’est qu’il représente une démarche intuitivement parallèle à la démarche scientifique d’Iain McGilchrist. Il précède de cinq ans la mise en chantier de son remarquable ouvrage (il lui a d’ailleurs fallu 25 ans pour l’écrire) – œuvre qui répond en tous points au vœu exprimé dans le dernier paragraphe ci-dessus. McGilchrist a su en effet interpeller le Cyclope dans une langue qui lui est intelligible – celui des propositions des sciences de la  nature. Et c’est ainsi qu’il l’oblige enfin à reconnaitre la dimension téléologique et tant soit peu transnaturelle de l’humain. Le Cyclope, faut-il le préciser, ne figure à mes yeux ni la société industrielle (bien que cette société soit sans aucun doute son œuvre) ni « la Science » bien que ce soit celle-ci qui a rendu manifeste les pouvoirs extraordinaires de ce géant vorace. Non, le Cyclope, avec sa vision univoque, est niché dans la tête de chacun de nous.  Il fait partie de nous-mêmes et le monde qu’il reconnaît et qu’il représente s’est presque universellement imposé à notre planète où trop de gens ne reconnaissent désormais de réalité substantielle qu’aux seules choses qui peuvent se réduire au statut d’objet et se laissent dès lors manipuler. Et il a sans doute un tout petit peu raison notre Cyclope, malgré tout, dans la mesure où notre mot français « réalité » signale un statut de « chose » (res en Latin), statut qui ne convient qu’aux objets que notre hémisphère gauche est en mesure de comprend et de manipule.   La relation et la visée,  qui font tout autant partie de l’expérience humaine, renvoient à un tout autre monde que l’autre hémisphère (le droit) est seul en mesure de saisir. Or cette partie de notre expérience est non seulement légitime, elle s’avère de plus importante loin à nos yeux que ne sauraient jamais l’être n’importe quelle accumulation de « choses ».  N’est-ce pas là ce qui voile toutes les brocantes d’une de mélancolie  profonde?  Il nous faudrait donc trouver un autre mot, ou donner une autre charge au mot « réalité » qui ne correspond qu’à la moitié du vécu humain. Car il est claire que ce monde des choses et cette « simple réalité »  ne sauraient nous suffire à nous autres humains, car nous sommes, par notre propre initiative, devenus des êtres de visée. Notre monde à nous est téléologique par définition et nous ne vivons véritablement que dans la mesure où nous sommes portés au service de notre but (indéfini) par un faisceau implicite de relations et de processus en cours. Ce sont eux  qui nous entrainent vers nos visées comme la déferlante entraine le surfeur. Or, dans une telle perspective, ce que nous appelons « les choses » ne sont que les artefacts que laissent derrière eux un processus téléologique en marche. DANS LA CAVERNE DU CYCLOPE Une nouvelle culture purement univoque et cyclopéenne, s’est pourtant installée à l’échelle de la planète. Née des événements qui ont marqués le vingtième siècle elle a instauré une nouvelle forme d’iconoclasme radical. Les anciennes crises iconoclastes se contentaient d’éradiquer par le feu et le marteau les images arrachées aux églises et aux palais. L’iconoclasme radical moderne pour sa part, ne vise pas seulement à détruire l’image matérielle. Il entend discréditer la faculté imageante elle-même et effacer jusqu’au souvenir du rôle que celle-ci a toujours joué et joue toujours au sein du processus cognitif de notre espèce. Ce nouveau tournant de l’iconoclasme s’est imposé avec une violence inouïe dans la première moitié du vingtième siècle.  Il visait à disqualifier l’implicite, l’image et le métaphorique polysémique, et à leur dénier tout rôle dans la communication et l’interaction humaine.  Il veut que tout soit désormais explicit et univoque.  On porte donc des uniformes et des brassards, on marche au pas, on lèvet le bras en signe d’allégeance à ce nouveau monde en marche. L’Allemagne et la Russie furent les principaux théâtres  de cette entreprise – mais il y en eut d’autres.  Ailleurs, les mêmes choses se déroulaient  pourtant sans tumulte ni violence. A peine le remarquait-on, mais les effets n’en furent pas moins néfastes pour autant. J’en parlerai le moment venu. Pour prendre la mesure de cette première et terrifiante étape, faisons un détour du côté de chez Nietzsche, le prophète laïc de l’implicite et de la nuit, qui se dressa au seuil de notre siècle (il est mort en 1900) -pour lancer un avertissement au genre humain : « Prends garde ! » L’invocation liminaire, Oh Mensch! – particulièrement goûté au 19ème siècle – passe  moins bien aujourd’hui, mais on aurait tort de s’en formaliser, surtout lorsqu’ellee est énoncée avec une authentique tendresse, car c’est bien au genre humain tout entier qu’il lance son avertissement: « Oh Homme, prend garde : que dit la minuit profonde ? Le monde est profond, et ce bien plus que ne le croit le jour ». Oh Homme, prends garde !                       Oh Mensch! Gieb Acht! Que dit la mi-nuit profonde                       Was spricht die tiefe Mitternacht Je someillai, je someillai                           "Ich schlief, ich schlief—, Et m’éveillai d’un songe profond              Aus tiefem Traum bin ich erwacht: Le monde est profond                              Die Welt ist tief, Et plus encore que ne le croit le jour         Und tiefer als der Tag gedacht. Profonde est sa douleur                            Tief ist ihr Weh—, Et désire plus encore que peine du cœur   Lust – tiefer noch als Herzeleid: La peine dit: laisse donc!                           Weh spricht: Vergeh! Mais tout désir veut l’éternité,                  Doch alle Lust will Ewigkeit La profonde, profonde éternité !               Will tiefe, tiefe Ewigkeit!"   De quelle nuit s’agit-il ? Comme on le verra, un autre poète répond  à cette question. Car si je cite ici les paroles graves et emphatiques de Nietzsche, (mises en musique par Gustav Mahler dans sa Troisième Symphonie, http://www.youtube.com/watch?v=sImBfOcZrfQ) c’est surtout en vue d’introduire un poème plus récent qui touche au même sujet en un temps où la teneur de la prophétie de Nietzsche s’était pleinement manifestée. Le poète polonais Alexander Wat (1900-1967), entendait retentir la question nietzschéenne chaque nuit de sa détention dans la prison de Lubianka –quartier général  du KGB à Moscou – autant dire dans la caverne du Cyclope – car c’est la que des milliers d’homme et de femmes étaient conduits pour être dépecés physiquement et mentalement. C’était en 1940-41, mais le poème de Wat ne vit le jour qu’une quinzaine d’années plus tard.  « Que dit la Nuit ? », demandait Nietzsche. Wat lui fait écho : « Co mowi noc ? ». Que dit la nuit ? Rien. Elle ne dit rien, la nuit sa bouche est obstruée de plâtre. Le jour, lui ? Quel radoteur ! Sans pause, sans répit, sans réflexion aucun et jusqu’à l’écroulement. N’empêche, j’ai bien entendu un cri, une certaine nuit et toutes les autres nuits d’ailleurs dans la prison très réputée de Lubianka. Quel somptueux contralto ! J’ai même cru que c’était Marian Anderson qui chantait du gospel. Et pourtant c’était bien un cri – et pas même un appel au secours mais dans ce cri, commencement et fin se trouvaient si étroitement fusionnés que nul n’aurait pu dire ni où surgissait le début ni où s’achevait la fin. C’est ainsi que crie la nuit ainsi que crie la nuit bien que sa bouche soit obstruée de plâtre ainsi que crie la nuit – après quoi le jour reprend son tralala et persiste jusqu’à l’écroulement. La nuit, elle, ne s’écroule pas la nuit ne meurt pas même quand sa bouche est obstruée de plâtre ». (Alexander Wat, 1956, traduction et italiques de Michael Gibson). Le portrait que dresse Wat est celui d’un corps mis à la torture, ou encore une métaphore réduite, comme l’homme lui-même, à une simple poussière de faits ? Ce que les doux enseignants anglais de l’époque de McGilchrist infligeaient au poème qu’ils réduisaient savamment en cendres, Staline le faisait à des peuples entiers. Et pourtant, la dernière ligne du poème signale ce qui pourrait encore sauver notre monde: la profonde certitude que « la nuit ne meurt pas ». Bien mieux me semble-t-il qu’une analyse historique, ce poème déchirant témoigne des conditions actuelles du monde et aussi de la nature tragique de l’enjeu auquel nous nous trouvons confrontés. Le fondamentalisme stalinien, résultant de la peur que le dictateur lui-même dût ressentir en se retrouvant soudain (et largement de son fait) dans un monde sans le moindre repère implicite, prenait les mesures les plus radicales pour réduire l’implicite à l’écho univoque de sa propre parole. Ailleurs et à ce jour, la même réduction s’accomplit à la petite semaine et sans violence inutile.  Elle est l’entreprise d’un fondamentalisme rationaliste, univoque lui aussi, qui se propage  à l’échelle de la planète. Or, il faut bien le reconnaître, la rationalité n’est pas toujours raisonnable,  et elle n’est même, le plus souvent, que l’ombre de la raison. J’y viendrai d’ici peu. *NEUVIÈME POMME OÙ IL EST QUESTION DE LA CONSTERNATION, DU YI CHING ET DU FONDAMENTALISME

cadrant

L’enfant en détresse se fige. L’expérience qui l’a effrayé en ébranlant ses fragiles certitudes paraît menacer son existence même. Elle le jette dans la confusion et occupe ses pensées à l’exclusion de tout le reste. Ceci étant, tantôt il se durcira, tantôt la mélancolie l’emportera. Spinoza appelle cela la consternation. « L’imagination d’une chose singulière…, si elle est provoquée par un objet dont nous avons peur, est dite consternation, parce que l’étonnement d’un mal tient l’homme à ce point en suspens dans la seule considération de ce mal qu’il est incapable de penser à autres chose…. » Il peut en aller de même des peuples. Cette simple idée d’un enfant figé ou d’un peuple consterné m’a entraînée dans une réflexion qui n’engage que moi. J’aimerais en effet savoir dans quelle mesure la « caractérologie des hémisphères » telle que l’énonce McGilchrist serait en mesure d’éclairer la situation. Il me semble qu’aussi bien la clinique psychiatrique que l’histoire politique donnent de nombreux exemples d’individus ou de sociétés entières qui, frappés de quelque grand malheur, se figent et s’enferment dans un système clos. On pourrait donc s’imaginer que l’hémisphère gauche, mis en alerte par une situation de crise, s’attribue les pleins pouvoirs. Bientôt, les enfants et les sociétés qui ont subi de telles atteintes se radicalisent. En ce qui concerne les sociétés, c’est sans doute là ce qui différentie les sociétés traditionnelles des sociétés traditionnalistes. Les premières vivent tout naturellement dans le seul monde qu’elles connaissent. Elles gèrent les situations avec souplesse. Les secondes, par un acte de volonté, excluent l’inconnu, freinent le changement et gèrent leur situation avec rigueur. Le moindre changement les met en alerte car il secoue les fondements de leur identité. Or il est difficile de vivre à la façon traditionnelle tout en sachant que la plupart des autres peuples ont d’autres usages. C’est ce que faisait déjà remarquer le philosophe persan Al Ghazali (11ème siècle), dont on dit qu’il fut le penseur musulman le plus influent depuis Mohamed. « Il est impossible de revenir à un mode de vie traditionnel une fois qu’on l’a abandonné.  Car le propre du traditionnaliste est d’ignorer qu’il est traditionnaliste ». GARDER LE SOUVENIR : LES INSTITUTIONS Le temps est toujours un défi car chaque individu et toutes les sociétés ont des valeurs à préserver. Il n’empêche, tant que le temps s’écoule sans trop de heurts, chacun s’en accommode plus ou moins. Il faut bien sûr préserver la mémoire des choses qui comptent et des êtres qui ont comptés. C’est ainsi que naissent les institutions, qui tout à la fois perpétuent et dénaturent le souvenir de ceux qu’elles sont censées honorer. Un maître spirituel (mettons), attire les foules en leur offrant une ligne de conduite et une représentation utile et intelligible de l’existence humaine. Ce maître se réfère bien entendu à la sagesse qui lui vient d’une tradition et de sa propre expérience. Il n’en va pas de même de l’institution qui prolonge son souvenir. Son expérience à elle est toute autre et elle ne se réfère désormais qu’à un événement passée et une présence éteinte, et ceux qui l’ont fondée se sentent bientôt écrasés par le fardeau de leur propre responsabilité envers le maître, et par le souci de la survie même de l’institution. Or aucune institution ne peut véhiculer autre chose que l’idée qu’un disciple se faire de son maître. C’est dire que toute institution, du fait même de sa nature institutionnelle,  ne peut que trahir la mémoire qu’elle est censée perpétuer. Issue de la démarche spirituelle d’un grand esprit de la métaphore, de l’implicite, de l’ouvert, de l’incarné et du vivant, l’institution ne peut s’appuyer que sur l’explicite, le fixe, le statique, le général, le désincarné et ne peut se mouvoir que dans le monde clos de sa doctrine. Et si elle enseigne par le paradoxe, comme il se doit, ses auditeurs ne trouveront rien de plus urgent à faire que de mettre tous ses paradoxes à plat. Les innombrables défauts des institutions en ont désespéré plus1 d’un car, comme le fait remarquer l’érudit américain, Huston Smith, « les institutions ne sont jamais bien jolies. Montrez-moi un joli gouvernement. La guérison est certes une chose admirable, mais l’Ordre des médecins? L’enseignement est tout aussi admirable, mais les universités? Il en va de même de la religion… la religion est une spiritualité institutionnalisée ». C’est là l’incontournable handicap de toutes les institutions, qu’il s’agisse d’une église, d’une école ou d’un parti : elles représentent tout à la fois une mission, une vocation, mais aussi,  (pour certains du moins) une  carrière et une rente assurée. C’est sans doute à cela que songeait le Pape Pie XI lorsqu’il corrigeait le Cardinal Tisserand en ajoutant à la liste traditionnelle des « marques de la véritable église » (« elle est une, saint, catholique, apostolique et romaine ») une marque supplémentaire : « elle est persécutée ». (C’est l’Abbé Pierre qui rapportait l’anecdote un jour à la télévision). Seule la persécution, semble-t-il dire, justifie l’existence durable d’une telle institution qui doit se maintenir (mission impossible !)  à égale distance des deux systèmes de survie dont j’ai déjà parlé. Il demeure que les institutions représentent la seule réponse efficace que l’humanité ait trouvée pour perpétuer les archives et la mémoire des hommes remarquables et mettre un frein à l’œuvre destructrice du temps en donnant, même au temps, une tournure constructive. FACE À LA CONSTERNATION: LE YI CHING Le temps laisse donc derrière lui des tombes et des institutions et, aussi longtemps qu’il continue à s’écouler sans trop de heurts, l’une et l’autre semble suffire à la tâche. Mais lorsque le temps s’emballe soudain, lorsque les repères implicites s’effacent, lorsque des mondes innombrables s’éteignent au même rythme que s’éteignent aujourd’hui les espèces vivantes, lorsque les étoiles métaphoriques tombent du ciel et les cultures partent en lambeaux, certains esprits tout aussi soudainement se figent. Ce reflexe explique bien des choses, sans doute. L’homme angoissé par la réception d’une facture qu’il ne saurait d’aucune façon payer, se fige soudain.  Un peu plus, il en oublierait de respirer.  Et voilà aussitôt la part la plus bornée de son esprit qui s’attribue les pleins pouvoirs. Elle est, en effet, une experte réputée en matière de repérage des pépites ou des graines comestibles répandues sur le gravier.  Et pourtant, ce remarquable talent ne s’avère pas toujours utile. Une pépite ferait bien l’affaire de cet homme aux abois, mais voilà, l’experte n’en trouve aucune.   Du coup elle se déclare forfait et l’homme angoissé cède au désespoir. Les chinois ont trouvé un remède à cela. Chez eux, l’homme angoissé par l’arrivée d’une facture impayable, la perte d’un emploi ou la disgrâce soudaine qui le menace consulte le devin qui l’assoit aussitôt devant lui et se met à  jeter les baguettes pour consulter le Yi Ching. Le sage prend son temps. L’homme pose sa question et pendant que le sage jette tranquillement ses baguettes une relation s’établit et  l’homme peu à peu se détend.   Puis vient la réponse qui s’adresse justement à l’hémisphère qui vient d’être mis en veilleuse, l’imaginatif, le rêveur. Et cette réponse, quelle qu’elle soit,  se résume à chaque fois en trois mots : « le monde change. » A quoi le devin ajoute les paroles rituelles : « point de blâme. » « Le monde change », dit le Yi Ching. « La roue tourne. Tu es au désespoir, mais cette situation  ne durera pas.  Tu es tombé au plus bas mais tu remonteras au pinacle ». Voilà ce que laissent entendre tous les oracles. Et même si l’on n’y croit pas, aux oracles, ce petit rituel fait son effet puisqu’il parvient à débloquer une pensée tétanisée et recroquevillée sur elle-même. Le procédé chinois prend implicitement en compte ce qu’on pourrait appeler la « caractérologie des hémisphères » dont j’ai déjà parlé. McGilchrist énumère une dizaine de traits propres à l’un et l’autre hémisphère, mais pour l’heure, arrêtons-nous à deux seulement : « fixes » et  « changeants ». L’oracle rassure l’homme angoissé, qui s’est figé au point de ne plus pouvoir respirer, en lui rappelant tout simplement que le monde change. Considérée dans cette perspective, la coutumière obscurité des oracles est voulue et utile. Elle agace certes le pédant en nous qui talonne toujours le poète comme son ombre. Il n’a que faire des métaphores et souhaite recevoir une consigne explicite, une solution pratique et immédiatement applicable. Mais l’avantage de l’ambigüité, c’est que son message implicite sollicite aussitôt l’attention du poète et le remet dans la course. En somme, toute institution oraculaire met en œuvre une stratégie qui incite le pédant, incapable de résoudre un problème (et  qui s’est d’ailleurs déclaré forfait en venant consulter l’oracle), à passer la main au poète On invoque certes la superstition pour expliquer pourquoi certains chefs d’état d’un 20ème siècle réputé éclairé ont été amenés à consulter des voyantes ou des astrologues.  E.R. Dodds, dans Les Grecs et l’Irrationnel, que Claude Lévi-Strauss salua comme « un des maîtres-livres de ce siècle » (et  que j’ai moi-même traduit en français il y a bien longtemps)  a étudié de près la question de la voyance et des oracles dans l’Antiquité, et je ne doute pas qu’il eut été passionné par les perspectives que nous ouvre Iain McGilchrist. Je suppose donc, pour ma part, que si François Mitterrand consultait parfois Elizabeth Teissier, ce n’était pas tant par superstition que pour mieux solliciter l’avis de son propre hémisphère droit. C’est du moins ainsi que cela fonctionne – quoi qu’ait pu s’imaginer le chef de l’état français. LE FONDAMENTALISME ET LA PÉTRIFICATION DE LA MÉTAPHORE Mais que se passe-t-il lorsque toute une société reçoit une facture qu’elle n’est pas en mesure de payer ? Que se passe-t-il quand un changement brutal efface tous ses repères familiers et que tout un peuple est plongé dans la consternation ? J’ai déjà posé la question et il est temps d’y répondre. Or la réponse ouvre des perspectives inédites touchant aux origines de tout fondamentalisme –  fut-il religieux, politique, nationaliste et scientifique. Confrontés à un brusque effondrement des coutumes, les sages ne cessent de se fier à la métaphore, mais que font les autres ? Saisis par la peur, ils entrent en état de crise mimétique. Suite à quoi il se passe une chose bien étrange. Leur hémisphère pédant s’empare de la métaphore comme un soudard s’empare d’une fille et, après l’avoir violée et égorgée comme c’est l’usage chez les soudards, il la transforme toute entière en certitudes et en faits incontestables. C’est du moins ce qu’il croit. Les fondamentalistes réduisent la métaphore à ce que les américains, appellent hard facts – des faits irréfutables. Et leur système de faits irréfutables une fois édifié, leur sert de carapace ou de rempart contre les caprices du monde et du temps. Le fondamentaliste s’enferme dans son petit pré carré où plus rien ne change – il y veille. C’est bien la force et la faiblesse de tous les fondamentalismes. Force, car les faits qu’ils ont ainsi fabriqués de toute pièce en trucidant la métaphore ne supportent plus d’être mis en question. Toute question, et même la plus innocente, suscite la violence. Mais faiblesse aussi, dans la mesure où une métaphore ne saurait impunément être réduite à un quelconque assemblage de simples faits, ni constituée, comme le monstre de Frankenstein, d’un simple assemblage de pièces recousues à la va vite. Dieu, dans la mesure où ce mot désigne un événement indicible de l’expérience vécue  s’avère impossible à cerner et ne saurait donc être autre chose qu’une métaphore.  Le mot (Dieu) renvoie sans doute à une expérience authentique et pas nécessairement divine, et s’efforce de désigner la source présumée d’un épanouissement soudain dans l’intimité de l’homme. Mais ni cet épanouissement  ni sa source supposée, ne saurait être cerné dans le fait. Ce qui entraine une conséquence inquiétante : si l’on décide de réduire la métaphore à un ramassis de faits, voilà aussitôt ces mêmes faits érigés en idole. Et à cette idole, on sacrifie des enfants.   C’est dans la nature des idoles. Dans ces conditions, tout ce qui vient de l’extérieur fait figure de menace, la paranoïa flambe, la trahison rôde, même sous la carapace, et la manipulation ayant pris les commandes, toute réflexion sensée, qui seule pourrait encore sauver les meubles, se terre. René Girard qualifie ce genre de convulsion sociale de crise de l’imitation. Tous les grands massacres (génocides, pogroms, lynchages) menés par une foule déchaînée sont en fait des crises de l’imitation. Et une fois cette crise mise en route, les malheureux qui n’ont pas pu se réfugier à temps sous la carapace des pseudo-faits, ont tout intérêt à s’éclipser. TERREUR SUBIE OU IMPOSÉE Dans tous les cas, c’est la terreur qui suscite la réponse fondamentaliste – qu’elle soit provoquée 1) par une menace extérieure – que ce soit l’invasion militaire, la peste, ou le changement technique brutal qui affole aujourd’hui toutes les cultures de la planète, 2) par un chef manipulateur qui répand une terreur de sa propre fabrication, ou 3) par un parti qui prône un fondamentalisme nationaliste et se montre décidé à  souder le peuple autour de son chef – je pense, bien entendu, à l’Allemagne nazie. Le fondamentalisme (religieux, politique ou nationaliste) est donc une des réponses possibles au changement brutal qui malmène notre époque. Aucun fondamentaliste ne peut se permettre de chercher une issue. N’est-ce pas lui la tient déjà, cette issue, et qui en garde l’accès  en le couvant à l’ombre de sa carapace dogmatique. Du coup, il n’a plus aucune chance de prendre du recul et il devient impossible de dénouer la crise. Toute la sagesse métaphorique de l’islam, du judaïsme ou du christianisme se trouve ainsi désarmée. Tout comme le schizophrène prend ses visions pour des faits avérés du monde commun, le fondamentaliste erre dans une forêt de métaphores pétrifiées et tire sur tout ce qui bouge. L’imitation ayant atteint son paroxysme, le moindre détail paraît d’ailleurs crucial – et même la façon de se vêtir, de se nourrir et de se tailler la barbe. Comment faire confiance, en effet, à quelqu’un qui ne taille pas sa barbe comme vous ? Rappelons encore une fois les paroles d’Al Ghazali : « Il est impossible de revenir à un mode de vie traditionnel une fois qu’on l’a abandonné.  Car le propre du traditionaliste est d’ignorer qu’il est traditionaliste ». D’où il s’ensuit que celui qui se croit traditionaliste se berce d’illusions… DENOUER LA CRISE : LE PAS ENCORE Comment dissoudre le fondamentalisme ? Un poème philosophique de Cyprian Norwid ouvre une brèche dans cette immobilisation paroxystique, qu’elle soit dicté par le déterminisme matériel, par le destin ou par Allah lui-même : Un jour, au pied d’un sombre rocher, le Sphinx me  barra la route. Là, comme un brigand, un douanier, un indigent : « Des faits ! » braille-t-il. Toujours avide de faits, Il n’accorde de répit à personne. « L’homme ? » lui répondis-je, « Un prêtre à son insu. Pas encore mûr », Et voilà – comme c’est étrange ! – Que le Sphinx recula, s’adossa au rocher Et je passai devant lui,  la vie sauve.   « Pas encore mûr ». Voilà qui donne à entendre que c’est notre immaturité même qui nous sauve. C’est notre immaturité qui nous sauve. Ce sont les deux mots « pas encore » qui désarment le Sphinx dévorant car il ne saurait détruite un être qui n’existe pas encore.  C’est une conséquence intéressante de la nouvelle conception du monde comme processus. Quant à la curieuse formule « un prêtre à son insu », elle peut s’interpréter de façon intéressante dans la mesure où l’on tient compte de la distinction que les théologiens établissent entre le sacré et le divin. Cette distinction, l’école française de Sociologie (en la personne de Marcel Mauss) n’a pas jugé utile de la conserver. Comme on le verra, c’est dommage. Au regard des théologiens, la distinction est parfaitement concrète. Le sacré, selon eux,  n’est autre chose qu’une personne ou un objet du monde naturel qui, de par le statut qui lui est reconnu, sert d’intermédiaire avec le divin.  Il en va ainsi du ciboire, du calice, de l’ostensoir, des  vêtements sacerdotaux, ou du prêtre lui-même de par sa consécration. Or une telle définition devient particulièrement révélatrice dès lors qu’on la met en corrélation avec la théorie de Winnicott concernant l’objet transitionnel dont il a déjà été question. Un objet transitionnel, un ours en peluche, par exemple, permet à l’enfant d’accéder à un autre monde inaccessible sans lui. Cette peluche familière à laquelle l’enfant s’identifie, lui  donne accès au domaine transitionnel – domaine impalpable qui s’étend à l’infini entre la présence familière de la mère et ce monde extérieur, si étrange et si plein de menaces, que l’enfant ne peut approcher qu’indirectement comme le permet ce stratagème. Selon la même logique, l’objet sacré, à l’âge adulte, sert d’intermédiaire entre la vie quotidienne, et « l’autre monde ». Or dès lors que le prêtre est désigné comme une figure sacrée selon la définition théologique, mais aussi comme une figure transitionnelle dans la perspective de Winnicott, la formule de Norwid, « un prêtre sans le savoir » laisse entendre que chaque homme peut, tout comme le prêtre, se présenter comme une figure transitionnelle et qu’à ce titre, il mène, selon les uns, à Dieu et, selon les autres, à notre état humanisé pour l’heure inaccompli.  Ces alternatives, d’ailleurs, reviennent métaphoriquement au même. On pourrait également conclure dans cette perspective que la vie spirituelle est elle aussi un jeu au même titre que les jeux « pour de faux » de nos enfants.  L’homme joue avec son Dieu et l’apprivoise… Ces deux formes de jeux sont une préparation à la « vie divine » qui mène à l’accomplissement ultime de l’individu, et ce en mettant en œuvre une même stratégie symbolique. Ce n’est qu’en jouant qu’un enfant peut espérer devenir un adulte. C’est également en jouant comme un enfant qu’un adulte initie son exploration du monde spirituel/métaphorique. Je suppose que c’est ce que Jésus laissait entendre lorsqu’il engageait ses disciples à devenir comme des petits enfants pour accéder au royaume des cieux. La réponse au Sphinx imaginée par Norwid cherchait à réfuter le fondamentalisme scientifique dominant de son époque.  En ce temps là, l’on croyait dur comme fer au déterminisme – qui voulait que tout ce qui sera jamais existe déjà et que rien de nouveau ne saurait surgir en ce monde. Nous y croyons toujours, bien entendu, au déterminisme, ca, il s’agit d’une évidence, mais une conception trop étriquée de la chose ne laissait plus aucun champ à l’amplification du monde que représente l’activité humaine. C’est pour cette raison que la philosophie matérialiste d’Ernst Bloch avec sa conception du monde comme processus, a pu rendre à certains les mêmes services que le Yi Ching aux chinois angoissés  – et ce grâce à la petite formule « pas encore » que l’on retrouve dans le poème de Norwid que je viens de citer. Elle se pose là comme le contraire des «faits » que réclame le Sphinx. Il ne saurait y avoir de faits en ce qui concerne l’homme. Norwid nous protège tous par un « pas encore mure » car,  si l’homme n’est pas encore, il ne saurait être réduit au type de fait dont se repaît le  Sphinx. Norwid a raison dans la mesure où notre humanisation n’est pas achevée. Car l’humanisation est elle aussi un processus en cours et nullement un fait – surtout si l’on reconnaît que le fait (comme je l’ai déjà signalé), est la forme parfaite du verbe latin facere – faire – factum est = c’est déjà fait, c’est accompli.  Le fait du coup n’appartient qu’au passé alors que l’homme, pas encore accompli, échappe à cette pétrification grâce à son ouverture en direction du futur et de l’accomplissement de notre humanisation. L’humain ne se conjugue pas au parfait mais toujours au gérondif, « ce verbe a cheval », comme l’appelait Ossip Mandelstam – faciendum esse = c’est (encore) à faire. L’être n’est pas encore l’être, disait Bloch et, avec lui, une bonne partie de la philosophie allemande, la vérité n’est pas encore vraie, le monde n’est pas encore monde, l’homme n’est pas encore homme. Toutes ces formules, come le Yi Ching, réinjectent le mouvement dans un monde qui avait été pétrifié par la peur ou pour satisfaire, faut-il croire,  aux exigences du censeur excessivement pointilleux  qui siège dans notre hémisphère gauche. L’IRRUPTION DE L’ÉVÈNEMENT En ce qui concerne cette irruption constante (ou ponctuelle) du nouveau, je trouve une idée analogue dans la brillante étude qu’Alain Badiou a consacrée à Saint Paul.  Fort de la vision que lui avait procurée un coup de soleil sur le chemin de Damas, Paul eut la certitude absolue que Jésus était ressuscité – ne l’avait-il pas vu et entendu ? Cette résurrection, Badiou la qualifie d’Événement, en l’affectant de la majuscule de l’absolu. Et voilà que Paul, ce philosophe singulier, se met à échafauder une théorie de la rédemption originale et profonde. Paul sait fort bien que des lois nous gouvernent – je songe à toutes les lois que j’ai explorées jusqu’ici, et pas seulement aux prescriptions du judaïsme auxquels on pense en premier lieu quand on rencontre le moi loi sous sa plume. Il est également conscient de la guerre que se livrent ses deux hémisphères, comme en atteste son cri douloureux dans l’épitre aux Romains (mis en vers par Jean Racine) : « mon Dieu, quelle guerre cruelle, je sens deux hommes en moi ». Mais il lui paraît évident que cette incroyable résurrection  est venue nous affranchir, tous autant que nous sommes, hommes et femmes, juifs et gentils, libres et esclaves, de la tyrannie des lois causales. Nous sommes tous sur un plan d’égalité devant cette nouveauté absolue. En réfléchissant à cet Événement inouï que Paul évoque on est tenté de se demander s’il n’a pas eu l’intuition de quelque chose d’analogue à cet autre fait proprement révolutionnaire qui nous a libérés, tous autant que nous sommes  – ou qui a tout au moins mis en route le processus de notre progressive affranchissement de la tyrannie de la cause – j’entends la révolution symbolique dont il a déjà été question ici et qui, par le truchement du symbole qui seul peut nous faire découvrir « les événements de l’âme » nous a permis, peu à peu, de donner un nom à notre visée. Nous avons quitté l’ordre de la loi, dit Paul, pour pénétrer dans l’ordre de la grâce. Qu’est-ce à dire ? C’est dire que, selon Paul, nous vivons désormais dans l’ordre de l’amour désintéressés – la grâce étant « une faveur imméritée qui n’est accordée que par amour ». N’est-ce pas là le processus qu’initie et que poursuite, laborieusement sans doute, la révolution symbolique ? L’Evénement majuscule, ainsi conçu, figure l’irruption d’un possible inouï, d’une nouveauté absolue, une apparition qui change radicalement la donne – que ce soit la résurrection supposée du Christ ou l’irréfutable invention du symbole par une modeste population de sapiens pérégrinant à travers les plaine de l’Afrique du Sud. Et même pour ceux qui (comme Badiou lui-même)  tiennent cette résurrection pour une fable, la seule pensée d’un tel Evénement vaut, pour ainsi dire, l’Evénement lui-même. Ne rend-elle pas apparent un désir d’affranchissement des lois de la nature qui compte parmi les principaux « évènements de l’âme » que le symbole a su rendre sensible. Or cet Évènement est opérationnel en tant que métaphore et c’est aussi métaphoriquement que chacun est en mesure d’opérer cette transformation. C’est cela qui laisse intact la signification de la résurrection de Jésus, même si elle n’est qu’une fable au regard des faits. Voilà donc un concept dynamisant qui trouve sa place dans le monde ouvert du « pas encore ». Et tous deux, l’Évènement et le Pas Encore sont les clés d’une démarche qui nous permettrait sans doute de remettre en mouvement nos propres vies figées de terreur face au déterminisme et de nous confronter enfin au changement radical qui bouleverse aujourd’hui nos sociétés. Tout comme les indiens qui voulaient attendre leurs âmes, nous allons devoir remanier notre grande métaphore du monde, non pas parce que nous avons besoin d’illusions, mais parce que la métaphore, véritable logique floue et algèbre de la vie qualitative,  fut et demeure la forme native de toute sagesse humaine, et que sans elle, nous n’aurions plus aucun espoir de devenir un jour des êtres humains. *HUIITIÈME POMME QUI TRAITE DE CE QU’IL CONVIENT DE FAIRE APRÈS LA FIN DU MONDE 

« La coutume est une seconde nature » disait Pascal. Et il ajoutait : « La coutume est notre nature ». « Coutume », sous la plume de Pascal signifie sans doute ce que nous appelons « culture », la première nature étant celle dont notre espèce aurait  un jour lâché la main et dont la culture serait dès lors venue prendre la place. Et c’est ainsi que la culture, bien plus qu’une simple représentation du monde, est devenue une seconde nature, autrement dit « le seul monde dans lequel nous, enfants de l’espèce sapiens, sachions désormais vivre ». Ce n’est pas dire que nous soyons indifférents à la caresse du vent ni à l’odeur de l’herbe coupée, ni au chant des oiseaux.  Mais ce n’est plus la nature qui nous guide  au moyen d’instructions codées dans nos gènes, et l’idée que nous nous faisons du vent, la valeur que nous attachons à l’herbe coupée et au chant des oiseaux nous sont toutes suggérées désormais par la culture. On pourrait donc imaginer que Pascal avait pressenti un certain rapport de succession entre nature et culture, rapport qui ne deviendrait apparent pourtant que dans la perspective évolutionniste. Car il semblerait bien que notre espèce ait été amenée à mettre en place la culture (peu à peu et inconsciemment) pour palier  à l’absence de ces consignes  que la nature n’a jamais cessé d’encoder dans les gènes de toutes les autres espèces. Certes, si nous portons toujours en nous les commandements dont j’ai parlé (vie, sexualité, attachement, imitation) mais l’interaction social des humains est désormais apprise plutôt qu’innée. Le réseau que forment les lois que j’ai évoquées jusqu’ici  se résout donc à nos yeux, en un monde familier.  Et nous l’aimons, ce monde, éclatant de vie, de sexualité, d’amour, de mimétique, de coutumes et de rituels familiers. Nous aimons jusqu’aux petits échanges coutumiers et qui paraissent dénués de sens, si l’on y cherche une transmission d’information mais qui s’avèrent lourdes de contenu dès lors qu’on y reconnaît un ensemble des messages qui servent à renforcer les liens entre nous. Car dès lors un sourire et un « Fait pas bien beau aujourd’hui ! » se traduit ainsi: « je te vois, je te reconnais, je ne suis pas mécontent que tu sois là ! » Du coup,  il ne nous plaît vraiment pas que les choses changent. Nous tenons à ce réseau qui nous cerne comme une nasse et  qui, par moments, fait si bien office de hamac que nous nous laisserions volontiers bercer par lui. Chaque soir, s’il n’a pas d’autres obligations, mon petit-fils me rejoint dans mon bureau et se hisse sur mes genoux. De mon côté, je lance un recherche sur Google et ensemble nous regardons quelques épisodes de « Peppa Pig » (alias « Peppa Cochon »), tantôt en français, tantôt en anglais, tchèque, polonais, portugais ou slovaque selon ce que la recherche nous livre. Les personnages, une petite famille de sympathiques cochons issus de la lower middle class anglaise, Papa, Maman, petite fille (Peppa)  et petit garçon (Georges), sont représentés dans un style Picasso Pop (les deux yeux du même côté du nez) et les divers épisodes font le tour des situations quotidiennes que peuvent rencontrer les petits enfants. Nous regardons donc cela avec plaisir, et dès qu’il s’est installé, mon petit-fils me saisit la main gauche (ma droite manie la souris) et resserre étroitement mon bras autour de sa taille. Cela va pour un temps, mais après un ou deux épisodes de Peppa, il repousse mon bras et se redresse, sans cesser de fixer l’écran. Puis, après quelque temps encore, il  me fait comprendre que je dois le serrer à nouveau contre moi. C’est ainsi que nous sommes. Tantôt nous cherchons le réconfort dans nos coutumes et dans les lois qui nous guident, tantôt nous voulons nous sentir libres et sans contraintes.  Tantôt nous craignons le changement, tantôt nous dépérissons  sans lui. Viennent pourtant des époques où la culture nous lâche sans le moindre préavis et nous laisse à la dérive, sans repères ni consignes. LE SCRIBE Voilà qui m’amène à changer quelque peu de registre. Un jour, sur la place d’Essaouira, ville marocaine qui se nommait alors Mogador, un voyageur entama une conversation avec un écrivain public. L’homme, accroupi au pied d’un mur et derrière une écritoire bleu ciel, répondit aux questions de l’étranger puis, sans avoir été autrement sollicité, il lui déclara abruptement que : « la fin du monde arrive ». « Pourquoi dites-vous cela ? » lui demanda le voyageur, surpris. « Il y a des signes », dit le scribe, avec la mine d’un homme qui, depuis longtemps, médite une question. « Lesquels ? » « Les enfants, par exemple », dit le scribe, énigmatique. « Et que font-ils donc, les enfants ? » « Ils vous regardent droit dans les yeux ! » « De mon temps », ajouta-t-il, « nous n’aurions jamais fait ça ». Le voyageur ne sut que dire. De quoi parlait-il donc, cet homme à l’instruction modeste qui, installé à même le sol, le considérait ­gravement à travers ses lunettes cerclées de fer ? Etait-ce vraiment de la fin définitive de la terre et du ciel ? Les enfants, avec une insolence toute nouvelle, le regardaient certes droit dans les yeux. Mais à la réflexion, ce n’était là qu’un aspect, parmi les plus ­immédiats et tangibles, d’une transformation générale du monde. Ce qui inquiétait cet homme (à ce qu’il me semble aujourd’hui, c’était l’idée que si les rapports entre adultes et enfants était en train de changer, il en irait bientôt de même des relations entre hommes et femmes, riches et pauvres, humbles et puissants. C’était  comme si tout l’ordre familier de sa société, toute l’immense tapisserie de sa culture se défaisaient soudain sous ses yeux, à cause de ces enfants insolents qui s’étaient mis à tirer sur un fil mal assuré. Il poursuivit en annonçant qu’une muraille de fer s’entrouvrirait bientôt au fond des mers, livrant passage à des nuées de sauterelles d’acier qui déferleraient sur le monde pour le dévaster. Comme je m’en rendrais compte par la suite, de telles visions de fin du monde ne touchent jamais à l’impensable extinction du monde physique dont elles paraissent annoncer la venue imminente. Elles signalent plutôt l’effondrement de notre seul « monde » véritable – du monde familier de notre culture. Et sur ce point, il avait parfaitement raison – je ne m’en rendis compte que bien plus tard. C’est de ce monde-là qu’il annonçait la fin – tout comme le firent, en leur temps, pour les mêmes motifs et dans le même registre, d’autres visions de la même espèce. Toutes les visions de la fin du monde expriment une perception intuitive de la crise aiguë qui est venue secouer les représentations familières de la culture et les conduire à leur ruine. LE PROBLÉME DU CHANGEMENT En quoi tout cela nous concerne-t-il ? Nous abordons ici un sujet que j’ai longuement traité au cours des années quatre-vingt dans deux séries émissions sur France-Culture, Les Horizons du Possible (onze heures d’émission, publiées ensuite sous le même titre aux Editions du Félin in 1984) et  Le Cultures face au vertige des techniques (treize heures d’émission) consacrées à l’impact souvent dévastateur du changement sur diverses cultures de par le monde – mais aussi chez nous Car chez nous aussi, tout change à vive allure. Certains nomment cela le progrès, d’autres se contentent de hausser les épaules et d’affirmer que « tout fout le camp ». « Tout fout le camp », Cela veut dire, en clair, que l’on ne sait vraiment plus comment il convient de se comporter dans les circonstances ordinaires de la vie.  Ni commerçant, ni guerrier ne sauraient plus dire quelles règles s’appliquent désormais. C’est dans cette perspective qu’il m’est apparu un jour que les conclusions que j’ai tirées des propos du scribe s’appliquaient fort bien à l’Apocalypse de Jean qui, elle aussi, raconte sur le mode métaphorique une gigantesque mutation du monde. Et cette fois l’auteur, loin de la déplorer, se réjouit de ce changement – il est même triomphant : « Alleluia ! dit-il, nous serons enfin débarrassés de la Bête… » La fin ainsi décrite ne serait donc pas celle qui nous pendra au nez un jour lorsque notre soleil atteindra l’âge de la retraite. Elle est derrière nous, cette Apocalypse, et même depuis longtemps. Le livre attribué à Jean annonce l’aube d’une ère qui, elle aussi, est déjà venue. Car si le monde dont ces pages flamboyantes annoncent l’écroulement est celui de la dominance romaine fondée sur la puissance militaire et sur l’argent –sur la guerre et sur le commerce, celui qui était destiné à la remplacer se présente aux yeux du monde sous la forme d’une Cité Céleste  (Jérusalem, la cité terrestre de l’auteur, venait d’être oblitérée, Hiroshima au ralenti, par les troupes de Rome) – et c’est donc une cité (notons-le bien, et non une nature), qui vient proposer aux hommes le projet d’une société inouïe, qui serait désormais fondée sur la justice et l’amour – un monde enfin humain. On n’y est pas encore, déplorent certains, deux mille ans plus tard. Mais faut-il s’en étonner ? Fichte estimait qu’une telle entreprise ne saurait être menée à terme qu’au bout de millions, voire de milliards d’année. Et s’il en est ainsi, à quoi peut-on bien s’attendre au bout de 50 000 ans seulement ? D’autres philosophes, dont Herder,  Schopenhauer et Bloch, apportent leurs encouragements à ceux qui n’auraient plus le moral: « nous ne sommes pas encore humains, disent-ils d’un ton bienveillant,  mais nous nous efforçons toujours de le devenir… » LA MÉTAPHORE PAR DÉFAUT Si j’ai raison et si tout récit de fin du monde renvoie à l’écroulement d’un monde coutumier, qui douterait que nous vivions en cet instant même une nouvelle « fin du monde » de cette espèce, et ce à l’échelle planétaire.  Les sauterelles d’acier du scribe évoquent assez bien les hélicoptères vengeurs d’Apocalypse Now mais il ne faudrait pas s’y méprendre : les destructions massives qui secouent notre monde sont loin de n’être que physiques. Elles s’attaquent avant tout à la métaphore. Elles visent le démantèlement systématique de la métaphore elle-même et non celle de ses contenus. C’est le mode même de représentation métaphorique qui est visé. C’est en ce sens qu’il est devenu possible de dire que la terre est roulée comme un livre, que soleil et lune s’obscurcissent et que les étoiles tombent du ciel en grappes. Et qui donc commande cette destruction ? Sans vouloir simplifier à outrance, cette destruction  est, dans une bonne mesure, l’œuvre d’une logique qui ne s’autorise  à s’appuyer désormais que sur des choses « connues, fixes, statiques, isolées, décontextualisées, explicites, désincarnées et générales ». Et cette logique, devenue militante, n’a su s’imposer qu’en jetant le discrédit su toute représentation d’ordre métaphorique. Et de cela découle une situation paradoxale : la représentation du mode qui nous est désormais proposée se voit élevée à la fonction vacante de métaphore. Elle devienT notre métaphore  par défaut. Car les humains en manque de rêve, font métaphore de tout bois, tout comme les affamés s’empiffrent d’argile à défaut de pain. Or et cette nouvelle métaphore-malgré-elle n’a qu’un seul message : « il n’y a plus rien à espérer ». Que dirait-elle d’autre, elle qui ignore la grammaire de la métaphore ? Notre époque est ainsi. On montre du doigt le Nazisme, avec raison, certes, mais sans songer que les prémisses sur lesquels il avait fondé tant sa théorie raciale que sa décision de traiter les êtres humains « non-aryens » comme n’importe quelle autre matière première, étaient déjà devenues la métaphore par défaut du monde industriel dans son ensemble. Le Nazisme, échafaudé par dés hommes aux âmes mutilées, ne faisait que mettre en application ce qui était demeuré implicite dans le reste du monde. Tout pays guerrier n’est-il pas porté à se croire d’essence supérieure et tout pays marchand tenté de réduire sa force de travail à une matière première ? Le Nazisme a mené cette logique à son terme en extrayant de ses victimes des dents en or, de la peau, du crin et du savon – mais tout cela était déjà en place depuis longtemps dans les mentalités du monde occidental avec l’héritage de l’esclavage, de l’eugénisme et des diverses théories raciales. Le nazisme n’a fait rien de plus que prendre le reste du monde occidental au mot. Et c’est ainsi qu’en l’absence de la métaphore qui aurait pu tant soit peu gêner aux entournures ses exécutants, les massacres de masse se sont imposés à l’échelle planétaire. Comme expliquer cela ? Pourquoi fallait-il que cette déchéance de la métaphore ait eu des conséquences aussi abominables ? C’est ce qu’il reste à comprendre. La métaphore, comme je l’ai laissé entendre, est tout simplement le milieu naturel de l’homme en sa qualité d’humain-en-voie-de-développement. Il en découle qu’en l’absence de toute trace de ce projet d’auto-humanisation, tout homme se voir réduit au rang de simple objet dont le premier venu peut disposer à sa guise. C’est ce que l’on reprochait jadis à la Rome Impériale. Or il semble que ce soit le destin inévitable de tout pays qui assume le rôle impérial – qu’il s’agisse de l’Allemagne Nazie, de la Russie stalinienne ou même de l’Amérique actuelle si bienveillante qu’elle puisse apparaître à ses propres yeux. Et il en est ainsi dans la mesure où aucun empire ne saurait assumer le rôle impérial sans se persuader qu’il est supérieur aux autres, et que les autres lui sont donc inférieurs. Cette disqualification universelle de la métaphore, on en trouve la trace dévastatrice dans le désespoir des jeunes privés des perspectives et des visées que la métaphore seule est en mesure de leur offrir. En témoignent leurs suicides en augmentation exponentielle, leur violence inhumaine, les massacres à répétition qui navrent les lycées et les universités américains et les émeutes à répétition des banlieues françaises. Tout cela signale l’absence d’une quelconque visée que la seul forme métaphorique  est en mesure de formuler. Or il se trouve que cette même métaphore est la langue maternelle du seul hémisphère droit. Et ce dans la mesure où il raisonne en termes d’images et de schémas plutôt qu’au moyen d’un langage dénotatif. Cet hémisphère est également le siège des émotions les plus généreuses. L’hémisphère gauche, quant à lui, fort peu porté à l’empathie, ne se montre doué que pour une seule émotion : la colère et il est, de ce fait, trop vite amené à vouloir mettre le feu au monde – faute de savoir l’aimer et l’amender. Il est vrai que cette déchéance de la métaphore n’a pas toujours des effets aussi dévastateurs. La plupart d’entre nous vivent dans un environnement relativement stable, et pourtant, ils ne peuvent pas se garder de l’idée que « tout fout le camp ». Que faire  dès lors ? ATTENDRE  NOS AMES Une histoire peut sans doute nous éclaire. Elle me fut racontée au temps je produisais mes émissions consacrées à l’impact du changement sur les cultures dans le monde entier. Une mission de recherche en Amazonie avait pris rendez vous avec des collègues à tel confluant et à telle date.  Or ils avaient pris du retard et obligeaient donc leurs rameurs et porteurs indiens à faire des étapes de plus en plus longues et harassantes.  Et voilà qu’un matin,  rameurs et porteurs refusèrent de se remettre en toute: « Nous avons voyagé trop vite », protestèrent-ils. « Nous devons attendre que nos âmes nous rejoignent ». « Nous devons attendre que nos âmes nous rejoignent ». Aucun besoin d’explication. Chacun comprend aussitôt ce qu’ils veulent dire, ces indiens, et chacun, dans la situation actuelle du monde, partage plus ou moins leur sentiment. Beaucoup, si on leur demandait ce que pourrait bien représenter cette « âme » que les Indiens souhaitaient attendre, se trouveraient dans l’embarras: "l’âme, après  tout, n’existe pas!" Ce sont ceux qui ne peuvent se l’imaginer que sous l’aspect  d’une chose qui l’affirment – même s’ils ressentent, en même temps et intimement, qu’il s’agit là d’un aspect authentique de leur propre vécu. Pour ce qui est de l’âme (dont le nom latin, anima,désigne ce qui nous « anime »), j’y verrais bien, pour ma part, cette minuscule étincelle d’une visée qui, tapie au fond de notre imagination, s’enflamme lorsqu’elle se reconnaît enfin dans un évènement du monde, et en fait désormais sa visée. Il n’y a qu’une chose à faire quand un monde prend fin : nous devons entrer en consultation avec nos âmes pour en rebâtir un  nouveau. « Rebâtir » n’est peut-être pas le terme qui convient, d’ailleurs. En effet, il ne s’agit pas de faire table rase et de repartir de rien, mais plutôt de retourner le sol de nos imaginations et d’y semer les graines que nous ont légué nos ancêtres.  C’est dire qu’il faut surtout retourner la terre au pied de  la grande métaphore qui est le reposoir de la sagesse ancienne et toujours nouvelle, pour lui faire porter des fruits nouveaux. C’est la leçon que nous transmettent gracieusement les rameurs et porteurs indiens que j’ai évoqués. Et compte tenu des capacités inouïes de l’imagination, il serait bien surprenant qu’il n’en résulte pas quelque chose de somptueux et d’imprévu – un ré-enchantement du monde qui mûrit encore pour l’heure dans les lointains de la moitié droite de nous-mêmes.   *SEPTIÈME POMME QUI ÉVOQUE LES SYSTÈMES DE SURVIE –  FRANÇOIS D’ASSISE ET   MARCEL DUCHAMP

J’ai évoqué les lois de l’imitation dans mon dernier propos. Leur commandement est simple : « agis en tous points comme le font tous les autres ». Mais bientôt les choses se compliquent, car, l’histoire ayant fait ses premiers pas, nous voyons certaines populations se tailler des territoires et les défendre tandis que d’autres se contentent d’acquérir des denrées et d’aller de par le monde pour les revendre. Voilà deux modes de vie fondamentalement différents dont chacun se voit assorti de ses coutumes et règles de conduite et de bonnes manières implicites. L’enfant qui nait dans l’un ou l’autre groupe assimile aussitôt les règles et s’étonne de voir d’autres qui ne s’y tiennent pas, et qui peuvent, de ce fait, lui paraître méprisables. Pour ma part, mes  parents étant issus de ces deux mondes, j’ai assez tôt commencé à me douter de certaines choses. Si j’en parle ici, c’est à titre d’exemple et même de type. Mon père, né en Californie était issu de la classe moyenne. Il était protestant et croyait en la liberté, l’égalité et la démocratie.  Ma mère, née à Bruxelles, état issue de la « haute société ». Elle était catholique, croyait en la hiérarchie et, oh combien, en la monarchie. Ils étaient tous deux de purs produits de ces deux types de sociétés aux règles parfois incompatibles. Quant à moi, je me trouvais souvent dans un état d’incompatibilité avec moi-même. En outre, du fait de voyages permanents, dès l’enfance, je me voyais sans cesse tenu à des ajustements. En Amérique, par exemple, on pouvait se contenter de saluer hommes et femmes d’un geste de la main. En Belgique, les bonnes manières voulaient que l’on serre la main des messieurs et que l’on baise celle des dames – pratique qui fera sans doute sourire certains de nos jours, mais qui survit pourtant, intacte, au sein de la classe ouvrière polonaise. Le langage était, lui aussi, assorti de contraintes contradictoires. En Anglais, la question du vouvoiement ne se pose même pas – tout le monde se vouvoie sans même s’en douter, le « You » égalitaire étant la forme plurielle d’un « Thou », désormais archaïque. Et ce « Thou » (peu d’Anglais s’en rendent compte), n’est qu’une variante du « Du » introduit, à partir du 5ème siècle par les envahisseurs danois (le D se prononçait comme le TH anglais, le U comme le U allemand se disait OU). Cette forme ne sert désormais qu’à interpeller Dieu dans les circonstances officielles. En Angleterre, en somme, on tutoie Dieu mais on vouvoie son semblable. En Belgique, par contre, du temps des mes parents et dans le milieu dont était issue ma mère, on vouvoyait ses parents – comme on s’y attendrait d’ailleurs dans une société hiérarchique.  Les lettres que j’adressais en anglais à mon père étaient dénuées de formalité et se terminaient par le seul mot « Love » (ou « Much love »).Celles adressées en français à ma mère devaient obligatoirement se terminer par la formule suivante : « Je vous embrasse affectueusement, votre fils respectueux ». Et ce n’était là que la pointe de l’iceberg. Revenons donc à la division de l’humanité en deux catégories : appelons-les « propriétaires terriens » et « marchands » – et notons en passant que le propriétaire ne saurait longtemps garder son bien s’il ne se fait pas  guerrier et ne se met pas au service d’un monarque. D’ailleurs, l’appartenance à la noblesse, en Espagne, se signifie par le mot Hidalgo – « fils de quelque chose » ou, en latin, haeres bonorum « héritier de biens ». On tendrait plutôt à analyser cette division en fonction d’une grille sociologique out politique sans trop se soucier du vécu des personnes concernées. Mais Jane Jacobs, une brillante activiste de l’urbanisme Américain entreprit un jour de l’étudier sous l’angle du vécu et selon une méthode originale qui visait à définir le système éthique implicite que chacun des deux modes de vie engendre et instille à ses enfants dès la naissance. La méthode de Jacobs fut donc de lire une grande quantité des romans tout en dressant la liste des qualités, vertus, comportements et traits de caractère généralement approuvés par les autres personnages dans chacun de ces milieux. Ce travail a donné naissance à un curieux petit ouvrage intitulé Systems of Survival (Systèmes de survie) qui se présente sous la forme d’un dialogue. Ce livre m’a permis, sur le tard, d’identifier ces deux tendances qui, quoiqu’incompatibles, se trouvent intimement imbriquées au fond de moi-même. Je résumerai la thèse de Jane Jacobs ainsi : Il n’y a que deux façons d’assurer la survie d’une société.  Le contrôle d’un territoire ou l’échange marchand. Une société ne survit que par le commerce ou par la possession d’un territoire, en clair, par la conquête, le pillage et/ou l’imposition. Nous n’avons guère que ces options, selon Jacobs : le commerce ou la domination, le consensus ou l’obéissance. C’est le commerce, à première vue,  qui paraitrait le mieux adapté à nos vues actuelles.  Mais les choses ne sont pas aussi simples, et Karl Marx lui-même, on le verra, nuance ses vues de l’aristocratie tout en renvoyant- les deux options dos à dos. En somme, les guerriers s’attachent à contrôler les territoires sur lesquels ils se sont installés, et leur force réside dans leurs vertus militaires : la cohésion, l’obéissance et l’option toujours en réserve d’un recours à la violence. La loyauté, chez eux, est une vertu fondamentale, et elle doit, au besoin, prendre le pas sur l’honnêteté. C’est justement pour ce motif que tant d’officiers allemands qui, juste avant la guerre, avaient juré fidélité au Chancelier Adolf Hitler, se trouvèrent confrontés à un véritable cas de conscience lorsqu’il fut question de le lâcher. La loyauté, en effet, avait été le verrou de leur système depuis des siècles. Rompre un serment, quel qu’il fut, entrainait l’effondrement de tout le système. Les commerçants, eux, parcourent les territoires ainsi contrôlés pour y vendre leurs denrées. Ce faisant, ils sont d’ailleurs amenés à céder une part de leurs bénéfices aux « héritiers de biens ». Leur seule force réside dans l’honnêteté que l’on voudra bien leur reconnaître et donc dans la confiance qu’on leur accorde. L’honnêteté, ici, prend le pas sur la loyauté. C’est ainsi que Jacobs, au fil de ses lectures, a dressé deux listes dont chacune énumère une bonne vingtaine de comportements ou vertus qui s’imposent intimement et implicitement aux membres de l’un et l’autre groupe. Il en ressort que le commerçant doit avant tout se garder de recourir à la force (qui ferait fuir la clientèle), tandis que le guerrier doit avant tout se garder du commerce qui le déclasserait. On ne saurait osciller entre ces deux attitudes – c’est tout l’un ou tout l’autre. Et c’est bien pour ce motif que le guerrier doit se garder d’épouser la fille d’un commerçant. En principe, tout au moins, car certains marchands, à force de s’enrichir, finissent par se hausser dans la classe dominante. Toutes ces règles sont implicites et ne deviennent explicites qu’à l’occasion d’une infraction scandaleuse. Le reste du temps, chacun sait implicitement ce qui « se fait », et ce qui « ne se fait tout simplement pas ».  « My dear fellow, it’s just not done », selon la formule d’usage en Angleterre Pour plus de clarté, dressons une petite liste: Le guerrier doit se garder du commerce,  le commerçant de la violence. Le guerrier se doit d’être loyal, le commerçant d’être honnête. Le guerrier doit respecter la hiérarchie, le commerçant doit respecter les contrats. Le guerrier doit distribuer des largesses mais le commerçant doit se montrer économe. Le guerrier doit s’offrir d’amples loisirs, le commerçant doit se montrer industrieux. Le guerrier doit s’attacher à la tradition, le commerçant doit être novateur. Le guerrier doit se montrer fataliste, le commerçant, optimiste. Le guerrier se doit d’être obéissant et discipliné, le commerçant doit se laisser guider par le consensus Le guerrier doit accomplir des prouesses, le commerçant doit faire preuve d’efficacité. Le guerrier doit se montrer exclusif (ne pas épouser la fille d’un marchand, ni fréquenter le père de celle-ci), le commerçant doit savoir collaborer avec des inconnus. En voici donc un qui se garde de tout commerce et qui se montre loyal, obéissant, discipliné, généreux, attaché à la tradition, respectueux de la hiérarchie, courageux, amateur de riches loisirs, fataliste et exclusif dans ses fréquentations. L’autre, tout en se gardant de la violence, se montre honnête, industrieux, novateur, optimiste, consensuel, respectueux des contrats, et susceptible de collaborer facilement avec des inconnus. De telles listes ne sont sans doute que des vues idéales, puisque l’auteur n’a fait que recenser les actions et attitudes qu’approuve toute une société de personnages fictifs. Ceux-ci reflètent pourtant l’idéal de la société à laquelle ces romans étaient destinés. J’ai d’ailleurs écourté la liste (il reste dans chaque liste une bonne quinzaine de prescriptions que je n’ai pas citées), mais on voit déjà se dessiner les grandes lignes qui, à mes yeux, tracent un assez fidèle portrait de mes propres parents. D’un côté nous avons donc une morale aristocratique dont les qualités sont admirablement illustrées par la reine de Naples dans le récit de Proust… On se souvient peut-être de la scène : revenue à l’improviste dans le salon de Madame Verdurin, la Reine trouve son cousin, le Baron de Charlus, humilié et bafoué. Elle lui offre aussitôt son bras en lui disant : « Appuyez-vous sur mon bras. Soyez sûr qu’il vous soutiendra toujours… Vous savez qu’autrefois il a déjà tenu en respect la canaille. Il saura vous servir de rempart. » (Voir ma Troisième Pomme). Cette scène nous offre ainsi une parfaite illustrations de cette loyauté tant prisée dans les milieux aristocratiques. De l’autre côté nous avons une morale commerçante. Toutes deux sont éminemment respectables et parfois même admirables, et toutes deux fonctionnent fort bien par elles-mêmes, mais, tout comme l’eau et l’huile – elles ne sauraient se mêler sans perdre leur efficace et se corrompre. C’est par là, par une analyse des effets délétères du mélange de genres (imaginons une société  marchande qui s’imposerait par la force), que Jacobs développe sa thèse, mais je ne m’aventurerai pas sur ce terrain. Le monde aristocratique était donc un monde socialement exclusif qui, fondé sur une relation de confiance trouvait sa justification dans la métaphore dont elle était elle-même l’incarnation. Le monde commerçant (bourgeois) était par contre un monde démocratique, fondé sur une logique discursive et des valeurs universelles et abstraites et justifié par son efficacité manifeste. Il présente des avantages évidents à nos yeux (l’égalité, la mobilité sociale) mais aussi les inconvénients inhérents à toute abstraction, qui entraine la dépersonnalisation tant de la force de travail que de la clientèle. Les effets en sont flagrants aujourd’hui dans le monde du travail et de la finance. A ce propos, il n’est pas sans intérêt de noter, chez Karl Marx, une indulgence inattendue à l’égard de l’aristocratie. Il a, par ailleurs, fort bien identifié  le propre de chaque classe: “partout où la bourgeoisie l’a emporté, elle a mis fin à toutes les relations féodales, patriarcales et idylliques… et n’a laissé d’autre lien entre les gens que l’intérêt… Elle a noyé toutes les extases célestas de la ferveur religieuse et de l’enthousiasme chevaleresque… dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a réduit la valeur personnelle à une valeur d’échange, et en lieu et places des innombrables libertés inaliénables et agréées à charte, elle a substitué l’unique  et excessive liberté du Free Trade. En d’autres termes, elle a substitué à l’exploitation voilée par la religion et par les illusions politiques, une exploitation nue, éhontée, directe et brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leurs auréoles toutes les professions jadis tenues en honneur et considérées avec révérence et respect. Elle  a réduit le médecin, l’avocat, le prêtre, le poète et l’homme de science à n’être que de simples salariés ». (Le Manifeste Communiste). On peut reconnaître certains des traits caractéristiques de l’hémisphère droit qui se manifestent dans l’idéal de la société féodale, alors que ce sont ceux de l’hémisphère gauche qui s’expriment dans celui la société bourgeoise. Mais mon propos n’est ni de critiquer ces systèmes ni d’en faire l’apologie. Je vise plutôt à y reconnaître deux systèmes également valables selon les circonstances historiques et également respectables pour le fond. Chacun est doté d’une éthique qui lui est propre et qui demeure fondamentalement incompatible avec celui de son vis-à-vis. Chaque caste doit en effet se tenir à distance de l’autre et vaquer à ses affaires – faute de quoi les vertus de chacun risqueraient de se transformer en vices. L’énumération de Jane Jacobs m’a aussi permis de comprendre le désarroi, au cours des années cinquante et soixante, de certaines tranches d’une noblesse idéaliste, égarée dans le monde du commerce au cours du 20ème siècle. A ces hommes et femmes, formés à l’idéal d’une relation personnelle étroite, délicate et fondée sur une confiance et une loyauté réciproques, les usages de ce nouveau monde pouvaient paraître d’une inconcevable brutalité – la violence corps-à-corps du champ de bataille s’épanouit désormais dans l’abstraction des relations de travail. Ce ne fut pas toujours le cas, bien entendu, et une partie de la noblesse Européenne s’est fort bien adaptée au monde du commerce, et ce depuis la fin du 19ème siècle. Dans l’absolu, bien sûr, un noble doit être prêt à mourir pour son honneur. Et s’il le  perd, non seulement est-il accablé de honte, il devient infréquentable – d’où le sepuku des Samouraï. Un exemple moins radical, pris dans les souvenirs d’un aristocrate, illustre assez bien cette éthique: dans l’immédiat après-guerre, le Prince Alfons Clary, inquiété par le nouveau pouvoir communiste en Tchécoslovaquie,  ne sut se résoudre à profiter des faux-papiers qu’on lui avait procurés. L’idée même le mettait mal à l’aise. Un commerçant, de son côté, doit être prêt à faire faillite plutôt que de se rendre coupable de malversation. Et s’il se résout malgré tout à tricher, il est accablé de culpabilité et, démasqué, il devient infréquentable lui aussi. Oui, bien sûr, il en allait ainsi dans un tout autre monde que le nôtre, mais qu’on me permette, à ce propos, de dire un mot de mon grand-père américain. De descendance écossaise, il était parti avec son père pasteur, qui avait été recruté par le Bureau of Indian Affairs pour gérer une réserve indienne en Californie. Après la mort de son père, mon grand-père entra dans les finances à Los Angeles et se fit une réputation d’intégrité telle, qu’il fut pressenti, après un krach bancaire, pou rouvrir la First National Bank, car sa réputation, estimait-on, rétablirait la confiance du public. C’est ce qui arriva, mais toute son honnêteté ne put empêcher qu’un nouveau krach ne survienne, et les clients confiants perdirent malgré tout leur argent. Et que fit alors mon grand-père ? S’estimant responsable de ces pertes (ne lui avait-on pas fait confiance ?) il prit  sur lui de les rembourser sur son salaire, peu à peu, et ce jusqu’au jour de sa mort.  Voilà qui n’est plus guère d’usage. Mais à l’époque, la prédation guerrière n’était pas encore la caractéristique la plus criante des milieux bancaires. Ajoutons un commentaire qui me paraît devoir étayer les conclusions de Jane Jacobs tout en élucidant l’origine de certains  préjugées touchant au peuple juif, peuple commerçant mais aussi, par excellence, peuple « de passage », peuple sans terre. Les juifs, selon certains, se seraient montré « lâches et serviles » face aux innombrables exactions et persécutions dont ils faisaient l’objet. Or, si nous en croyons Jacobs, force est de constater qu’il s’agit d’un malentendu. Car ils ne se montraient « lâche » qu’au yeux d’une éthique guerrière qui n’était pas la leur. Ils se conformaient, par contre et en tous points, à la morale commerçante qui leur enjoignait de se garder de la violence.  C’est sans doute pour cette même raison que leur comportement collectif a changé du tout au tout dès lors qu’ils eurent acquis leur propre territoire, car ils firent dès lors leurs les mêmes qualités guerrières que les autres sociétés sédentaires pratiquaient depuis des siècles. Répétons-le : ces deux systèmes de survie, à en croire Jacobs, sont les seuls à notre disposition. Il n’y en a pas d’autre. Et pourtant, combien d’hommes et de femmes se sont soustraits à leurs commandements, et ce à toutes les époques. Ce fut le cas de Saint François d’Assise, mais également celui de Marcel Duchamp ainsi que d’innombrables marginaux de toute espèce, sans parler des moines, religieuses et ermites de tous temps et de toutes religions. Le livre de Jacques Le Goff nous montre un François, issue d’une riche famille marchande, qui tout d’abord se plait dans la compagnie de jeunes aristocrates et part même faire la guerre en leur compagnie. L’argent que son père lui donnait en abondance lui aurait sans doute permis de s’intégrer à cette classe, mais un beau jour il se démarqua de l’un et l’autre système, prit congé de ses nobles camarades, rendit à son père jusqu’aux vêtements qu’il portait sur le dos et fit le choix de la pauvreté.  Ce qu’il recherchait, en effet, ce n’était ni le butin, ni le profit,  mais un tout autre gibier. Si j’ai raison en ce qui touche à la nature de la chasse, il s’est alors éloigné du « village » commerçant et guerrier pour plonger dans la « vacuité » et devenir un chasseur spirituel. La chasse, en effet, je l’ai dit il y a quelque temps, fut au départ une épreuve existentielle, une prouesse, et même une relation mystique.  Et les chasseurs, selon le sage Mandenka que j’ai cité, « ne demeurent en aucun village…Toujours  ils s’en vont… Un jour ils rentrent au village,  mais la pensée de la chasse reste fixée dans le lointain…  La vacuité intérieure, voilà le fondement de la chasse ». Et je fus alors amené à conclure que l’empreinte d’un gibier, repéré sur le sol de la savane et transposé par un signe quelconque sur la paroi de la caverne, devenait le point de départ d’une chasse spirituelle. La poursuite d’un gibier inouï. Marcel Duchamp prit lui aussi ce chemin, à sa façon. Il renonça à la production d’œuvres en série (comme le voulait le marché) qui lui eussent sans doute assuré un revenu mais qui ne lui paraissait pas digne du chasseur spirituel qu’il allait devenir. Il renonça, en somme, tant à la rapine qu’au commerce et, en 1914, il ne put que fuir une France saisie par la fureur guerrier, puis encore fuir cette même fureur guerrier qui s’était soudain emparé de l’Amérique en 1917. Tout cela lui était devenu insupportable. Du coup, et tout au long de sa carrière, il ne fit que flirter avec le commerce, se nourrissant des miettes qui tombaient de cette table tout en lançant divers « coups » commerciaux, tous voués plus ou moins à l’échec. Et au lieu de gagner sa vie dans le cadre que lui eut offert l’un au l’autre des systèmes de survie, il choisit de réduire son train de vie pour l’ajuster aux moyens dont il disposait et vécut un peu à a manière de François d’Assise, mais assurément bien plus confortablement, de mendicité… Car, pour lui, comme je l’ai déjà dit, l’art s’était avéré une discipline spirituelle et l’artiste, un chasseur. Et comme le chasseur, il agissait « à la façon d’un être médiumnique qui, du labyrinthe par delà le temps et l’espace, cherche son chemin vers une clairière ». Clairière où l’attend sans doute le gibier qu’il recherche. *SIXIÈME POMME QUI TRAITE DE L’IMITATION

Sigourney Weaver et le gorille dominant dans Gorilles dans la Brume. 

Il sera question ici de l’imitation – ce besoin inexplicable qui nous talonne dès l’enfance, qui nous accompagne dans l’âge adulte et qui volait déjà au secours du premier homme.  Que faut-il entendre par la ?

Eh bien, prenons un exemple. A l’âge de sept ans il m’a fallu passer quelques mois dans un jardin d’enfants en Allemagne Nazie. Chaque matin, au réveil, les garçons descendaient faire leur toilette et chacun, après s’être donné un coup de peigne, se tournait vers son voisin et demandait : « Habe ich ein Hitlerscheitel ? » Je n’avais aucunes idées de ce que pouvait être un Hitlerscheitel, mais je faisais comme eux en me tournant, moi aussi, vers mon voisin. Celui-ci considéra ma coiffure avec commisération et répondit : « Aber nein ! » Et, s’emparant de mon peigne, il tira gentiment ma mèche sur mon front et en diagonale vers mon sourcil. « So ist’s gut-…! » J’avais désormais une raie comme Hitler. Les enfants sont les forcenés de l’imitation. Celle-ci et aussi le ciment de la société, selon Gabriel Tarde (Les lois de l’imitation, 1882) et, sur la foi de mon expérience d’enfant, je le crois sur ce point. Les membres d’une société, désireux d’être acceptés par leurs pairs, prennent soin de porter les mêmes vêtements, de manger les mêmes nourritures,  de parler la même langue et de souscrire,  autant que possible, aux mêmes préjugés. Et chaque enfant, sur la route de l’école, ne désire qu’une chose : si fondre dans la masse, ressembler en tous points à ses petits camarades. Chaque parent le sait; et les marques aussi. C’est que l’enfant tient passionnément à faire partie de son monde – tout comme l’adulte, d’ailleurs. Car l’adulte, sans trop s’en rendre compte, aspire à participer au projet général du monde. Et il y a sans doute là-dedans, chez l’adulte du moins, le sentiment de la brièveté de la vie au regard de cet immense projet de notre collective humanisation. Il veut exister dans la durée du monde. Ce n’est pas dire que le monde matériel se soit fixé un projet, mais l’espèce humaine, elle,  paraît s’être fixée une visée générale – outre la maîtrise total de son environnement qui s’avère de plus en plus calamiteuse à mesure que passe le temps -  et je songe en l’occurrence à cette autre visée, si tâtonnante soit-elle, que chacun croit entrevoir et auquel il souhaite apporter son soutien – l’aspiration à devenir des êtres humains. C’est aussi pour ce motif que certains ont choisi d’apporter leur contribution à l’entreprise hitlérienne, en croyant avoir enfin compris ce qu’était la visée générale. «  Je ne veux pas que ma vie soit dénuée de sens… » Cela me rappelle cet ingénieur qui avait concocté le gaz Sarin pour la secte Aum. « Pourquoi ? » lui demanda un journaliste ou un policier peu après son arrestation, et lui, désarmant : « je ne voulais pas que ma vie soit dénuée de sens ». Quoi qu’il en soit, mes petits camarades étaient enchantés par la perspective d’être admis sous peu aux Jeunesses hitlériennes, où ils pourraient, m’assuraient-ils, rayonnants, jouer avec des carabines, des baïonnettes, des canons et même des chars d’assaut. C’était, bien sûr, la perspective du jeu qui les attirait. Moi aussi. Tout le monde en ferait autant, sans voir la mort qui se tapit derrière l’appât. Et que serais-je devenu, moi-même, si je n’avais pas trouvé un contrepoids chez mes parents et pris quelque recul après mon départ vers d’autres lieux. Toute vie commence dans le jeu. C’est ensuite que ça se gâte parfois. Il y a donc cette loi de l’imitation, mais il y en à d’autres, tout aussi anciennes. Je songe aux rituels qui fondent les première sociétés animales et qui ont fait de nous ce que nous sommes. C’est de cela qu’il s’agit à présent, et pour cela, revenons encore une fois au récit des origines. Nous sommes tellement habitués au récit d’un seul premier homme et d’une seule première femme qui se réveillent à l’aube du premier jour dans un jardin, qu’il ne nous vient même pas à l’esprit que, dans la mesure où le récit évolutionniste est fondé comme je le pense, les « premiers hommes » sont venus au monde, non pas seuls, mais au sein d’une petite société déjà bien établie. Cela tombe sous le sens. Le premier sapiens est sorti du ventre d’une mère qui, elle-même, était déjà presque, mais pas tout à fait, sapiens. Et cette mère était entourée d’un certain nombre d’autres individus, sans doute sapiens comme elle à peu de chose près, mais peut-être un peu moins évolués malgré tout. Et de cela, il découle une conséquence à laquelle on ne prête pas assez d’attention. Car ces très anciennes sociétés de primates n’auraient pas tenu ensemble, si leur cohésion n’avait pas été assuré par une pratique assidue de ces rituels phylogénétiques que pratiquent à ce jour les loups, les phoques, les baleines, les oiseaux, les primates et tous les autres animaux sociaux. Il s’ensuit que la toute première loi sociale à laquelle nos ancêtres se sont trouvé soumis, bien avant de devenir pleinement des sapiens ou même de s’en approcher quelque peu, était celle à laquelle étaient soumis depuis longtemps leurs propres pères et mères – la loi du comportement inné qui, selon Konrad Lorenz et ses confrères, se serait développée à partir d’un certain nombre de gestes, mouvements et attitudes courants en vue d’un tout autre usage. Il s’agit en somme, dit Lorenz, de la conséquence d’un processus auquel Julian Huxley a donné le nom de ritualisation.  « Un schème moteur phylogénétiquement adapté, qui servait initialement à l’espèce pour répondre à certaines nécessités du milieu, acquiert une nouvelle fonction – la fonction de communication ». Ce rituel, ajoute-t-il, se caractérise par « une exagération mimique, une répétition surabondante et une intensité typique ».  Il suffit d’observer quelque peu attentivement les animaux sociaux, et notamment nos propres chiens,  pour comprendre ce que cela veut dire. Ce type de comportement (exagéré, répétitif surabondant et intense)à,  s’acquitte de plusieurs tâches.  Il sert à détourner l’agressivité (vote chien aplatit les oreilles et vous fait les yeux doux), mais il sert aussi à établir ou à renforcer les liens« qui maintient la cohésion entre deux ou plusieurs individus ». C’est le cas du toilettage mutuel qui se pratique chez les chimpanzés ou des cérémonies dites d’accueil dans de nombreuses espèces (votre chien vous fait la fête en vous voyant arriver enfin). Ces cérémonies, dit Lorenz, ne sont pas elles-mêmes « l’ex­pression » d’un attachement ; « en fait », dit-il, « elles constituent elles-mêmes le lien » du fait même qu’elles servent de déclencheur à tel ou tel comportement chez autrui.  Vous toilettez le gorille Meng, et bientôt il en fait de même. Et nous les pratiquons-nous-mêmes, ces rituels, sans trop nous en rendre compte : vous êtes assis chez vous un livre à la main lorsqu’une autre personne entre et traverse la pièce. S’il ne vous salue pas, s’il ne vous jette même pas un regard ou n’émet  pas au moins un petit grognement de salutation, vous estimerez qu’il s’agit d’une offense volontaire. Ce genre de rituel s’appelle chez nous « les bonnes manières ». Que faut-il conclure du fait que nos premiers parents sont nés dans une telle société ? Eh bien, que la toute première loi à laquelle nos ancêtres se sont trouvés soumis était celle du rituel. Mais est-ce bien certain ? Car au fond, si l’on y songe, qu’est-ce qui différencie notre premier ancêtre sapiens  sinon, précisément, une toute nouvelle autonomie à l’égard de ces contrainte génétiques? Et d’où nous vient-elle, cette autonomie ? Ne pourrait-on supposer qu’elle fut le résultait d’une sorte de coup d’arrêt, qui aurait bloqué le développement de certains individus de  notre espèce à ce stade d’immaturité qui marque l’intervalle entre deux formes de comportements génétiquement déterminés : les comportements caractéristiques des juvéniles et ceux de l’adulte ? Ce serait donc cet arrêt dans un stade d’immaturité qui aurait accordé  à nos ancêtres cette liberté d’action et d’improvisation si caractéristique de notre espèce.  Et s’il en est ainsi, ne devrions-nous pas en conclure que nos premiers ancêtres sapiens n’étaient justement plus soumis à ces lois ? C’est en effet ce que je suppose. Et c’est justement là que surgit le problème. Notre premier homme hypothétique vivait, en effet, au sein une société où tous pratiquaient assidûment ce type de comportement (exagéré, répétitif surabondant, etc.) mais comme lui, justement, ne les portait plus inscrits dans ses gènes, il ne savait plus trop comment il devait se comporter. Aussi, dans la mesure où notre premier homme, ignorant des bonnes manières  mais tenant à survivre, a dû apprendre à se comporter comme le faisaient tous les autres.  Nous savons le sort que les sociétés animales ou humaines réservent à ceux qui ignorent les manières. Ils se voient exclus et parfois méchamment malmenés. Cela se pratique chez les mouettes, mais aussi chez les humains. Il fallait donc que notre « premier homme » s’arrange pour se comporter exactement comme le font tous les autres. Et ce qu’il ne savait pas d’office, il lui a fallu l’apprendre. Il fallait l’imiter. Et voila notre loi de l’imitation qui dresse la tête. Cet argument, je l’ai déjà exposé dans Ces lois inconnues, (Métailié, Paris, 2002) et j’ai aussitôt dû me demander  ce qui a pu  survenir ensuite. J’ai donc proposé scénario qui aurait pu se dérouler lorsque deux individus déjà pleinement sapiens du point de vue génétique, se seraient trouvés engagés dans l’imitation d’un rituel de cette espèce (exagéré, répétitif, etc.). Il aurait suffi, me semble-t-il, que ces deux individus se regardent dans les yeux pour que chacun déchiffre soudain dans le regard de l’autre, l’étincelle d’une question qui allait changer le monde : « Pourquoi diable nous comportons-nous comme nous le faisons là ? » C’est l’étonnement. Et l’étonnement n’est-elle pas l’amorce de la philosophie ? Or cette question est justement celle qui touche à « ces lois inconnues »,  qu’évoque Marcel Proust, lois « auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées…. » Et c’est cette question, à ce qu’il me semble, qui s’avère être le point de départ de toute culture Car une fois une telle question posée, plus rien ne saurait demeurer le même. Il fallait y répondre. Y répondre ? La chose n’allait pas de soi. Nos premiers hommes n’étaient pas en mesure de se référer mutuellement aux ouvrages de Lorenz ou de ses collègues. En fait, ils n’avaient pas la moindre idée de ce qui les amenait à se comporter de la sorte. Mais il fallait quand même répondre. Et c’est pourquoi la réponse, lorsqu’elle survint, a pris  à peu près la même forme que celleque nous donne un somnambule lorsque nous lui demandons ce qu’il est venu faire dans la remise  à bois à trois heures du matin. La réponse, quelle qu’elle fut, n’est peut-être pas survenue aussitôt, mais on peut imaginer qu’elle a dû ressembler à ceci lorsqu’elle surgit enfin: « Si nous nous comportons ainsi, c’est qu’au premier jour du monde, un animal, un esprit, un dieu est apparu et à dit à nos premiers parents que  c’est ainsi que nous devons  nous comporter si nous désirons être ou devenir de véritables êtres humains. » C’est dans ce style que raisonnent les somnambules que l’on tire de leur sommeil. C’est peut-être confus, mais cela veut dire qu’ils ne dorment plus tout à fait. Si je ne me trompe pas, nous aurions donc affaire à un mouvement en trois temps qui s’appuie d’abord sur un rituel  (exagéré, répétitif, etc.), qui suscite une interrogation (ou même un simple regard : « Pourquoi agissons-nous de la sorte ? »), laquelle question exige une réponse ou une explication qui, en un premier temps, ne saurait être autre chose qu’une métaphore ou un mythe – c’est-à-dire un récit qui ne fournit aucune information précise qui mais donne malgré tout une orientation à notre interrogation et qui tient bien plus de la question que de la réponse. Quant à  l’animal, l’esprit ou le dieu qui a d’abord tracé cet  enseignement en nous, il ne pouvait être autre chose que le rituel phylogénétique lui-même, car ce sont ses commandements que prolongent désormais les comportements que nous imposent  les lois de l’imitation. Ce qui semblerait expliquer pourquoi notre espèce questionneuse à toujours besoin de rituels, de mythes et de questions. Et pourtant : N’avais-je pas soutenu dans un propos antérieur que la culture était « une disposition humaine à améliorer les propriétés que la nature met à notre disposition ? » Et voilà  que je soutiens désormais qu’elle est « une sorte de valse à trois temps qui, en un premier temps, prend appui sur un rituel, le met en question dans un deuxième, et le revêt, en un troisième temps d’une explication mythique ». Et ce n’est pas tout. Car je me suis appuyé au début de ma réflexion sur une autre définition que nous propose Clifford Geertz : « la culture est le maillage du sens grâce auquel les hommes interprètent leur expérience et guident leurs actions »  Il y a donc une facette de la culture qui s’attache à l’amélioration du monde, et une autre à l’explication que nous nous en donnons. L’ethnologue américain Clyde Kluckhohn a d’ailleurs dressé une liste d’une centaine de définitions de la culture, dont bon nombre, vues sous un certain angle peuvent paraître valables. Il faut donc reconnaître que la culture ressemble parfois à l’éléphant des trois aveugles : elle change de forme selon que l’on en palpe la trompe, l’oreille ou la queue. Faut-il que je la raconte, cette histoire ? Trois aveugles visitent un zoo et on leur permet d’approcher l’éléphant dans sa cage. Et, comme le gardien les y invite, chacun palpe la partie qui se trouve devant lui. Peu après ils se trouvent avec leur ami voyant qui se réjouit. « Maintenant vous savez à quoi ressemble un éléphant. » « Oui, » répondent les trois aveugles avec enthousiasme. « Un éléphant », dit le premier, «  est une sorte de long tuyau flexible… » « Que dis-tu là ! » interjette son voisin.  « Un éléphant est une sorte de grand feuille plate et rugueuse ! » « Mais je rêve ! » proteste le troisième. « Un éléphant est une sorte de baguette qui se termine en une petite touffe de poils ». Ceci étant, ajoutons encore une proposition : la culture, qui est assurément une disposition à améliorer ce que la nature à mis à notre disposition, serait également une innovation qui viserait a palier une démission de la nature qui a cessé de nous guider à tout instant.  Est-ce nous qui avons lâché la main de la nature, ou est-ce elle qui a lâché la nôtre, comme un père lâche la selle du vélo en voyant que l’enfant a trouvé son équilibre ?  C’est ici que l’observation de Pascal prend tout son sens : « la coutume est une seconde nature ». Mon argumentation paraît-elle convaincant ? J’en doute, pour ma part,, et j’éprouve le besoin d’émettre quelques réserves touchant à ma théorie de la « valse à trois temps ». Elle a pu paraître cohérente au départ, mais il m’est bientôt apparu  que cette valse n’avait pu se dérouler dans le temps d’une seule vie humaine. Ce n’est que peu à peu et de génération en génération, que la question s’est reposée avec insistance : « Pourquoi nous comportons-nous comme nous le faisons ? » Chaque adolescent se pose cette question à ce jour en observant ses propres parents et la société dont il est issu. Et peu à peu, aussi, la réponse prend forme, mais seulement à la manière de l’explication que nous fournit un somnambule lorsque nous lui demandons ce qu’il est venu faire dans la remise à bois à trois heures du matin. C’est ainsi que ma théorie se résout, elle aussi, en une métaphore ou, si l’on préfère, en un mythe. Résumons. Sauf erreur, nous serions tous régis par a un ensemble de lois implicites : la loi de la vie (« vis, et dévore tout autre comestible »), la loi de la sexualité (« baise tout autre baisable »), la loi de l’attachement (« agrippe le sein et ne le lâche surtout pas »), et la loi de l’imitation (« comporte-toi en tous points  comme le font tes petits camarades »). Mais s’il s’avère vrai que notre culture prend appuis sur le rituel génétiquement déterminé de nos premiers ancêtre, une nouvelle difficulté surgit. Car une telle origine me paraît mettre en cause le fondement même de notre liberté politique. Certains aspects de la loi de l’imitation ont dû s’avérer particulièrement utile a la survie de notre sapiens en herbe – il  s’agit, en l’occurrence de l’imitation du rituel de soumission au mâle dominant. Dès le départ nous nous soumettons à l’autorité. Cette idée pourrait bien troubler certains du fait qu’ils se verraient obligés de reconnaître que les homo sapiens ne naissent pas égaux.  La vision idyllique de l’ancien récit avec son rêve d’une égalité primitive s’efface devant une autre, qui a également, à ce qu’il semble, son aspect idyllique (songez à Sigourney Weaver, la main dans l’immense main du gorille dominant dans Gorilles dans le Brume). Et s’il en est ainsi, une autre question s’impose. Si l’égalité n’est pas à chercher aux origines (puisqu’elle n’existait pas en ces temps-là), ni dans les acquis de la raison contractuelle (puisqu’elle intervient bien trop tard dans l’histoire humaine pour pouvoir jouer un tel rôle), d’où nous viendrait l’égalité ou, tout au moins, son idée ? Il faudra y revenir… *CINQUIEME POMME QUI TRAITE DE LA CHASSE Ceux qui ont raté les précédentsépisodes  les trouveront plus ba

Art pariétal  Australien (Emmanuel Anati, Aux Origines de l’art, Fayard, 2003).

L’espèce humaine aurait-elle pu devenir artiste si, au lieu d’être carnivore, elle avait été herbivore comme le sont les gorilles ? Cette question, je me la suis posée un jour et, malgré son aspect insolite, je me suis bientôt rendu compte qu’elle avait un rapport direct, non seulement avec les origines de l’art (comme on pourrait peut-être s’y attendre), mais aussi avec le langage et avec l’émergence des caractéristiques proprement humaines que sont la conscience de, la tendance  vers et  la liberté dec’est-à-dire une certaine capacité d’action dans la direction de ce qu’on appelle un peu trop familièrement « conscience, finalité et liberté ». Je soutiens donc ceci : Homo sapiens n’aurait jamais eu l’idée de tracer des empreintes sur le mur d’une caverne s’il n’avait pas été chasseur. Et même, il ne serait jamais parvenu à la conscience, il n’aurait jamais été en mesure de prendre partiellement en charge son propre destin, et il n’aurait jamais acquis cette mesure de liberté vis-à-vis du déterminisme matériel qui est désormais une singularité de notre espèce. Je fus tout de même un peu dérouté, ce jour là, et même intimidé de constater qu’en posant cette question je venais de faire irruption, sans l’avoir même prévu, dans l’auguste compagnie de ces imposants concepts qui, de leurs grands visages lourdement chargés de siècles et d’expériences douloureuses, me considéraient d’un air à la fois grave et surpris.  Mais j’y étais, n’est-ce pas, et, estimant qu’il eut été discourtois de me retirer sans un mot, je m’assis en leur compagnie pour leur poser quelques questions dont celle que je viens de citer : « l’espèce humaine aurait-elle pu devenir artiste si, au lieu d’être carnivore, elle avait été herbivore comme le sont les gorilles ? » A vrai dire, cette question m’était venue en toute innocence en lisant une lettre que Julian Huxley avait adressée à la revue Nature en juin 1942 pour signaler le comportement surprenant d’un jeune gorille des montagnes nommé Meng, pensionnaire  au Zoo de Londres. Intrigué par son ombre que le soleil déclinant projetait sur le mur de sa cage, il avait promené son long index velu sur tout le pourtour de sa silhouette – et ce, trois fois de suite – comme l’aurait fait un portraitiste humain. Personne n’avait jamais rien vu de pareil, se dit Huxley, et si l’on pouvait filmer l’événement, cela constituerait un témoignage scientifique capital. Et il partit comme une flèche à la recherche d’une caméra et de projecteurs. Le tout fut bientôt assemblé et installé devant la cage et, les projecteurs étant réglés, la silhouette du gorille resurgit soudain sur le mur blanc. Meng demeura pourtant impassible. Rien ne pouvait l’inciter à répéter son geste pour la postérité. Huxley dût donc se contenter d’écrire à Nature en suggérant que le comportement qu’il venait d’observer « pouvait avoir un rapport avec les origines de l’art graphique humain ». Un rapport ? Oui et non, dirais-je quant à moi, car une fois pris en compte ce que Meng avait fait, il aurait également fallu s’interroger au sujet de ce qu’il n’avait pas fait. Et que n’avait-il pas fait ? Eh bien, il n’avait pas profité de cette action pour communiquer une idée, un commandement, une information ou une émotion à d’autres gorilles. Il n’avait pas convoqué un semblable pour lui désigner sa silhouette Et s’il ne l’avait pas, fait c’est bien qu’il n’éprouvait aucun besoin de le faire – pour la simple raison qu’il était herbivore. Je m’explique : Meng, étant herbivore, n’avait jamais éprouvé le besoin de s’intéresser au graphisme, et ce pour une raisons bien simple : ses ancêtres n’avaient jamais été amenés à cultiver le discernement raffiné des traces et empreintes si indispensable aux chasseurs humains. Les feuilles dont ils se nourrissaient étaient on ne peut plus sédentaires. Elles ne s’éloignaient pas au galop comme la forêt de Macbeth en apercevant un gorille pointer à l’horizon. Du coup, ces gorilles n’avaient jamais vu la nécessité d’élaborer des stratégies de chasse qui leur auraient permis de cerner et de capturer le savoureux feuillage dont ils se nourrissaient. Et du même coup, ils n’avaient jamais eu à déchiffrer les traces que ce feuillage fugitif aurait laissées derrière lui dans sa fuite. A la différence de la forêt des gorilles (dont le nom grec ancien, gorilai, signifierait « la tribu des femmes velues ») la savane de nos premiers ancêtres était un véritable palimpseste d’empreintes. Et ces empreintes, ils les déchiffraient avec la même passion que nous mettons à feuilleter les romans d’espionnage.  J’ai déjà laissé entendre quelque chose de cet ordre en citant la remarque de bon sens de James Février qui, dans son Histoire de l’écriture, constatait que l’homme avait su lire bien avant d’avoir appris à écrire. C’est dire que lorsque nos ancêtres chasseurs se sont mis un jour à déchiffrer les premiers graphismes qu’une main humaine eut portée sur une paroi rocheuse, ils avaient déjà eu, en guise de formation préalable, plusieurs centaines de milliers d’années d’expérience professionnelle dans le domaine de l’interprétation des empreintes animales – sans même parler de l’interprétation de tous les autres signes, traces et empreintes de la terre et du ciel. Mais comment est-on passé de l’interprétation de l’empreinte du gibier sur le sol à l’interprétation du graphisme exécuté sur la paroi rocheuse ? Et si le premier était motivé par les besoins de la chasse, quel était donc le besoin qui motivait le second ? Et si l’on suppose que ces peintures rupestres pouvaient s’envisager comme la transpostions d’un processus d’écriture sur le sol (par le gibier) et de lecture (par les hommes) que dire dès lors des empreintes qu’inscrivaient désormais des hommes, non plus sur le sol mais sur le mur,  et que des hommes, encore une fois, se mettaient à déchiffrer ? Quel pouvait être le gibier qu’ils ont dès lors choisi de traquer à travers l’image ? Mais peut-être convient-il avant tout d’évoquer l’intimité du vécu  des chasseurs cueilleurs du paléolithique. Quand nous parlons de chasse aujourd’hui, ce sont plutôt la chasse à cour ou la chasse au canard qui nous viennent à l’esprit. Or, ni l’une ni l’autre de ces chasses n’a conservé l’élément de prouesse ni surtout le caractère mystique qui fut la marque de la chasse dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Pour ce qui est de la prouesse, l’histoire suivante l’illustre à merveille. Jan, un jeune polonais, écolier en Angleterre au début de la guerre de quarante, était petit de taille et vif de tempérament. Après guerre, d’ailleurs il serait gentleman rider et gagnerait sa vie grâce à ses activités équestres (élevage, dressage etc.). Ce jour-là, ayant quitté l’école, armé d’un couteau, ce grand adolescent avait parcouru les bois du Yorkshire jusqu’à repérer un grand cerf. Cela ne s’approche pas comme ça, un cerf, et il faut se représenter ce que put être pour un garçon solitaire une telle traque qui devait se poursuivre toute une journée à travers bois et landes et qui ne prendrait  fin que vers le soir, lorsque Jan put enfin bondir sur l’animal, le saisir par le col et l’égorger.  Après quoi il se mit en devoir de rassembler du bois, allumer un feu, et s’offrir triomphant, une cuisse de cerf pour dîner. Ce jeu grave qui a marqué le passage de Jan à l’âge viril, n’a précédé que d’un an ou deux son enrôlement dans une unité de chars polonais qui allaient bientôt débarquer en Normandie. Il faut sans doute s’imaginer le contexte historique – son pays ravagé, l’exil, la catastrophe mondiale qui le touchait de près, et le désir de se montrer à la hauteur de tous ces défis. C’est tout cela  qui venait se réunir dans cette étonnante entreprise qu’il avait su mener à bien. La chasse, telle que l’a inventée la préhistoire, n’est ni le prolongement d’une tradition vénérable comme l’est aujourd’hui la chasse à cour, ni un délassement convivial et bon enfant comme peut l’être la chasse au canard, mais une épreuve existentielle, une prouesse, et dans d’autres moments, une relation mystique. Aux yeux de notre espèce, le gibier fut sans doute la première forme intelligible d’un but dont la présence encore diffuse est annoncée par un signe. Car, au vu de l’empreinte, on sait bien qu’il est là quelque part, mais encore faut-il le débusquer. Et c’est ici que la chasse prend l’allure d’une discipline mystique. Car il faut bien apprendre à mettre en veilleuse une trop facile rationalisation et lâcher la bride à cette « attention large et vigilante » si caractéristique de l’hémisphère droit. Ceci me remet en mémoire les paroles d’une sage Mandenka que j’eus l’occasion de lire il y a quelques années et qui me parut alors transmettre une tradition venue, peut-être, tout droit du paléolithique. Les chasseurs, dit ce sage, « ne demeurent en aucun village…Toujours  ils s’en vont… C’est la renommée des chasseurs aussi longtemps qu’ils demeurent au loin… Un jour ils rentrent au village,  mais la pensée de la chasse reste fixée dans le lointain…  C’est à propos de ces pensées que les griots disent « cordes du lointain »… La vacuité intérieure, voilà le fondement de la chasse ». (Paroles recueillies et rapportées par Sony Camara dans Chasseurs et Guerriers, Musée Dapper, Paris, 1998, pp. 131 seq.). Le « village » avec son commerce et son agitation, s’oppose ici au « lointain » et à la « vacuité » tout comme la mentalité propre à l’hémisphère gauche s’oppose à celle du droit. Le commerce du village traite en effet de denrées « connues, fixes, statiques, isolées, décontextualisées et explicites. » La chasse, par contre, demeure indicible dans sa pratique immédiate. Elle se déroule, en effet, dans un monde peuplé d’êtres « individuels, changeants, évoluant sans cesse, interconnectés, implicites, incarnés et vivants, dans le contexte d’un monde vécu, certes, mais qui, par la nature même des choses, demeure insaisissable, n’étant jamais parfaitement connu… et (l’homme) se positionne face à ce monde-là dans une certaine relation plutôt que dans une posture objective. »  Sur un tel gibier, le langage n’a pas prise, et ce n’est qu’après sa mort et le retour du chasseur au village que la parole quotidienne vient saluer son glorieux gibier du nom peu glorieux de « viande ». La correspondance, je l’avoue, est troublante, si l’on songe que la citation à laquelle je reviens ici (et que le lecteur à déjà reconnu s’il a lu mes propos antérieurs), n’est autre que la description des caractéristiques de l’hémisphère droit selon Iain McGilchrist. Et si cette concordance me trouble, c’est qu’elle m’incite à imaginer, peut-être de façon hasardeuse, que l’hémisphère droit se serait formé au cours de ces centaines de millénaires de chasse et ce précisément en vue de favoriser les capacités relationnelles qui facilitent la coordination entre chasseurs mais qui permet aussi d’anticiper, par empathie, le comportement du gibier. Le gauche, pour sa part, paraît dater d’une époque plus tardive et déjà sédentaire. Il serait l’hémisphère du village et de son commerce. Il semblerait donc, en considération des qualités et caractéristiques de l’hémisphère gauche,  que le commerce de la vie quotidienne prend la forme d’une manipulation d’objets (le vivant réduit à l’état de viande, par exemple), alors que la chasse demeure une relation et même une danse (intuitive ou mystique) à laquelle participent le chasseur et son gibier. De même, la démarche de l’artiste devrait se concevoir comme une relation  et même un jeu auquel il participe avec son insaisissable gibier spirituel. Il serait peut-être utile, avant de m’aventurer plus loin, que je fasse l’appel des acteurs et des éléments qui entrent en jeu ici.  Nous avons donc le chasseur, mais aussi les chasseurs. Le chasseur et, devant lui, l’empreinte. Nous avons aussi le regard des chasseurs sur l’empreinte mais aussi sur le chasseur qui examine l’empreinte, et puis, en fin de compte, le chasseur dans sa poursuite du gibier. Nous avons par ailleurs le village et le lointain, le village et le gibier (qui devient viande en pénétrant dans son enceinte) et enfin les deux hémisphères avec leurs perspectives si différentes qui s’emparent de tout cela pour tirer chacun séparément des conclusions contradictoires. Vient enfin, si je ne m’abuse, l’interaction  de tout cela dont jailliraient un jour cette troupe éblouissante que sont la conscience, la finalité, la liberté, l’art et le langage. C’est sans doute l’interaction de tous les éléments, et donc l’ensemble des procédures familières de la chasse,  qui mène à cette issue prodigieuse. Car chaque étape renforce cette prise en compte du savoir et des compétences d’autrui, et chaque sortie de chasse renforce le lien symbolique entre l’empreinte et le gibier, et donc entre le symbole et la présence indéterminée qu’il  désigne.  Et cette lente progression culmine dans l’inscription (peut-être fortuite) d’une marque sur une paroi qui, pour sa part, vient signaler l’ouverture d’une chasse d’un tout autre ordre. Admettons un instant que tout ce que je dis ici puisse correspondre à une quelconque réalité, et tentons d’imaginer ce que pouvait représenter cet évènement proprement sidérant. Car enfin, il faut songer que depuis le Big Bang (en supposant qu’il soit toujours accrédité) et jusqu’à cet instant précis, la finalité avait été totalement absente du monde. Aucune volonté ne présidait à son destin. La capacité de concevoir et de viser un but désirable, capacité qui seule incite un acteur à entreprendre une action en vue d’un terme souhaitable, cette capacité, selon la religion chrétienne, n’aurait été présente qu’en Dieu, et ce de toute éternité, alors que, selon la thèse désormais en vigueur, elle n’aurait joué aucun rôle dans l’élaboration de l’univers. Elle ne serait en fait intervenue qu’à moins 50 000 ans, une époque relativement récent dans l’histoire de notre vénérable planète. Et ne voilà-t-il donc pas qu’une seule espèce vivante, soumise d’ailleurs, tout comme les autres, à la rude tyrannie de la cause, trouve le moyen de se fixer un but (si modeste soit-il) et de consacrer tout son énergie à le poursuivre et à l’atteindre.  Jusqu’à ce jour-là, en effet, nos ancêtres étaient soumis à la loi de la cause – et nous le sommes toujours, puisque nous désirons, ardons et mourrons – mais il est advenu à cet instant cette chose proprement extraordinaire : pour la première fois un membre de notre espèce à su se représenter une but symbolique et immatériel et partir à sa poursuite, et ce tout comme il se représentait jusqu’alors et partait à la recherche d’un gibier. Il  convient aussi de noter que cette nouvelle capacité humaine ne s’est d’abord manifestée (à ce qu’il me semble) que sous une forme infiniment modeste, toujours façonnée au jour le jour par les procédures de la chasse paléolithique. Que faut-il entendre par là ? La démarche scientifique, comme me l’a bien fait comprendre Hubert Reeves, se doit de rejeter toute notion de finalité. C’était une façon pratique d’écarter Dieu du récit de la création du monde, et ce pour mieux observer l’enchaînement des causes. Mais ensuite, une application un peu trop rigoureuse de ce principe a voulu l’étendre à l’homme  – ce qui revenait à l’amputer, cet homme, de la moitié de lui-même. L’homme, en effet, et on commence à s’en apercevoir après un douloureux passage à vide, s’est doté d’une capacité unique dans toute la création connue : il est devenu, du fait de sa propre initiative, ce minuscule point géométrique ou cause en fin se rencontrent et se donnent le relais. L’homme est le seul être vivant qui éprouve le besoin de  concevoir de lui-même un sens et une fin, et il est également le seul capable non seulement de se les représenter, mais le seul aussi capable de tout mettre en œuvre pour les atteindre. Tout comme le sein féminin a su, par élimination, susciter cet attachement que nous nous efforçons désormais de transformer en amour universel, ainsi, me semble-t-il, les procédures de la chasse préhistorique ont produit les conditions qui, à travers un subtile jeu de miroirs multiples, pourrait-on dire, ont fini par susciter la conscience, la finalité et la liberté – non pas triomphantes, certes,  mais tâtonnantes, non pas explicites mais implicites, comme l’est le processus de création artistique ou poétique – il suffit, pour s’en  faire une idée de songer à la vie sacrifiée d’un Rainer Maria Rilke et de son ultime récompense, le grand bouquet final de sa création, Les Elégies et le Sonnets, qui se sont livrés à lui (comme un gibier enfin se livre) quelques années seulement avant sa mort. Que représentait donc la vie de Rilke aux yeux de ses contemporains ? Un ratage. Je me souviens d’un aristocrate allemand que l’avait connu et qui, à mes questions avait répondu : « Rilke ? Er war eine Halbeportion ! » – une demi-portion, une nullité. Et il l’était sans doute, au regard des gens du monde. Mais l’autre demi-portion de Rilke, sa véritable grandeur, s’élevait de toute évidence ailleurs. La création, la volonté, la liberté et même la conscience sont donc, dès le départ et aux yeux des grandes forces causales, de négligeables « forces faibles, » de simples « Halbeportion » tâtonnantes. C’est dans la nature des choses. Mais elles sont néanmoins créatrices, volontaires et libres – même si ces improbables capacités sont, (comme je le disais précédemment), méthodologiquement invisibles à la science. Elles agissent, en effet,  non pas avec l’évidence explicite d’une mécanique, mais plutôt implicitement, par capillarité ou par osmose ou par une opération subtile et quasi invisible de la chimie mentale dont les effets ne se manifestent qu’au moment où le jour se lève, comme le font la rosée ou le givre. Une chose semble devoir étayer au moins en partie la spéculation qui précède : Pascal Picq,  lorsqu’il évoque la révolution symbolique qui se serait produite il y a 50 000 ans, nous dit qu’elle avait été l’initiative de « quelques populations de sapiens d’Afrique  du Sud », et qu’elle s’était « répandue comme une traînée de poudre à travers le monde sapiens. » Cette « traînée de poudre » laisse supposer que le terrain était alors fin prêt  chez l’ensemble de l’espèce.  C’est bien ce que je viens de suggérer en soutenant qu’une longue familiarité avec l’empreinte des différents types de gibier a permis aux sapiens  de saisir la nature et la portée du symbole – à inventer le symbole en somme, même si ce n’était encore que de façon implicite – en tant que signe présent qui désignait un une gibier absent. Sans avoir besoin qu’ils soient philosophes, cette très longue pratique de la chasse avait introduit la notion du symbole sous une forme latente chez les sapiens, et ce depuis des centaines de milliers d’années. Elle était latente mais elle devait bientôt devenir explicite et consciente, grâce à la distanciation que facilitait la procédure même de la chasse collective. Car qu’est elle donc, la conscience, sinon une distanciation  qui se produit en nous au cours d’une action et qui nous permet d’observer cette action dans son déroulement et notre propre personne qui s’y trouve engagée.  Et c’est ce que nous percevons, en effet, en observant les actions des autres chasseurs et et en nous identifiant par empathie à leur démarche. J’ai soutenu que l’inscription d’un symbole sur la paroi d’une caverne, a permis la métamorphose du symbole graphique en empreinte (d’un gibier spirituel) et que cette empreinte désigne à son tour une présence inouïe comme objet de notre poursuite. Mais que faut-il entendre au juste par une telle « présence » ? Au temps de nos lointains ancêtres, c’étaient encore des animaux qui peuplaient les parois des cavernes, sans doute surnaturels dans une certaine mesure. Ce n’et que plus tard que ces créatures insaisissables deviendraient des esprits et des dieux. Mais de tous temps, ces proies étaient les populations actives de la faculté imageante de l’homme et de ce fait, les résidents attitrés du monde transitionnel de Donald Winnicott, que chaque enfant, muni de sa seule peluche réconfortante, sait fort bien découvrir sans le secours d’une grande personne. Sa peluche en connaît déjà le chemin.  - Mais ce qui importe ici avant tout, c’est que les dieux et les esprits ont toujours été des acteurs importants du processus cognitif humain. Dieux et esprits sont les premiers jalons qui nous ont permis de baliser ces lointains inconnus du monde intérieur, et en fin de compte, ils représentent la toute première forme que pouvait prendre une question, bien avant que nous n’ayons même pu deviner qu’il s’agissait bien d’une question et avant que nous ne disposions de mots pour les désigner. Comme dit justement Hölderlin : « Maintenant l’homme sait nomme ce qui lui est le plus cher. Maintenant, enfin, des mots pour cela doivent, comme des fleurs, éclore. »   Et s’il en est ainsi, l’art qui suscite d’abord les dieux et mes esprits et qui nous les présente, l’art, dis-je, a été de tous temps un instrument crucial de ce même processus cognitif qui doit inévitablement passer par l’image avant de pouvoir accéder au concept. Une dernière remarque : Les premiers dieux ou esprits étaient pour la plupart des figures de forces causales. Et c’est ainsi que la notion de cause a enfin pu prendre forme. Elle l’a fait, peu à peu, en des temps où nos aïeux n’avaient pas la moindre idée de ce que pouvait bien être une cause. D’autres dieux incarnaient l’identité du groupe – comme le ferait par la suite Athéna pour Athènes. En leur qualité de symboles, ces dieux désignaient de qualités inconnues, et en cela ils feraient songer à la démarche parallèle qui permet aux symboles mathématiques de désigner d’autres inconnues, quantitatives, celles-là. La cause était en ces temps le principal problème. C’est elle après tout qui faisait vivre et mourir. Ce n’est qu’avec le judaïsme qu’a pris forme chez nous, peu à peu, un Dieu de la finalité, même s’il demeurait fortement lesté de puissance causale.  Et ce n’est qu’avec le christianisme et son paradoxal montage d’un Dieu triforme, que l’on commence à disposer d’un Dieu qui, pour une part causal (le Père) offre également un modèle de l’homme divinisé (le Fils) et enfin de l’Élan qui nous dépêche vers l’accomplissement du monde (le Saint-Esprit).  Les dieux anciens se présentaient comme les causes et donc le destin des hommes.  Le Dieu chrétien se présente comme la visée des hommes – et donc leur destination.  On voit dans tout cela un indice touchant à la démarche du processus cognitif humain qui depuis le premier jour, s’appuie d’abord sur l’image pour pouvoir atteindre le concept (cause, fin). Mais si nous voulons savoir enfin ce que sont vraiment ces figures qui viennent soudain peupler l’imagination de l’homme, c’est sans doute vers les philosophes (et mystiques) Iraniens que cite Henry Corbin qu’il convient de nous tourner. Ils se sont en effet attachées avec une grande finesse à la théorie de l’imagination et paraissent donc mieux et en mesure de répondre à notre interrogation. “Tous les évènements observés ou racontés comme se passant à l’extérieur de l’âme (dit Corbin que j’ai déjà cité), sont…  autant d’expressions symboliques des événements intérieurs de l’âme, et… l’âme ne prend conscience de ses propres événements que grâce à cette transparence de leurs symboles.” C’est dire qu’une trace, inscrite sur la parois d’une caverne représente la tout première  étape d’une vaste entreprise cognitive qui demeure toujours en cours et qui nous a, de tous temps, permis de prendre connaissance des évènements de nos âmes – autrement dit, des pensées, des images et des sentiments qui prennent forme en nous mais dont nous ne devenons conscients qu’à partir de l’instant où nous les voyons reproduits sous nos yeux dans le monde extérieur. Car ce n’est jamais directement que nous pouvons reconnaître ce qui se passe en nous. Ce n’est que lorsqu’un tel évènement se trouvent reconstitué sur une scène, dans un tableau, dans un poème ou dans la vie courante, que nous éprouvons soudain un choc de reconnaissance et que se dresse enfin devant nous cette présence inouïe, ce gibier du cœur, gibier qui pourtant nous habite et qui n’est autre qu’une condensation de nous-mêmes, de notre sensibilité et de notre conscience. Et s’il en est ainsi, il faudra sans doute le reconnaître, tout artiste véritable est un chasseur. Tout artiste est une âme qui part dans le lointain. Et l’œuvre qu’il ramène, comme un gibier, au village, est une conquête spirituelle.

*QUATRIÈME POMME QUI TRAITE DU SEIN MATERNEL  

Il avait voulu faire de l’imagination  Un instrument de la compassion. Il avait voulu comprendre à fond  L’ascension et la chute d’un chêne  L’ascension et la chute de Rome Et ramener ainsi les morts à la vie Pour préserver l’alliance. Zbigniew Herbert, Monsieur Cogito et l’imagination Je l’ai déjà dit : deux systèmes cognitifs différents et donc deux personnalités et deux mondes différents se trouvent nichés sous la calotte crânienne de chacun d’entre nous. J’ai même tellement insisté sur cette dualité, confirmée par ailleurs tant par l’expérience humaine millénaire (« mon Dieu, quelle guerre cruelle, je trouve deux hommes en moi ») que par l’expérimentation scientifique la plus récente, qui s’est ingéniée à circonscrire plus étroitement ces « deux hommes », qu’il se pourrait que mon insistance en vienne à contrarier certains qui estiment que la chose va de soi au regard de cette même expérience millénaire et que tout ceci n’ajoute rien à ce que nous savons déjà. J’estime pour ma part que c’est inexact. Il y a de nouvelles leçons à tirer de la dualité singulièrement fonctionnelle que nous décrit Iain McGilchrtist, et notamment celle-ci : Nous sommes désormais amenés à tenir compte d’un fait plutôt surprenant : les enseignements que l’un de ces appareils est en mesure de tirer de l’analyse séquentielle, abstraite et distancée du langage dénotatif, demeure pour une grande part parfaitement inintelligible à l’autre appareil. Celui-ci, en effet, incarné, émotif et empathique, ne peut saisir les choses que de près, globalement et sous la forme d’un récit lesté d’émotion et pointant une intention. Faute d’entreprendre cet ajustement indispensable à la traduction du langage d’un hémisphère au bénéfice de l’autre, nous nous trouverons confinés dans un univers trouble et dépressif, assez semblable à celui que dépeignent si bien les romans de Michel Houellebecq – romans  qui illustrent admirablement ce que peut être un monde mis en coupe réglée par l’hémisphère gauche. Mais qu’est-ce au juste qui rend déprimante  l’ambiance de ces romans? L’auteur dirait sans doute, leur implacable lucidité. Et il aurait raison pour une part. C’est en effet une vue lucide du monde tel que le conçoit une pensée qui ne saurait traiter que des choses « connues, fixes, statiques, isolées, décontextualisées et explicites. » Un monde où les personnages sont mis à nu après avoir été systématiquement dépouillés de leur finalité et de leurs visées. Or nous sommes, nous autres êtres « plus-ou-moins-humains », des êtres de visée, et ce depuis le jour où nos ancêtres ont trouvé le moyen proprement prodigieux de dévoiler et de définir à leurs propres yeux et par le truchement de symboles les fins vers lesquels ils tendaient (j’y reviendrai prochainement). Mais cette improbable liberté, méthodologiquement invisible à la science, agit non pas avec l’évidence explicite d’une mécanique, mais plutôt implicitement, par capillarité ou par osmose ou par une opération subtile et quasi invisible de la chimie mentale dont les effets se manifestent comme le font la rosée ou le givre au matin quand le jour se lève². Hubert Reeves me faisait comprendre il y a une trentaine d’années, que la méthode scientifique se doit d’exclure le moindre soupçon de finalité. Le chat, dès lors (comme le notait Konrad Lorenz), n’est pas muni de griffes pour lui permettre d’attraper des souris, Mais il a survécu sous sa forme familière parce que l’évolution l’avait doté de griffes qui se sont révélées utiles à son activité de chasse. Cette restriction à laquelle se soumet à juste titre la méthode scientifique est comparable à celle du tireur qui ferme un œil pour mieux viser. Ceci étant, l’hémisphère droit, qui demeure le véritable laboratoire de nos visées (ou, si l’on préfère, de notre finalité), peine à comprendre toute représentation d’un monde où cette finalité n’aurait plus sa place. Cet hémisphère n’est pas tenu à respecter les mêmes consignes que son confrère logé à sa gauche et de ce fait, comme on peut le constater, toutes les métaphores et tous les récits du monde ont été à ce jour des récits ou des métaphores de visées et de finalité créatrice. Et toutes ces représentations nous servent à traiter et à affiner nos propres visées. Si j’ai raison sur ce point, il paraitra indispensable de traduire les conclusions que fournissent l’analyse dite séquentielle et le langage dénotatif et de les revêtir d’une forme narrative que l’autre moitié de nous-mêmes sera en mesure de comprendre.

Or le grand inconvénient auquel nous nous heurtons aujourd’hui, c’est que cela fait si longtemps que nous ne pratiquons plus ce langage de l’image que certains ont presque oublié comment elle se parle. La chose est d’autant plus fâcheuse que cet oubli de la plus ancienne de nos deux langues natales (la plus ancienne et la plus maternelle des deux), à fait de nous des êtres incomplets. C’est un peu à cela que je m’efforce de remédier en tenant ce blog. L’on trouvera, en effet, tant d’autres mieux qualifiés que moi pour parler de philosophie ou de science, mais la traduction, sans trop me vanter, reste mon fort. Bilingue en anglais et en français, je sais ce que « traduire » veut dire. Et comme les questions que je me suis posées depuis l’adolescence visaient surtout à m’extraire (comme tant d’autres) d’une impasse existentielle, l’émotion, pour ne pas dire la passion de transmettre n’est jamais bien loin de ma propre pensée. Il s’ensuit que tout en énonçant des idées sans doute philosophiques, je le fais surtout au bénéfice de l’imagination et si je manifeste assurément un pointilleux souci de ce que nous savons en effet objectivement, c’est surtout  dans l’idée d’en rendre les conséquences globalement et subjectivement imaginables.   C’est aussi dans cet esprit que j’entreprends à présent de revisiter dans un récit imagé « les trois commandements fondateurs de la nature » et d’évoquer ensuite la manière singulière qu’a eu la culture de s’y amarrer pour mieux l’infléchir et l’enrichir. Mais d’abord, qu’on me permette de signaler un autre problème auquel se heurte notre représentation imaginative du monde. Il réside dans le fait que la pensée scientifique depuis belle lurette se trouve parfaitement à l’aise dans un univers qui s’épanouit tout naturellement dans le temps. La Genèse, pour elle et dans le mesure où elle existe, n’est plus au début, mais à la fin. Or l’imagination commune et collective, se sentant peut-être disqualifiée par le mépris que lui manifeste l’hémisphère rationnalisant, n’a pas osé entreprendre ce même travail de métamorphose en temps voulu. Intimidée par la science, elle n’a pas su fantasmer ni explorer librement les conséquences des enseignements que la science lui offre. Son image du monde demeure donc bloquée dans une représentation traditionnelle et fondamentalement statique. Dans un tel monde, autrefois, tout savoir, toute puissance et tout amour se trouvait capitalisé dès le départ en la personne d’un Dieu omniscient, tout puissant et tout aimant. Dieu était alors, pourrait-on dire, la Banque Centrale de l’Etre. Aujourd’hui encore, même à ceux qui ne croient en aucun Dieu et qui ont en outre pris soin de raser les nombreux monuments de la divinité qui ornaient jadis leur paysage mental, même à ceux-là il leur arrive de se contenter de cet acte sommaire de destruction. Ils n’imaginent pas, de ce fait, que les fondations sur lesquelles les représentations de ce Dieu ont été édifiées demeurent profondément enfouies dans le sous-sol de leur pensée, envahies sans doute d’herbe et des ronces, mais toujours bien présentes. Car comme l’ont déjà noté plusieurs penseurs récents (chrétiens ou non), l’athéisme en Occident s’élève le plus souvent sur le socle que lui a fourni le Christianisme lui-même. Comme le voyait bien Ernst Bloch, (et comme le réitérait en 2002 Adolphe Gesché dans la Revue Théologique de Louvain) l’athéisme a toujours été l’une des facettes du christianisme. Du coup, il lui reste du travail à faire, à la pensée athée, si elle veut  sortir du champ d’attraction de l’imagination traditionnelle. Tout comme à la pensée chrétienne, si elle veut préserver la pleine force de la grande métaphore dont elle est porteuse. C’est dans cette perspective, me semble-t-il qu’une certaine « théologie », justement sans Dieu, demeure indispensable (elle seule, après tout, sait en quel endroit il faut creuser) et qu’il paraît souhaitable de revisiter l’histoire du monde, ou du moins toute la part de cette histoire qui nous concerne le plus directement, et de le faire dans la perspective, non plus d’une éternité fondatrice, mais bien dans celle d’un vaste processus d’élaboration de la matière par elle-même auquel nous devons tous les aspects de notre monde familier.  Dans cette perspective, en effet, le plérôme n’apparaît qu’à la fin. Considérons à présent ce que l’on peut encore dire de l’amour qui, trop souvent, se voit réduit à une forme de passion prédatrice et jouisseuse ou perçu comme une sublimation douteuse d’une bien moins glorieuse pulsion. J’aimerais en proposer une représentation autrement significative en évoquant l’émergence de l’ensemble des forces ou des « commandements » qui font partie de notre héritage naturel et dont les injonctions contradictoires ont parfois tendance à chahuter nos vies. Récapitulons donc – sans jamais oublier que ce discours s’adresse avant tout à l’imagination – car c’est bien là le type de révision fondamentale dont notre époque a le plus urgent besoin. Et, pour ce faire, demandons-nous d’abord ce qu’on peut encore dire de ces réalités de l’expérience humaine que sont la vie, l’amour et la conscience dès lors qu’ils ne sont pas préfigurés de toute éternité dans la vie, l’amour et la conscience de Dieu ?

D’abord, faut-il noter, c’est la vie qui apparait sur cette planète, et ce il y a quelques trois milliards et demi d’années et, avec elle, un commandement simple et contraignant: « Vis et dévore tout autre comestible ! » Ensuite, (il y a quelques 800 million d’années), ce fut le tour de la sexualité de faire ses débuts et, avec elle, un commandement tout aussi simple : « baise tout autre baisable ! » La sexualité pouvait, elle aussi, se montrer implacable, mais il a dû bientôt apparaître qu’une certaine mesure de coopération entre partenaires présentait de réels avantages du point de vue évolutif, et c’est sans doute ainsi qu’un frémissement à peine perceptible de reconnaissance d’autrui s’est mis à parcourir la terre.

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Marcel Duchamp Prière de toucher

Et enfin, il y a quelques 70 million d’années (et à la satisfaction désormais générale de toutes les personnes concernées), survint la surprenante invention du sein féminin. Et si elle pouvait paraître surprenante, cette invention, c’est qu’elle n’était pas vraiment si prometteuse que ça du point de vue strictement évolutionniste, surtout, comme le fait remarquer Sidney Mellen dans son fascinant Evolution of Love (première édition W. H. Freeman and Co. Oxford, 1981disponible en PDF sur http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1525/aa.1982.84.4.02a00360/abstract), que ce sein, trouvaille certes inédite en matière d’alimentation des petits, présentait de sérieux inconvénients. En effet, cette méthode ne pouvait assurer la survie des petits que dans la mesure où mère et enfant ressentaient tous deux un besoin irrésistible de demeurer littéralement soudés l’un à l’autre par l’effet d’un attachement passionné. Voilà une situation qui ne s’était jamais présentée auparavant. Les parents ( je songe aux oiseaux, reptiles et poissons), avaient pu  jusqu’alors laisser leurs petits au nid et partir sans encombre en quête de nourriture. Les reptiles et les tortues pouvaient même se contenter de pondre leurs œufs sur une plage lointaine et repartir aussitôt sans une pensée pour leurs rejetons qui seraient bientôt livrés au massacre. Peu  importe, il en survivrait bien quelques uns. Ce n’est pas ainsi que raisonnent les espèces mammifères qui n’ont jamais joui d’une telle latitude. Chez nous, si la mère se déplace, l’enfant le fait aussi. Et pour s’assurer que les choses se passent effectivement ainsi la nature, en ces premiers temps, n’accordait la survie qu’à ceux qui avaient justement formé ce type d’attachement véhément, exclusif et réciproque qui nous est devenu si familier. Et puisque ceux dotés d’une telle disposition étaient les seuls à survivre, ce trait s’est généralisé. Ce nouvel organe a donc donné satisfaction en termes pratiques par le simple fait qu’il était étayé par cette nouvelle forme de ce que nous appelons désormais « amour » et qui, inusitée et fonctionnelle, se montrait dès le départ absolument désintéressé (chez la mère s’entend), mais également inconditionnel et tendre et qui incitait la mère à prendre certaines initiatives pratiques qui lui permettaient de mieux nourrir, soigner, choyer, protéger et tenir au chaud ces petites créatures que la vie lui avait confiées. Mais au fait, n’est-ce pas là une forme primitive de l’article 25 de la Déclaration des Droits de l’Homme et aussi du chapitre 25 de Matthieu ? Au sceptique qui souhaiterait évaluer la force de cet attachement je recommande une expérience simple et convaincante. Descendez dans n’importe quel square, n’importe quel jour, extrayez un nourrisson somnolent de son landau et éloignez-vous avec lui d’un pas vif – de préférence au vu et au su de sa mère. La force de l’attachement se mesure ici en décibels, et je doute que vous soyez déçus par la réaction des deux personnes concernées. C’est donc ainsi que cet attachement totalement utilitaire et d’origine purement génétique a posé les bases de ce qui deviendrait, par le biais de la culture, le moteur même de notre humanisation en cours – et donc de ce que l’on pourrait appeler un projet collectif d’humanisation. La sexualité a, elle aussi, conditionné cette forme d’attachement mais elle demeure tout de même secondaire car c’est surtout la force immense et réciproque du seul attachement qui détermine en fin de compte l’accomplissement ou l’anéantissement de la vie d’un enfant. L’œuvre de John Bowlby demeure la somme définitive en la matière. Voila donc le monde créé et le décor posé. Homo sapiens peut désormais entrer en scène. Et que fait-il dès lors, notre homo sapiens ? Eh bien, il examine tout ce  que le monde a mis à sa disposition et il se dit : « tiens, il y a là quelques trucs qu’on pourrait améliorer ! » Arrêtons-nous à quelque 13 000 ans avant notre époque ans et considérons le cas de cette femme anonyme qui, tout en récoltant des graines, eut l’idée de se nourrir des plus chétives, tout en mettant les plus robustes en terre aux abords de son campement. Chaque été, elle récoltait le tout, se contentant toujours de donner les plus chétives à consommer aux siens tout en remettant en terre les plus robustes. Et aujourd’hui, après quelque 13 000 récoltes de ce type, les lourds épis qui se balancent dans nos champs n’ont plus rien en commun avec leurs chétifs ancêtres. L’espèce humaine aime donc améliorer tout ce que la nature peut lui offrir. Nous appelons cela… la culture. Or, cette démarche fonctionne aussi très bien dans l’ordre moral et certaines populations n’ont pas tardé à constater que la sélection et l’éducation pouvaient améliorer et généraliser de la même façon les qualités humaines les plus désirables. L’adresse et la force furent sans doute des qualités appréciées au départ et même jusqu’à ce jour. Mais une autre singularité humaine allait bientôt connaître un essor considérable : l’attachement. Il était déjà bien installé au sein des familles (malgré les inévitables rivalités internes) mais l’éducation, de génération en génération, allait s’appliquer à généraliser ce sentiment ou cette disposition au point d’en imprégner la société tout entière. Et c’est ainsi que cette qualité, sous produit quasi-fortuit d’une évolution qui nous avait dotés de cet organe  plaisant mais à première vue si peu pratique, fut, elle aussi, cultivée au fil des millénaires au même titre que le blé, l’avoine ou l’orge, et qu’elle a su s’élever à d’étonnantes hauteurs – et même jusqu’au Paradis de Dante, qui en son dernier chant, nous offre une vision extatique de l’épanouissement final de cet amour « qui meut le soleil et les autres étoiles. » Je suis donc porté à croire que c’est ce même attachement, transfiguré en amour désintéressé de tout être vivant, qui est désormais le principal moteur du processus tâtonnant d’humanisation que nos ancêtres ont mis en marche il y a quelque 50 000 ans. Voilà un renversement de taille dans le grand processus du monde. Car c’est en somme l’espèce elle-même qui, ce jour-là, a trouvé le moyen de prendre en main sa propre « nature » et son propre « destin », et ce en vue de susciter, en fin de compte, une société fondée sur l’amour et la justice. Nous n’y sommes pas encore (qui prétendrait le contraire ?), mais cela ne fait que 50 000 ans que nous y travaillons, que diable, et le processus est toujours en cours. Aussi n’est-ce pas un Dieu qui, du haut de son éternité, dicte sa loi aux hommes ni même une loi naturelle qui irrésistiblement nous presse, mais bien une entreprise humaine à laquelle certains se sont ralliés, de génération en génération, librement et avec résolution. Sans doute inspiré par la logique implacable de l’hémisphère aujourd’hui dominant (le gauche) qui ignore l’empathie et qui peine à souscrire à ce qui ne saurait être que fadaise en l’absence de la relation qui lui donne toute sa force, le 20e siècle a voulu se singulariser en rejetant tout cela comme une basse imposture. Les travaux pratiques résultant de cette entreprise récente ont jalonné ce siècle et elles ont malgré tout eu un mérite : celui de nous permettre de découvrir à quoi pourrait ressembler un monde radicalement hostile à ce projet collectif d’humanisation meurtri, sans doute, mais toujours en cours. N’avons-nous pas vu, en ces temps-là, des hommes qui, soumis à un idéal pervers ou perverti, proclamaient haut et fort leur démission d’entre les rangs toujours hésitants (à juste titre) de notre espèce en voie d’humanisation. Le résultat fut édifiant. Ils avaient de vrais chefs, eux, bien résolus et aussi de véritables doctrines clairement énoncées. Mais nous qui demeurons toujours en route, ce n’est aucune Eglise aucune école, aucun philosophe, aucun chef qui nous incite à poursuivre cette entreprise. C’est notre seul choix intime qui en décide. Ce n’est donc pas une marche triomphale, mais une avancée tâtonnante car le tout n’est pas d’aimer – encore faut-il trouver la manière. C’est dire que le but est flou. Je songe à ce que Marcel Duchamp disait de l’artiste et qui s’applique ici  à l’humanité toute entière dans son devenir : "Selon toutes les apparences, l’artiste agit à la façon d’un être médiumnique qui, du labyrinthe par delà le temps et l’espace, cherche son chemin vers une clairière." Et enfin, pour revenir à l’image qui ouvre ce propos, c’est ce même Duchamp qui, sans le savoir (« un artiste, dit-il, ne sait pas ce qu’il fait ») et dans la foulée de toute son œuvre, a su mettre le doigt sur l’origine et le fondement de tout cela avec, sans doute, un semblant de désinvolture, en produisant ce sein éminemment touchable qu’est son « Prière de toucher. » *TROISIÈME  POMME  QUI TRAITE DES DROITS DE L’HOMME ET DU JUGEMENT DERNIER  (3 Octobre 2012)   Certains ont voulu savoir ce que signifiait la tomate du titre de ce blog. Ils paraissaient pencher pour la tomate en sa qualité de légume offensif. Je leur rappelai, pour ma part, que la tomate, fraîchement arrivée des « Indes » était la pomme d’or (l’Italien en garde le souvenir) et que ma tomate à moi représente donc la pomme d’or de la sagesse… Ceci étant dit, venons-en à mon propos du jour.

 

Cliquez ci-dessus :  La personnalité équilibrée menant ses deux hémisphères de front (Matthieu Gibson) Hubert Reeves nous a fait comprendre (dès 1980, dans Patience dans l’azur) que « nous sommes faits de la même étoffe que les étoiles. » Au sens strictement scientifique et en prose pure et dure, cela veut dire que certaines molécules, éjectées des  lointaines étoiles ont traversé l’espace et les siècles pour atterrir chez nous où elles ont trouvé, le moment venu, leur place indispensable dans la composition du vivant.  L’idée est sans doute passionnante pour un scientifique, mais je ne vois rien là-dedans qui, à première vue, doive passionner les foules. Et pourtant, elles ont été passionnées, et cette passion n’a pas faibli depuis trente ans. Pourquoi donc ? J’ai dit un jour à Hubert (qui fut, il y a bien longtemps, un camarade de collège à Montréal), qu’une part non négligeable du succès  de Patience dans l’azur résultait sans doute du fait qu’il avait, sans le vouloir et peut-être même sans s’en douter, prononcé une grande parole mythique. Ceux qui ont compris que l’humain est un animal bilingue et qu’il s’exprime toujours et simultanément par la parole et par l’image sauront déjà pourquoi. Hubert n’y était pour rien. Une parole est univoque et explicite. Une métaphore est ambiguë et implicite. Il avait, pour sa part, parlé en scientifique (et sans doute aussi avec son cœur), mais voilà – sa parole une fois énoncée fut accueillie tout à  la fois en parole scientifique et en parole prophétique. Car dès l’instant que cette parole pénétrait dans le conduit auditif  d’un de son public, elle cessait d’énoncer un fait et se mettait à énoncer une métaphore. Et quelle métaphore ! La parole d’Hubert s’insère en effet tout naturellement dans l’immense récit mythique que l’humanité s’est mise en devoir de tisser dès l’instant où elle a levé les yeux vers les étoiles. Bien avant l’invention du langage et mieux que tout autre, cet admirable outil cognitif qu’est la métaphore a su éveiller l’intelligence profonde de l’humanité et véhiculer le savoir à travers les générations. Aujourd’hui, faute d’une théorie adéquate de l’imagination, la métaphore s’est vue rétrogradée de façon humiliante, même s’il lui arrive encore de vibrer comme une grande harpe cosmique dès lors qu’une certaine voix vient caresser ses cordes. L’humanité a vécu une grande histoire d’amour et d’angoisse avec le cosmos, dont les manifestations, nuit après nuit, semblaient lui adresser des messages chiffrés – si seulement nous savions les décrypter ! Elle s’est toujours efforcée de les interpréter, tantôt comme des promesses, tantôt comme des commandements ou des avertissements et, en même temps, avec une grande intelligence, elle jetait les fondements purement imagés de ce qui s’épanouirait un jour en philosophie et en théologie. C’est ce que paraît suggérer une notation de Wittgenstein : « l’image à la base de toute pensée mérite d’être respectée. » Et s’il est vrai que les images nous habitaient bien avant que ne surgisse le langage, c’est en méditant leurs formes et leurs schémas, que les premières et les plus anciennes formes de sagesse nous sont venues. Or, trop souvent, l’opinion que se fait du monde le seul hémisphère à se trouver en rapport directe avec lui, n’est plus prise en considération par l’autre, car il a du mal à déchiffrer les métaphores (rêveries, images, rêves ou impulsions) que l’autre lui dépêche à l’occasion. En effet, comme le dit si bien McGilchrist : « Une attention large et vigilante doit précéder toute tentative de s’attacher plus étroitement à une partie du champ de la connaissance; il nous faut voir le tout avant d’en étudier les parties, et non assembler le tout en réunissant ses éléments épars. Nous faisons l’expérience du tout avec l’hémisphère droit au départ, et non avec le gauche. De même, lelangage est issu du corps. Il est implicite. Ce n’est pas quelque chose qui fonctionne au niveau abstrait. Il n’est pas explicite. L’affect est premier. Il n’est pas le résultat d’un calcul qui s’appuierait sur une évaluation cognitive des parties. Comme l’a démontré Libet, la volonté inconsciente, plus étroitement liée au fonctionnement de l’hémisphère droit, anticipe largement tout ce qu’est  en mesure de reconnaître notre conscience explicite et verbalisante." C’est donc de cette prise en compte nécessaire de la pensée imagée que je compte parler ici.  Mais avant d’y venir, une remarque s’impose sans doute. S’il est vrai que la première partie du livre de McGilchrist (il en compte trois), est consacrée à un recensement de l’état actuel des connaissances que nous avons du cerveau et de son fonctionnement, toute la seconde partie cherche à démontrer l’intérêt qu’il  y aurait à reconnaître « … qu’à la fin du dix-neuvième siècle et au cours du vingtième, tant en          mathématiques et en physique (par exemple Cantor, Boltzmann, Gödel, Bohr), qu’en philosophie (je songe tout particulièrement aux pragmatistes américains, Dewey et James, et aux phénomenologistes européens, Husserl, Heidegger, Scheler, Merleau-Ponty et aussi le Wittgenstein tardif), tout en se fondant exclusivement sur des prémisses parfaitement caractéristiques de l’hémisphère gauche, qui veulent que l’analyse séquentielle soit en mesure de nous conduire à la vérité, des penseurs sont arrivés à des conclusions qui s’approchent beaucoup plus de la conception du monde caractéristique de l’hémisphère droit (dont ils confirment ainsi la validité), et non de celles de l’hémisphère gauche.  La chose est en soit remarquable, puisque de façon générale les présomptions auxquelles vous vous attachez au départ décident de l’endroit où vous aboutirez. » Il serait donc inexact de dire que cet auteur s’efforce de tout ramener au cerveau. Je dirais plutôt qu’il se réjouit de démontrer, en termes scientifiquement recevables, que les phénoménologistes ont bien eu l’intuition du fonctionnement bifide du cerveau, fonctionnement qui dynamise toute pensée et dont ces philosophes ont su tenir compte bien avant que les sciences n’aient su établir que la fonctionnalité évolutive nous avait dotés de deux outils de pensée différents, indispensables et largement incompatibles. Quant au réapprentissage d’une démarche qui permettrait le genre d’équilibre évoqué dans le dessin ci-dessus, il peut s’effectuer tant par la pratique des philosophes que cite McGilchrist, que par la médiation d’une intuition poétique (ou religieuse, ce qui revient au même) sachant manier la métaphore – et la reconnaître pour telle. Car il ne s’agit pas seulement de se disposer à accueillir les messages dont nous avons tant besoin et que nous transmet cette « attention  large et vigilante », mais aussi de trouver le moyen de repenser le monde selon des termes que serait en mesure de comprendre l’hémisphère doué de sagesse mais privé de parole. Car il faut bien qu’il soit informé, lui aussi. Un exemple assez spectaculaire nous permet de comparer les deux idiomes distincts dans lesquels s’expriment nos réflexions en fonction de l’hémisphère mis en œuvre. Je songe d’une part à l’article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et de l’autre, au chapitre 25 (coïncidence troublante !) de l’Evangile selon Saint Matthieu (versets 31 seq.) Commençons par le texte moderne couché dans un langage typiquement administratif et qui satisfait en tous points aux attentes de l’analyse séquentielle : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. » Et maintenant, considérons l’autre texte, qui énonce exactement la même pensée sous une forme spectaculaire et métaphorique. "Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire et tous les anges avec lui, il s’assiéra alors sur son trône de gloire, et toutes les nations seront rassemblées devant lui et il séparera les uns d’avec les autres comme le pasteur sépare les brebis d’avec les boucs. "Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! » "Alors les justes lui répondront : « Seigneur, quand t’ avons-nous vu avoir faim et vous avons-nous donné à manger, avoir soit, et t’( avons-nous donné à boire ? "Quand t’ avons-nous vu étranger,  et vous avons-nous recueilli ; nu, et t’ avons-nous vêtu. "Quand t’ avons-vous vu malade ou en prison, et sommes-nous venus à toi ? "Et le Roi leur répondra : « En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Le premier texte, je l’ai dit, s’exprime dans l’idiome familier à l’hémisphère gauche, variante bureaucratique. Il y est question de « l’alimentation, de l’habillement, du logement, des soins médicaux (et des) services sociaux.  L’autre évoque des actions qui fondent une  relation : « nourrir, vêtir, accueillir, recueillir, visiter, soigner. » C’est là le monde caractéristique de l’hémisphère droit et l’action de nourrir, vêtir, etc., constitue une reconnaissance et une réintégration qui compte encore plus que la nourriture ou le vêtement. . L’autre, en outre, s’exprime en images et si on le prend au pied de la lettre, il dégage une leçon terrifiante : Dieu, qui nous a tous créés, semble-t-il dire, viendra au dernier jour dans une majesté terrible, et il jugera les actions de ses malheureuses créatures. Et celles qui se seront  mal comportées grilleront en enfer pour l’éternité. Au moutier vois, dont je suis paroissienne Paradis peint, où sont harpes et luths Et un enfer où damnés sont boullus L’un me fait peur, l’autre joie et liesse. Telles sont les paroles que François Villon met dans la bouche de sa mère, bonne femme simple et illettrée, et elles expriment fort bien la leçon que tant de personnes au fil des siècles ont tiré de ce texte magnifique en l’interprétant à la lettre. Mais que nous révélera-t-il donc, ce texte si nous y cherchons la métaphore qu’elle est en réalité ? Tout d’abord, un plaidoyer véhément en faveur des affamés et des démunis,  des SDF et des étrangers, des malades et des emprisonnés. Ce texte très caractéristiquement chargé d’émotion, propose un renversement total de la réalité quotidienne dans laquelle les êtres qui s’imaginent humains se comportent en somme comme le feraient des enfants de classe maternelle laissés à eux-mêmes. Aussi est-ce pour donner à cette défense le plus de poids possible que le récit met ses injonctions dans la bouche du personnage le plus imposant qui se puisse imaginer  - la maîtresse de la classe qui arrive en retard – ou, en l’occurrence le Juge suprême du monde qui arrive à l’heure fixée de toute éternité. Et qui est-il donc, ce Juge ?  C’est… le Juge.  Soit, mais qui est-ce, en fin de compte, qui juge nos actions ? Nul autre que nous-mêmes, faut-il croire. Chacun porte son fardeau d’occasions ratées, mais aussi des trop nombreuses sottises, gaffes, méchancetés et blessures involontaires qu’il a infligées ou commises et dont le remord le ronge à ses heures perdues. N’est-ce pas ainsi que nous le vivons tous ? Chacun est son propre juge et chacun s’octroie quotidiennement le Royaume ou le feu éternel. « Qui touche à l’homme touche à Dieu », dit un théologien en résumant la teneur de ce passage (Adolphe Gesché). Interprétation qui devient encore plus convaincante en l’absence d’un Dieu qui la cautionne. Car la caution se retrouve tout de même là, inscrite en nous. Et la formule se transforme, elle aussi : "qui touche à l’homme touche à ce que nous espérons devenir." On rencontre une variante du même thème dans A la recherche du temps perdu. Il s’agit d’une scène admirablement résumée dans le film récent de Nina Companéez. J’appellerais volontiers cette scène La Damnation de Madame Verdurin. Les enjeux changent ici, car le salut tout comme la damnation de Madame Verdurin  est mondain. La sotte femme a voulu se venger d’un affront que lui aurait fait le Baron de Charlus et, pour ce faire, elle s’efforce de retourner contre celui-ci, son protégé, Morel, un violoniste doué mais ambitieux, cynique et tenaillé par la modestie de ses origines (son père était valet de chambre).  Morel couche utilement avec le Baron, mais Madame Verdurin ayant débité un ramassis de mensonges auxquels le violoniste veut bien prêter foi – que Charlus est ruiné, que personne ne le reçoit plus (or il est justement présent à cette soirée chez les Verdurin), et que cette relation incongrue a fait de Morel la risée du Conservatoire – celui-ci  saisit la balle au bond et lorsque Charlus vient à lui tout frétillant pour lui annoncer qu’il lui a obtenu une distinction honorifique, Morel, au vu de tous, le traite de pervers et le repousse avec dédain. Charlus, à la surprise générale, ne réagit pas. Il paraît décontenancé, anéanti. Mais, coup de théâtre : alors même qu’il demeure là, seul, blessé, égaré, voilà que surgit le Juge terrible du Jugement Dernier  en la personne de la Reine de Naples. Celle-ci avait quitté cette réception un peu plus tôt, mais était revenue à la recherche d’un éventail oublié. Bon cœur, elle s’indigne pour Charlus, et ayant saisi la situation, elle la prend en main. C’est à cet instant, en effet, que Madame Verdurin l’aborde dans l’intention de lui présenter Morel. Mais la Reine, qui la sait responsable de l’état dans lequel elle a trouvé Charlus, feint de ne pas la voir. L’autre insiste : « Je suis Madame Verdurin, Votre Majesté ne me reconnaît pas ? »  « Très bien, » lui dit sèchement la Reine, et tout le monde sait ce que cela veut dire : « Que trop bien ! » Suite à quoi, tout rouge de honte pour Charlus, elle se tourne vers celui-ci : « Vous n’avez pas l’air bien, mon cher cousin. Appuyez-vous sur mon bras. Soyez sûr qu’il vous soutiendra toujours… Vous savez qu’autrefois il a déjà tenu en respect la canaille. Il saura vous servir de rempart. » « Et c’est ainsi », conclut Proust,  « emmenant à son bras le Baron et sans s’être laissée présenter Morel, que sortit la glorieuse sœur de l’impératrice Elisabeth. » Charlus est sauvé. Mme Verdurin est damnée… et, de surcroît  traitée de canaille publiquement et dans son propre salon par l’invitée la plus prestigieuse à ses yeux. Mais les saluts mondains, tout comme les damnations mondaines, ne sont pas éternels. La scène que raconte Proust est néanmoins un décalque parfait du récit du Jugement Dernier, où le Baron de Charlus, ce Quichotte homosexuel paradoxal et chatouilleux tient le rôle du « plus petit de mes frères ». C’est pour ce motif que je cite cet épisode (qui s’étend, richement commenté, de la page 310 à la page 323, du 3e volume de la Pléiade) et ce dans l’espoir de mieux étayer l’interprétation philosophique et morale que je propose du récit plus ancien. La morale de cette histoire, celle de Proust, est que si vous voulez être au mieux avec la Reine de Naples (et à défaut de l’aimer comme un frère), vous devrez tout au moins montrer du respect à cet homme arrogant, capricieux, absurde et profondément tourmenté. Mais les Reines passent, et qui se soucie aujourd’hui de celle de Naples, malgré ses belles qualités si finement analysées par Proust ? Pour asseoir l’autorité du commandement qui engagerait les peuples à manifester un amour du prochain par des marques quotidiennes de sollicitude et de bonté, il fallait une figure bien plus grandiose que cette grande dame : une figure qui viendrait dans sa gloire, environné de tous les anges, s’assiérait sur son trône de gloire et rassemblerait toutes les nations devant lui. Comment faire mieux ? Surtout si cette figure se trouve déjà logé dans l’intimité de chacun d’entre nous. Je tire de tout ceci la conclusion qu’il faut assurer l’entretien et l’ajustement judicieux des métaphores et des mythes au même titre que l’on assure l’entretien des routes. Tous facilitent également la régularité des échanges et des rencontres. *DEUXIEME TOMATE QUI TRAITE DE LA TRANSCENDANCE (21 septembre 2012) Un lecteur de ma précédente Tomate trouvait curieux que j’évoque la transcendance tout en parlant de « la biologie cérébrale ». (Cliquer sur 2 réponses, ci-dessus). Si j’ai bien compris, il lui aurait semblé qu’une telle transcendance était inséparable de la divinité juive, chrétienne ou musulmane. Ce  n’est pourtant pas le cas à en croire le marxiste Ernst Bloch (que j’ai déjà cité) puisqu’il nous disait un jour, à moi et à mes amis : « La transcendance est notre vocation et peut-être même notre destin. Mais une transcendance dans l’immanence et non dans la transcendance.»

     Ernst Bloch, entretien avec Michael Gibson, Peter Stein et Pierre Furlan, publié dans Tagtraüme vom Aufrechten Gang, éd. Arno Münster, Suhrkamp Verlag, Francfort 1978.

  Je connais un pays superbe et malheureux qui, colonisé au 19e siècle et décolonisé au cours des années soixante, connut ensuite un déclin  rapide sous une succession de régimes corrompus et incompétents. Fort heureusement, des événements récents semblent bien avoir changé la donne. (Voir www.greaterdream.com et www.the-university-of-levana-press.com). Dans ce pays, on enseignait aux enfants, et ce dès leur plus jeune âge, un jeu analogue à la marelle dont le parcours est défini par neuf points formant un carré. Ce carré est en lui-même une énigme et chaque enfant, dès le plus jeune âge, est invité à relier entre eux les neufs points sans faire plus de trois tournants. Les adultes appellent ce jeu Ananta mais les enfants disent Anaan et tous savent (et ce, comme je  l’ai dit, depuis leur plus tendre enfance) qu’il est impossible de relier ainsi les neuf points. Car pour le faire, il convient de sortir à deux fois du cadre que dessine l’ensemble des neuf points. Ce jeu était à tel point ancré dans les mœurs qu’il était d’usage dans ce pays que le parrain de chaque nouveau né lui offre trois jetons (en bronze, or, argent, étain, bois ou autre matière selon ses moyens). Deux de ces jetons (appelés Abyssus et Aquae) devaient être posés à l’extérieur du carré aux endroits où doivent s’effectuer les tournants. Le troisième (l’Animula) était lancé selon certaines règles, tout comme cela se fait chez nous à la Marelle.  L’enseignement le plus simple que l’on tirait de ce jeu était le suivant : on ne saurait espérer résoudre le moindre problème sans d’abord dépasser le cadre qu’impose la manière d’énoncer le problème. Ce même diagramme de neuf points servait également de support à de nombreux discours philosophiques ou mystiques, tous singulièrement élaborés (principalement au célèbre Monastère de Fata Morgana, où ces neuf points avaient donné naissance à non moins de soixante-dix écoles philosophiques différentes). Il figure  même sur le sceau royal du pays (ci-dessus). Les Autorités Coloniales interdirent le jeu en 1904 (en  même temps que les cerfs-volants, dont le triangle, avec sa queue, évoquait le parcours du joueur et fournissait donc la solution de l’énigme) et il ne fut réinstauré qu’en 2004, après le retour du petit-fils du dernier roi de ce pays qui, pour sa part, avait été exilé cent ans auparavant.  Je suis tenté de croire que le déclin de ce pays avait résulté, pour une part au moins, de l’interdiction faite aux enfants de jouer à ce jeu… Si j’évoque tout cela ici, c’est bien parce que ce jeu illustre le principe de transcendance tel que je l’entends. En effet, on ne saurait résoudre le problème  posé sans déborder du cadre que les neuf points dessinent. Et qui pourrait résoudre le problème que lui pose l’existence du monde lui-même, sans s’aventurer au-delà du cadre du monde ? Sans le transcender ? D’éminents philosophes et logiciens connaissent ce problème – on le trouve  parfois  cité dans des revues de vulgarisation scientifique -  et ils l’ont résolu en déclarant que le problème résultait tout simplement du fait qu’on l’abordait avec un présupposé erroné selon lequel il serait interdit de sortir du cadre que forment les neuf points. Le problème demeure pourtant entier car les logiciens, s’ils veulent se comporter en logiciens, doivent demeurer cantonnés dans le cadre où se trouvent réunies les choses qui sont « connues, fixes, statiques, isolées, décontextualisées et explicites. » Et donc, sans cesser d’être d’excellents et éminents logiciens, ils se font les prisonniers volontaires du problème qu’ils se proposent de résoudre – victimes, en tant que logicien du même présupposé erroné qu’ils identifient pourtant si bien. La difficulté à laquelle ils se heurtent résulte du fait que pour résoudre correctement ce problème en termes de métalogique, il leur faudrait s’extraire du cadre que leur impose justement leur discipline, afin de pénétrer dans un monde peuplé, non plus de propositions générales et d’éléments fixes mais au contraire, d’êtres individuels, changeants, évoluant sans cesse, interconnectés, implicitesincarnés et vivants. Lame Deer, un chamane sioux du 20e siècle, a très bien cerné la particularité du monde occidental en une simple formule : « le symbole de l’homme blanc est le cadre. »  (De Mémoire indienne, Terre Humaine). En matière de symbole en voilà bien un qui paraît purgé de tout contenu – chose qui, par définition, ne saurait être le propre du symbole.  Voilà bien le problème, et cette formule paraît singulièrement parlante dans la bouche de ce chamane. Notons en passant que les neuf points du sceau reproduit ci-dessus sont certes cernés dans un cadre, mais ce cadre à son tour est enserré dans un cercle – symbole de la totalité – la transcendance, pourrait-on dire, du logicien. Je vais donc m’efforcer de recadrer la transcendance dans cette perspective, inhabituelle pour certains, et ce dans l’espoir de contribuer à remettre le monde sur ses pieds. Et tout d’abord, au lieu de supposer qu’une telle transcendance devrait inévitablement descendre sur nous comme les flammes du Saint-Esprit sur les apôtres à la Pentecôte, tentons d’envisager, pour commencer, l’éblouissante possibilité qu’elle puisse surgir du fond du monde matériel et de nous-mêmes comme une soudaine épiphanie du possible qui demeure encore latent dans le monde lui-même. Que pourrait bien signifier, en effet, ce mot de transcendance dans la perspective d’un Experimentum Mundi, c’est-à-dire d’un monde matériel dont l’histoire serait celle d’une exploration ininterrompue de ses propres potentialités ? Ceci dit, je vois au moins quatre formes distinctes de transcendance, toutes concevables au sein même de l’immanence et j’évoquerai, à tour de rôle, la pensée d’Ernst Bloch, celle de Pascal Picq (voir ma précédente Tomate), celle de Donald Winnicott et celle d’Iain McGilchrist (idem). LA TRANSCENDANCE SELON BLOCH Au regard de Bloch, mais aussi  des physiciens actuels, la matière ne saurait se restreindre aux seuls niveaux atomique et subatomique. Elle n’est pas tant l’aspect tangible du monde, pas tant un objet qu’un processus toujours en cours et, en tant que processus, son histoire est celle d’un ensemble de qualités émergentes ou, si l’on préfère, d’une élaboration de formes, d’activités et de possibilités qui se font toujours plus complexes et plus immatérielles – et ce en demeurant malgré tout irrévocablement enracinées dans la matérialité, tout comme l’est la pensée dans le cerveau. Immatériel ?  Mais oui. Considérons qu’un geste ou un regard commandé par le rituel phylogénétique des espèces animales  déclenche des comportements précis chez leurs congénères sans transmission apparente de substances. Il en va de même chez les humains, bien entendu et ce à de nombreux niveaux. Et la matière étant, dans son ensemble, un immense processus toujours en cours, elle passe sans cesse d’un niveau de complexité au suivant, et ce tout au long de sa longue histoire. Ce qui n’empêche pas que tout cela fasse partie de la matière et de son processus continu d’auto-expérimentation. C’est ainsi, en tout cas, que le conçoit Bloch dont le dernier livre s’intitulait Experimentum Mundi – le monde en tant qu’expérimentation sur lui-même. Elle paraît sans doute difficile à percevoir comme telle, cette expérimentation, car toute discipline scientifique (on vient de le dire) se doit de cadrer son observation au plus serré et de se concentrer sur l’un ou l’autre des niveaux d’élaboration de la matière, de préférence à l’exclusion des autres. Il conviendrait donc d’inventer un autre état d’esprit, moins caractéristique de l’hémisphère gauche, pour embrasser la matière dans son ensemble. Cela tombe bien ,d’ailleurs, car c’est justement ce que fait l’autre hémisphère. Aucune clause des lois qui régissaient la matière dite inerte ne pouvait laisser prévoir l’émergence de la vie. Mais aucune des lois du vivant n’aurait permis d’entrevoir la possibilité de la conscience. Certains trouvent commode de réduire la matière à ses niveaux les plus bas, aux particules, aux atomes ou aux molécules, car ils en sont restés au sens archaïque de matière première (glaise, bois, métal) utile aux artisans. Cela ne se justifie absolument pas à notre époque, et il faudrait plutôt concevoir la matière, non pas comme un “chose” plus ou moins informe, mais bien, comme je l’ai dit, comme le déploiement colossal des potentialités toujours latentes au sein d’un processus sans fin, processus qui commence, en effet, par combiner des particules pour former des atomes, suite à quoi il combine  les atomes pour former des molécules, des molécules pourformer des organismes, des organismes pour former des sociétés, et ainsi de suite. L’innovation réelle se poursuit désormais au plus haut niveau de complexité qui est celui du cerveau, de la société et de la pensée humaine. Les autres ont déjà été menés à terme. Ils sont déjà du domaine du fait – du factum est et donc du passé qui représente les fondations du monde. On pourrait certes imaginer que nos cousins primates puissent un jour maîtriser la parole – Washoe, la femelle chimpanzé, a bien appris le langage des signes et l’a ensuite enseigné à ses jeunes congénères. Mais si une telle chose devait se produire du fait de certaines transformations anatomiques indispensables, cela ne constituera qu’une variante de ce que l’humanité à su accomplir il y a quelques 50 000 ans déjà. S’il est vrai que le monde matériel n’est pas un système clos, ses transformations futures devront désormais se faire à cette frontière expérimentale de la matière que sont la pensée humaine et son autoreprésentation et ce dans leur interaction avec la société planétaire dans son ensemble. C’est à ce niveau que l’être continue à se déployer car, comme le disait encore Bloch : « ‘la Genèse est à la fin. » C’est donc à cette frontière et dans les possibilités encore inexplorées de la matière, toujours latentes en nous, que réside la première forme de transcendance que j’ai évoquée. Celle du futur authentique et foncièrement novateur que Bloch distinguait d’un future simplement répétitif – c’est en somme la différence que nous constatons entre le vivant (que l’hémisphère droit comprend fort bien) et le mécanique (qui demeuree le domaine de prédilection de l’hémisphère gauche). LA TRANSCENDANCE SELON PICQ Pascal Picq (le paléontologue que j’ai cité dans ma première Tomate) suggère une deuxième forme de transcendance,  issue de la révolution symbolique. Je l’ai évoquée sous une forme excessivement synthétique dans ma première Tomate, mais il convient de signaler que la singularité de cette innovation, selon Picq, réside dans le fait qu’elle ne serait pas le fruit de l’évolution biologique et qu’elle a, de ce fait, su dans une certaine mesure libérer notre espèce du déterminisme causal. C’est à partir de cet instant que nous sommes devenus,  dans une certaine mesure du moins, notre propre cause, par la médiation des dieux dont nous avions  nous-mêmes ornés nos murs. Je me souviens à ce propos d’un malade mental qui avait fait l’objet d’une émission à la télévision en raison de ses talents de peintre et qui eut ce mot magnifique : «on ne peut pas voir les dieux. On peut seulement les peindre. » Comme tout cela a-t-il pu commencer?  Qu’on me permette  de spéculer. Je m’autorise en la matière de Freud qui soutenait que « sans spéculer ni théoriser – pour un peu j’aurais dit sans fan­tasmer – on n’avance pas d’un pas. »Spéculons-donc en proposant que l’une des pistes possibles se trouve déjà signalée par James Février, dans son  Histoire de l’Ecriture. L’homme, dit-il, savait lire bien avant de savoir écrire. L’auteur songeait aux empreintes que les premiers hommes, avec une extrême finesse de discernement, avaient appris à déchiffrer dans la neige, la boue ou la poussière. Ce qui m’amène à soutenir que les premiers artistes à suivre une trace spirituelle étaient au départ des chasseurs et se comportaient comme tels. On pourrait imaginer dès lors que l’un de nos ancêtres eut l’idée, un beau jour, et peut-être même avant de savoir parler, d’esquisser (toujours dans la neige) l’empreinte d’un gibier bien précis qu’il avait repéré, et ce pour inciter ses frères et cousins à partir avec lui à sa poursuite. On peut tout aussi bien imaginer que ce même chasseur ait tout de go peint une silhouette animale ou humaine sur une paroi rocheuse, et là, dans la mesure où le mode de  réception caractéristique de  notre hémisphère droit est incarné, engagé et relationnel (plutôt que distancé et objectif), nous pourrions supposer qu’aussi bien le peintre que les membres de sa petite troupe, se sont  mis à voir en cette silhouette une authentique présence. Et à leurs yeux, pourrait-on encore imaginer, cette présence  paraissait leur prodiguer conseils et consignes. Or ces conseils n’étaient jamais que le reflet de ce qui se passait déjà en eux. Comme le dit si bien Henry Corbin en exposant la philosophie de l’imaginaire si richement  théorisée par le Shiites iraniens : “tous les évènements observés ou racontés comme se passant à l’extérieur de l’âme, sont, par la transparence que leur confère la loi des correspondances, autant d’expressions symboliques des évènements intérieurs de l’âme, et que l’âme ne prend même conscience de ses propres évènements que grâce à cette transparence de leurs symboles.” (Henry Corbin, En Islam iranien, aspects spirituels et philosophiques, Gallimard, 1991, volume I, Le shiisme duodécimal, p. 168.  C’est là, faut-il le dire, de la philosophie au meilleur sens du terme, et non du mysticisme, qui est, lui aussi, un exercice de l’imagination, abondamment pratiquée dans cette culture. Pour conclure, ce surgissement étonnant du symbolique il y a quelques 50 000 ans, mettait soudain à la disposition de l’homme une figure porteuse d’intentions (supposées), inévitablement extérieures à la nature, étrangères à la nature et à ses contraintes déterministes – puisque c’était bien d’intentions humaines qu’elle était porteuse et c’est ainsi que nos ancêtres ne prenaient conscience de ces intentions que par son intermédiaire. Aussi n’est-ce qu’en les projetant sur ces admirables et mystérieuses figures qu’ils peignaient eux-mêmes, que nos ancêtres se sont vus en mesure de  prendre connaissance de ces intentions et d’apprendre peu à peu ce qu’étaient les choses qu’ils désiraient vraiment. Si je ne me trompe pas, il en va de même pour nous à ce jour. Et c’est ainsi, me semble-t-il, que sont nés tous les esprits, les anges, les démons et les dieux, tous porteurs et héraults attitrés d’une intention. C’est là encore, par définition, un domaine transcendant, puisqu’il nous est assurément impossible d’y accéder en franchissant la paroi sur  laquelle ces figures ont été peintes. LA TRANSCENDANCE SELON WINNICOTT J’ai évoqué le nom de Donald Winnicott, connu pour sa théorie originale et sensible de  la psychanalyse des enfants. L’enfant, dit-il en somme, explore tout d’abord le monde en projetant un objet familier (par exemple une peluche) jusque dans un monde, ni réel, ni imaginaire mais intermédiaire entre les deux ou encore, comme le désigne Winnicott lui-même, un monde transitionnel. Le terme est fondé, car il s’agit en effet d’un passage imaginé entre la mère et le monde.  Les meilleurs auteurs de livres pour enfant le savent bien, et l’enfant se voit introduit dans un autre monde par la médiation d’un livre étrange, d’une armoire d’apparence banale ou d’un lapin blanc doué de parole. Ce monde là représente une certaine forme de transcendance, et nous ne le délaissons pas  à la sortie de l’enfance, car il se mue, avec l’âge, en domaine propre à l’art et même à la religion. C’est ce que Winnicott suggère discrètement dans un de ses ouvrages : la religion est elle aussi, un domaine transitionnel qui permet aux humains de se projeter hors du monde pour traiter des problèmes qu’ils ne peuvent cerner en demeurant dans les limites du monde présent. C’est aussi la marque de toute culture. Les membres de notre surprenante espèce ne sauraient vivre « pour de vrai » sans avoir d’abord expérimenté une vie « pour de faux ». Et ils ne peuvent interpréter la vie « pour de vrai » qu’en se la représentant d’abord sous la forme d’une vie « pour de faux ». LA TRANSCENDANCE SELON McGILCHRIST J’ai abondamment cité Iain McGilchrist dans ma précédente Tomate, et pourquoi me priver de revenir à lui ? Il porte en effet un nouvel éclairage sur des litiges anciens. (Voir :  http://www.iainmcgilchrist.com). Rappelons brièvement ce qu’il dit des hémisphères cérébraux en décrivant le comportement des oiseaux dont le cerveau est, tout comme le nôtre, bifide. Le passereau, la mésange, le moineau, dit-il, répartissent certaines tâches entre les hémisphères, tout comme nous le faisons nous-mêmes. Lorsque ces oiseaux picorent, ils scrutent le sol de leur œil droit, ce qui permet à leur hémisphère gauche d’attacher cette attention aigüe qui lui est propre à un territoire restreint, et ce pour y distinguer nettement du gravier ambiant les graines dont il veut se nourrir. C’est là, pourrions-nous dire, le regard du petit écran en noir et blanc.  Or grâce à ce type d’attention l’homme tout autant que l’oiseau se voit en mesure de manipuler des choses qui sont, comme les graines qui jonchent le sol, « connues, fixes, statiques, isolées, décontextualisées et explicites ». Ce faisant, cet hémisphère produit de la clarté. Mais le  monde qu’il éclaire n’est guère plus qu’un spectacle, un assemblage d’objets qu’il considère d’un œil singulièrement distancé. Quant à l’œil gauche de l’oiseau (qui dessert l’hémisphère droit) il lui permet de plonger dans un vaste panorama (l’écran large pourrait-on dire, et en couleur) qu’habitent aussi bien des commensaux que de prédateurs dont il a intérêt à remarquer la présence dans les parages. Pour l’homme aussi, ce monde que lui présente l’hémisphère droit paraît peuplé d’êtres « individuels, changeants, évoluant sans cesse, interconnecté,  implicite incarnés et vivants. » Et ces êtres, il les aborde, non pas comme des objets (comme le ferait l’autre hémisphère), mais justement comme des êtres vivants avec lesquels il espère établir relation et commerce – autrement dit, vivre. Cet hémisphère-ci serait donc, non pas tant un écran panoramique, comme je l’ai d’abord suggéré, mais la porte grande ouverte qui nous plonge dans le cœur du monde vécu. C’est lui qui établit nos relations avec les autres, mais il  les établit tout autant avec les poèmes et les œuvres d’art qu’il perçoit comme autant d’individus, non pas analytiquement, mais globalement. Et c’est également ainsi qu’il perçoit les personnes vivantes. En effet, comme le suggérait déjà l’attitude supposée de nos ancêtres préhistoriques, la relation à l’art n’est pas analytique mais relationnelle et le sens de l’œuvre (peinte ou poètique) se dégage non pas d’une analyse séquentielle mais d’une perception globale et vivante.  C’est toujours McGilchrist qui le déclare. La différence entre les deux approches que détermine la fonctionnalité propre à chaque hémisphère, se manifeste donc dans la relation que chaque hémisphère établit – ou n’établit pas – avec le monde. Et puisque l’hémisphère gauche ne voit dans le monde qu’un spectacle ou  un assemblage d’objets à consommer, dévorer ou manipuler, il paraît très compréhensible qu’il soit incapable d’établir la moindre relation et qu’aucune espèce d’éthique ne saurait intervenir entre lui et le monde dont il se sert. C’est ce que nous constatons aujourd’hui dans un monde industriel régi presque exclusivement par des attitudes propres à l’hémisphère gauche. Il semble également que nous découvrIons là, dans cette perception distancée du monde, le fondement proprement  anatomique du « monde comme spectacle » qui est le thème fondamental de l’œuvre de Guy Debord. Il s’agit d’une société de consommation (et de manipulation) radicale – une société devenue proprement autiste, qui n’a plus la moindre idée de ce qu’est la relation et ne connaît que l’appropriation et la dévoration. Il n’est guère surprenant, dans ces conditions, que des employés se suicident pour s’en évader  enfin. En outre, le monde de l’hémisphère droit demeure totalement inconnu et inconnaissable à l’hémisphère gauche. Il semblerait néanmoins que le droit s’ingénie  à transmettre des suggestions constructives à son voisin sous forme d’impulsions, d’images, de rêveries ou de rêves occasionnels. Les intuitions des grands artistes et des grands penseurs et scientifiques leur viennent par cette voie –d’autres y voient une inspiration divine, la chose est compréhensible, car d’où leur viennent sinon les images qu’ils perçoivent et les paroles qu’ils entendent. . Il me paraît tristement significatif que l’occident  n’ait jamais vraiment mis au point une philosophie de l’imagination comparable à celles qu’élaborèrent, dès le 11e siècle, et notamment en Iran, les  philosophes et mystiques musulmans. Ils ont également théorisé à leur façon le monde transitionnel. Nous devrions peut-être en prendre de la graine. (Voir Henry Corbin pour plus de détails). POUR RÉSUMER Pour résumer enfin, la transcendance telle que l’entend Bloch est d’ordre ontologique ; elle diffère radicalement de celle des philosophes de l’Antiquité et des scholastiques, par le fait que l’être n’est plus donné dès le départ, mais qu’il s’accroît et s’accomplit progressivement selon le principe du développement qui caractérise la matière. Cette idée,  Bloch la rend palpable dans la proposition déjà citée : « la Genèse est à la fin. » La transcendance que je déduis des propos de Pascal Picq est d’ordre anthropologique, et ce dans le sens où cette transcendance permet  de désigner, et ce pour la première fois, cet idéal encore inaccompli qu’est notre humanité même. Le monde n’est pas abominable, il ne s’est pas encore humanisé. Et pour qu’il s’humanise, il faudra que chacun à part lui prenne la décision de participer à cette immense entreprise. La transcendance que nous propose Winnicott est psychologique. Elle est aussi, et ce ‘dès l’âge de deux ou trois ans, la forme la plus spontanément intelligible à tout être doués d’imagination. La transcendance que nous propose enfin McGilchrist (et sans pour autant la qualifier de la sorte), est fondamentalement anatomique. Elle me paraît aussi la plus persuasive aux yeux d’une culture du cadre radicale comme l’est la nôtre. Il  semblerait donc que nous disposions désormais d’une bonne partie des faits et des concepts dont nous aurions besoin pour entreprendre une nouvelle représentation du monde. Mais si nous voulons nous le représenter d’une manière qui nous paraisse  satisfaisante, il nous reste à remanier l’image que nous nous en faisons, car celle-ci demeure à ce jour profondément archaïque, et ce pour la simple raison que nous avons perdu  le véritable usage de notre imagination. Et c’est là, à ce qu’il me semble, l’entreprise qui attend désormais l’art et la poésie. Les commentaires sont les bienvenus, même de la part de ceux que mes propos exaspèrent. Car sinon, comment faire progresser les choses? *PREMIÈRE POMME QUI TRAITE DU CERVEAU BIFIDE   (7 septembre 2012) J’ai été pris à parti, dans une critique visant (et sur quel ton, hélas !) une des occasionnelles chroniques de Nicole Esterolle qui, ce jour là, me mentionnait  en passant. Du coup, après avoir abreuvée cette ravissante dame des diverses insultes politiques d’usage dans ces milieux, on me règle mon compte en me taxant de révisionnisme. Révisionnisme ? On se demande ce que cela peut bien vouloir dire par les temps qui courent car,pour qu’il y ait vision encore faut-il qu’il y ait vision. Or c’est ce qui manque singulièrement à tant de personnes qui tiennent échoppe sur la place publique de l’art. Je m’étonne en effet que l’on n’ait pas songé à reprendre en sous-œuvre toute la question de l’art au regard de ce que nous apprennent chaque jour divers savoirs, et notamment la paléontologie et les neurosciences. Au lieu de ça, on persiste à débattre de l’art dans une perspective, disons, décennale pour ne pas dire saisonnière, alors qu’il conviendrait plutôt de l’aborder dans une perspective non pas même centenaire ou millénaire, mais bien en termes de dizaines, voire de centaines de milliers d’années, puisque c’est à cette échelle seulement qu’apparait prendre forme, à l’horizon multi millénaire de l’espèce sapiens sapiens, les conditions mêmes de l’art et du langage – et les improbables conséquences de leur apparition. Ceci étant, et la polémique dans le registre qu’affectionne mon aimable critique n’étant pas trop mon élément, je voudrais profiter de l’occasion qu’il m’offre pour parler, non pas de lui, mais de ce qui m’intéresse vraiment. Commençons par quelques postulats. L’espèce humaine est bilingue. Elle s’exprime et elle pense aussi bien avec des mots qu’avec des images. La distinction est importante et reflète quelque chose de fondamental touchant à la constitution anatomique de l’homo sapiens que nous sommes – la seule espèce à s’exprimer à la fois par l’image et par la parole. Car cette forme bifide de l’expression humaine  reflète une surprenante dualité anatomique que les neurosciences mettent progressivement à jour depuis une cinquantaine d’années en étudiant notre cerveau qui, lui aussi, est bilingue. Il ressort  de ces études que nous vivons quotidiennement, vous et moi, dans deux mondes à la fois, dont les existences distinctes résultent du type d’attention que nous prêtons aux choses. Et ce type dépend de l’hémisphère cérébral qui est mis en œuvre. Il y eut, il y a quelques décennies dans le monde anglophone, un véritable engouement pour la théorie des deux hémisphères, l’un créateur et muet, l’autre parlant et raisonnant, jusqu’au jour où il est apparu que tous deux participaient dans absolument toutes les activités du cerveau, même s’il demeure vrai que le gauche  seul commande, non pas le langage, mais la parole. Le psychiatre et neuroscientifique écossais Iain McGilchrist à récemment publié une véritable somme, acclamée comme telle par un nombre impressionnant de ses pairs les plus éminents (The Master and his Emmissary The Divided Brain and the Making of the Western World, Yale, 2009). Ce livre remet les choses en perspective en déclarant notamment qu’il y a une différence entre les hémisphères, non pas dans les fonctions dont ils s’acquittent mais dans leur manière de s’en acquitter.  (Voir : http://www.iainmcgilchrist.com/comments.asp). Et s’il est vrai que nous vivons tous dans deux mondes différents, c’est, dit-il, que «le monde change en fonction du type d’attention que nous lui accordons. » Il faudra bien que son livre soit publié en français un jour, mais il faudra d’abord réunir quelques €30 000 pour en assurer la traduction. Soit dit en passant. Après avoir résumé, dans une première partie, les conclusions que nous apporte une cinquantaine d’années de recherches poursuivies à l’échelle planétaire par des milliers de chercheurs au cours d’innombrables observations et expériences, il poursuit en revoyant l’immense travail qu’a accompli la philosophie phénoménologique qui s’efforçait de cerner cette dualité intimement vécue mais encore inexpliquée, il  soutient enfin, dans une troisième partie, que les différentes phases de la civilisation occidentale  reflètent tantôt un équilibre enrichissant entre les deux hémisphères (à la Renaissance, par exemple), tantôt, au contraire, une dominance par trop exclusive de l’hémisphère gauche qui, en fin de compte, s’avère dommageable. Or nous sommes précisément dans cette situation aujourd’hui. Mais pourquoi serait-elle dommageable, cette dominance ? C’est, dit McGilchrist, que l’hémisphère droit, qui faute de maîtriser la parole, ne peut s’exprimer qu’en  images est toujours en prise directe avec le monde vivant alors que le gauche demeure à l’arrière, où il se penche sur les cartes d’état major pour commander la suite des opérations.  L’ennui c’est que cet hémisphère aurait parfois tendance à réagir comme le fit le général légendaire qui, à l’éclaireur qui lui déclarait  que la carte ne correspondait pas au terrain,  répondit « Eh bien, mon ami, c’est le terrain qui a tort. » Cette division du cerveau est pourtant utile car elle nous permet d’accomplir deux sortes de tâches par définition incompatibles et de le faire en même temps. Certaines tâches, en effet, veulent qu’une attention aigüe s’attache à des faits connus et ce dans un champ restreint, alors que d’autres nécessitent qu’une attention diffuse se porte sur un champ illimité. Ce qui, note McGilchrist, ferait songer à l’exercice qui consiste à se tapoter le sommet du crâne d’une main tout en se frottant le ventre de l’autre. Résumons : « Le monde de l’hémisphère gauche, » disait McGilchrist dans une conférence prononcée à la Royal Society, « est dépendant du langage dénotatif et de l’abstraction. Il produit la clarté et il a le pouvoir de manipuler des choses qui sont connues, fixes, statiques, isolées, décontextualisées, explicites, désincarnées, générales par nature mais, en fin de compte, dépourvues de vie et confinées dans un système clos. « L’hémisphère droit, pour sa part, nous apporte un monde d’êtres individuels, changeants, évoluant sans cesse, interconnectés, implicites, incarnés et vivants, dans le contexte d’un monde vécu, certes, mais qui, par la nature même des choses, demeure insaisissable, n’étant jamais parfaitement connu, (à ce qu’il nous semble), et il se positionne face à ce monde-là dans une certaine relation plutôt que dans une posture objective. « Il se trouve néanmoins que le savoir médiatisé par l’hémisphère gauche, qui vit dans un système clos possède l’avantage de la perfection, mais cette perfection, en fin de compte, n’est acquise qu’au prix d’une absence de contenu et d’une autoréférence constante. Il est certes médiateur de connaissances, mais seulement selon les termes d’une disposition mécanique de choses qu’il connait déjà. » Ces quelques phrases cernent le problème et si l’on se donne la peine de peser chaque mot, on voit se dessiner une perspective inédite et riche en possibilités. Surtout si l’on se souvient que l’hémisphère gauche possède la maîtrise de la parole (il est, selon le joli mot de McGilchrist, « le Berlusconi du cerveau, car il contrôle les média »), alors que le droit est en quelque sorte muet, bien qu’il lui arrive de communiquer ses jugements, ses espérances et ses appréhensions par des images. Voilà qui jette un jour radicalement nouveau sur l’origine de l’art, tout comme le fait  d’ailleurs le remarquable essai du paléontologue Pascal Picq  (L’Humain à l’aube de l’humanité, dans Qu’est-ce que l’humain?  le Pommier, Paris, 2003. pp. 63 seq.) qui soutient que l’invention du symbole qui a suscité la révolution symbolique (env. – 50 000 ans) a été le fait, non pas de l’évolution de l’espèce sapiens, mais bien de l’initiative de quelques populations d’Afrique du Sud, et que cette révolution s’est ensuite répandue comme une traînée de poudre à travers le monde sapiens – ce fut ce qu’il appelle l’explosion symbolique. C’est dire qu’il s’agit de l’amorce d’une liberté humaine qui, à travers l’expression symbolique, trouve la possibilité de se fixer des buts sous l’apparence de symboles et commence à prendre en main son destin. Voilà des réalités intimement vécues par chacun de nous, qui furent l’objet, depuis les origines, d’infinies spéculations philosophiques et religieuses, mais qui assument désormais leur pleine dimension  à la fois biologique et morale. L’interaction entre les deux hémisphères demeure néanmoins mystérieuse pour deux raisons. D’une part, sans doute, parce qu’elle n’a pas encore été suffisamment étudiée, mais de l’autre tout  simplement parce que notre hémisphère gauche n’a aucune idée de ce qui se passe chez son voisin, et ne l’aura jamais. Ces limitations même sont, en effet, fonctionnelles – elles servent réellement à quelque chose d’utile à la vie. Il reste qu’une personnalité et une société équilibrées ne peuvent exister que dans la mesure où nous parvenons à trouver un équilibre entre les deux. Cet équilibre est qualifié de spirituel, et il l’est sans doute, dans la mesure où le monde symbolique que nous suscitons nous-mêmes est immatériel par définition et qu’il peut facilement donner l’impression d’être peuplé d’entités vivantes et conscientes. Et pourtant, c’est de nous-mêmes et de notre nature bifide qu’elles émanent toutes pour s’acquitter d’ une fonction toujours indispensable. . Voilà qui peut paraître fâcheux à ceux qui se sont laissé enfermer dans les perspectives dogmatiques de l’hémisphère gauche qui, selon McGilhrist, demeure intimement persuadé qu’il sait   déjà  tout et qui se montre, en outre, d’un effarant optimisme  quant à ses propres capacités et aux conséquences de ses décisions. Tout cela appelle une réflexion sérieuse et soutenue, que je n’observe pas dans un monde de l’art commandé par le marché. Aussi cela ouvre-t-il des perspectives un peu plus intéressantes que ne saurait le faire une « théorie » de l’art taillée sur mesure pour la commodité du commerce et qui repousse toute interrogation véritable avec un acharnement qui n’étonne guère. Quoi qu’il en soit, les vues de McGilchrist me confortent dans mes propres réflexions qui se sont fondées sur la simple constatation que l’espèce sapiens, qui existe depuis quelque 200 000 ans, n’a acquis la parole qu’il y a 50 000 ans. Cela signifie que nos premiers ancêtres ont su se débrouiller admirablement et même brillamment pendant 150 000 ans (7500 générations, plus ou moins), au cours desquels ils ont survécu, trouvé leur nourriture, élevé leurs enfants et organisé leurs migrations annuelles en ne pensant toujours qu’en termes d’images et de schémas et sans jamais le moindre secours de la part du langage parlé. Ceci donnerait à supposer que le genre de connaissance que gère l’hémisphère droit, le Maître selon le titre du livre de McGilchrist, est plus direct, plus fondamental, plus subtil et plus riche en contenus que celui que nous offre l’hémisphère gauche (l’émissaire usurpateur du titre), qui a néanmoins le mérite non négligeable, dans une société bien équilibrée, de proposer une synthèse utile et de systématiser notre compréhension intuitive des choses. Il faut bien constater aussi que l’image émerge pour ainsi dire sous nos doigts et dans nos rêveries et nos rêves et donc au cours d’un dialogue avec nous-mêmes et avec le monde, comme une émanation de la sagesse muette de l’hémisphère imageant, et que le processus cognitif humain dans son ensemble prend donc son départ dans cet hémisphère au moyen des représentations imagées dont il dispose, et ne se prolonge qu’ensuite dans le travail ordonnateur de l’hémisphère gauche. Cela suggère enfin que l’actuel conceptualisme dans l’art représente presque toujours un renversement de ce vaste Gulf Stream que fut dès  les origines le processus cognitif humain, qui acheminait jadis le courant chaud de l’image jusque dans les eaux glacées de l’intellect distancé pour les réchauffer, alors que c’est désormais le courant froid de l’intellect qui vient réfrigérer les eaux de l’imaginaire. Voilà donc quelques indications parcellaires qui paraissent ouvrir des voies dignes d’être explorées, dans la mesure du moins où l’on souhaite élaborer une approche de l’art qui soit humaniste – qui reconnaisse, autrement dit, que cet art est une singularité de notre espèce – et qui tienne donc compte de son enracinement dans le vécu du corps et dans les particularités du cerveau. Jean-Marie Schaeffer, dans son remarquable ouvrage, L’art de l’âge moderne, parvenait à la conclusion qu’il ne saurait plus y avoir de l’art en l’absence d’une transcendance. Or nous entrevoyons à présent que cette transcendance si nécessaire à l’art, nous la portons en nous, logé dans le cœur obscur de la terra incognita qu’est l’ hémisphère droit, et qu’elle constitue sans doute la meilleure part de nous-mêmes. .« S’il existe un médiateur de la sagesse, » disait il y a six cents ans déjà, et avec une intuition profonde, Maître Eckhart, « c’est l’image. » Et signalons, à l’usage de ceux qui s’effaroucheraient à l’évocation de ce vieux maître spirituel, qu’il fut admiré, non seulement par Hegel et tant d’autres, mais aussi par le philosophe éminemment matérialiste que fut Ernst Bloch, lequel fut pourtant taxé de révisionnisme et récusé, en 1958, par les autorités de la RDA. Son tort ?  Il s’était levé face au corps enseignant apeuré de l’Université de Leipzig et avait, au plus fort de la répression hongroise, déclaré d’une voix forte : « il est temps de délaisser le jeu de dames et d’apprendre à jouer aux échecs. » Michael Francis Gibson Nota bene. Madame Esterolle s’est trompée sur un point. Elle a cru comprendre que suite à un article que j’avais consacré à Daniel Buren dans le Herald-Tribune, celui-ci avait entrepris une action en justice contre le journal. Ce n’est pas le cas. L’article fut publié dans le New York Times et l’artiste s’était contenté d’adresser à un respectable critique de mes amis une lettre dactylographiée, simple interligne sur six feuillets de papier A4, soutenant, entre autres choses que mon article était « un complot contre l’art français. » Voilà qui implique deux choses éminemment discutables, que l’art en soi puisse être d’une nationalité quelconque, et que l’auteur de la lettre puisse représenter, à lui seul, tout l’art « français »  . Pour en savoir plus sur MFG et ses publications, voir www.the-university-of-levana-press.com Toute réponse quelque peu argumentée sera la bienvenue. **1